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Full text of "Histoire de Manon Lescaut et du Chevalier Desgrieux"

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Un  franc  le  volume 
NOUVELLE  COLLECTION    MICHEL   LEW 

1   FB.  25  C.  PAH  LA  POSTE 

L'ABBE  PREYOST 


IE 


HISTOIRE 

DE  MANON  LESCAUT 

DU  CHEYALIER  DESGRIEUX 

PEiOliiD^E 

D'USB      APPRECIATION      DH.    MANON      LESCAUT 

PAR 

M.   JOHN  LBMOINNE 

Do  l'Academie  francaise 


PARIS 
CALMANN-LfiVY,  fiDITEURS 

3,  RUE  AUBEfc,  3 

a-  m 


HISTOIRE 


DE 


MANON  LESGAUT 


Smile  colin  —   imprimekib  de   lacwt 


HISTOIRE 

DE 


MANON  LESCAUT 


ET 


DU  CHEVALIER  DESGRIEUX 

PAR 

L'ABBE   PREVOST 

NODVELLE  EDITION,  PRECEDES  D'UNE  ETUDE 

PAR 

JOHN  LEMOINNE 


PARIS 

CALMANN-LfiVY,  Editeu  ,s 

3,    RUE    AUBER,    3 
Droits  de  traduction  et  de  reproduction  reserves. 


ETUDE 


MANON  LESGAUT 


Manon  Lescaut  est  un  de  ces  chefs-d'oeuvre 
dont  on  peut  dire  sans  figure  qu'ils  ont  un 
printemps  eternel.  On  peut  en  parler  a  toute 
heure,  sans  but,  sans  occasion,  uniquemeiri 
pour  en  parler.  C'estsurtout  quand  on  est  aux 
prises  avec  les  plus  beaux  livres  de  notre 
temps,  dans  lesquels  l'analyse,  et,  pour  ainsi 
dire,  I'anatomie,  ont  remplace  la  peinture  des 


II  feTUDE   SUR  MANON   LESCABT. 

passions,  ou  1'amour  a  cesse  d'etre  un  senti- 
ment pour  devenir  une  science,  c'est  alors  sur- 
tout  qu'on  aime  a  rafraicbir  ses  impressions 
en  puisant  a  ces  recits  limpides  ou  tout  coule 
de  source,  et  dont  nous  avons  perdu  la  trace  a 
jamais  regrettable.  Le  premier,  le  plus  grand 
charme  de  cette  composition,  c'est  la  sponta- 
neity dans  les  sentiments  et  dans  l'expression. 
Voyez  le  chevalier  des  Grieux  quand  il  rencon- 
tre Manors  dans  l'hdtellerie  d'Amiens ;  il  n'a 
jamais  regarde  unefille,  il  voit  Manon  pour  la 
premiere  fois,  il  ne  sait  rien  sinon  qu'il  est 
jeune  et  qu'elle  est  belle;  il  se  leve  et  il  mar- 
che  irresistiblement  vers  cette  enfant  inconnue 
qui  va  devenir  le  charme  et  le  tourment  de  sa 
vie.  «  Je  m'avancai,  dit-il,  vers  la  maitresse 
»  de  mon  cceur.  » 

Cependant,  quelle  que  soit  la  perfection  du 
recit,  il  est  difficile  de  justifier  cette  admira- 
tion sansborRes  qu'on  accorde  souventau  per» 


feTODE   SUR   MANON   LESCAUT.  Ill 

sonnage  de  Manon.  Manon  est  naturelle,  mais 
d'un  naturel  un  peu  cru.  Cela  est  plus  exact 
sans  doute-  mais  la  reaiite  est-e3!e  toujours 
bonne  et  belie?  et  sans  aimer  le  fard,  ne  peut- 
on  preferer  une  v£rite  bien  mise  a  la  verite 
toute  nue  de  la  Fable?  Le  portrait  de  Manon 
a  ledefaut  des  portraits  mal  faits ;  il  esttrop 
ressemblant.  Cette  fille  n'a  pas  d'araour,  elle 
n'a  que  de  1'appetit ;  en  elle  le  sentiment  est 
reste  a  1'etat  d'instinct.  Mais  qu'elle  reproduit 
bien  cette  aimable  et  incorrigible  faiblessede 
son  sesej'amour  du  bien-etre !  Elle  aimebien 
des  Grieux,  mais  elle  aime  encore  mieux  les 
diamants,  les  carrosses,  la  comedie  et  les  pe- 
tits  soupers. 

Manon  est,  sens  un  certain  aspect,  un  por- 
trait dont  le  modele  est  perdu,  que  Ton  pourra 
faire  encore  de  m£moire,  mais  non  plus 
d'apres  nature.  Elle  represente  une  race  eteinte 
etdisparue,  celle  des  grisettes.  Aujourd'hui 


IV  ETUDE  SUR  MANON   LESCAUT. 

ce  mot  est  presque  une  hardiesse  litteraire, 
car  il  a  degenere  comme  ce  qu'il  representait. 
Et  pourtant  il  ne  meritait  pas  l'abus  qui  en  a 
ete  fait.  II  y  avait  autrefois  toute  une  classe 
d'aimables  creatures  avec  lesquelles  on  reali- 
sait  cet  innocent  proverbe  :  «  II  faut  que  jeu- 
nessese passe. »  Ellesetaient  bonnes,  devouees, 
peu  ambitieuses  et  peu  embarrassantes.  Elles 
n'aspiraient  jamais  au  mariage;  toutle  charme 
du  lien  qui  unissait  a  elles  eta  it  dans  sa  fra- 
gility;  et  quand  venait  le  divorce  de  ces  unions 
improvisees,  on  se  quittait  sans  rancune 
comme  on  s'etait  lie  sans  facons,  et  la  grisette 
finissait  par  se  marier  ailleurs,  par  s'etablir, 
et  devenir  bourgeoise.  Mais  aujourd'hui  la 
grisette  a  l'ambition  du  menage,  elle  aspire  a 
la  legitimite.  Elle  est  atteinte  d'un  defaut 
tout  a  fait  contraire  a  son  origin e  et  a  sa  des- 
tination, la  fidelite. 

La  decadence  des  grisettes  est  une  des  con- 


ETCDE  SUR  MANON  LESCAUT.  V 

sequences  de  la  revolution  francaise.  On  peut 
poser  en  principe  que,  depuis  1789,  il  n'y  a 
plus  de  grisettes.  La  declaration  des  droits  les 
a  effacees  de  la  surface  du  monde.  Depuis  qu'il 
n'y  a  plus  de  castes,  du  moins  en  theorie,  de- 
puis qu'il  a  ete  reconnu,  par  d'affreuses  expe- 
riences, que  le  sang  etait  partout  de  la  meme 
couleur,  depuis  que  tout  homme  libre,  quand 
il  prend  femme,  la  veut  prendre  telle  qu'elle 
est  sortie  des  bras  de  son  createur  et  non  des 
bras  de  son  seigneur,  la  grisette  pour  «  faire 
une  fin  »  est  obligee  d'apporter  en  dot  sa  fleur 
d'oranger. 

Que  Dieu  nous  garde  de  toute  pretention 
de  talons  rouges !  II  ne  s'agit  pas  de  ressusci- 
ter  le  droit  de  marquette,  ou  de  rehabiliter  le 
Parc-aux-Cerfs.  Pour  parler  sans  une  legerete 
qui  serait  coupable,  disons  quela  dignitedes 
femmes,  l'honneur  du  foyer,  la  purete  des  fa- 
milies, ces  droits  sacres  que  la  democratic  a 


VI  EXUDE  SUR   MANON   LESCAUT. 

conquis  et  dont  elle  etait  autrefois  desheritee, 
valent  bien  un  peo  de  gaiete  perdue.  Les  dis- 
tinctions sociales  residaient  autrefois  dans  la 
naissance,  elles  resident  aujourd'hui  dans  le 
caractere.  Depuis  que  la  *  consideration  »  est 
tombee  dans  le  domaine  public,  depuis  qu'elle 
est  accessible  a  tous  les  rangs,  le  vice  et  la 
vertu  sont  devenus  tous  les  deux  plus  diffici- 
les,  parce  qu'ils  sont  devenus  plus  tranches. 
Les  chutes  sont  peut-etre  plus  rares,  mais 
elles  sont  plus  profondes  et  plus  irreparables. 
Aujourd'hui,  pour  lesfemmes,  il  n'y  a  plus  de 
corapromis,  il  n'y  a  plus  de  peehes  veniels. 
Quand  elles  tombent,  elles  tombent  dans  ie 
crime  ou  dans  le  vice,  dans  l'adultere  ou  dans 
les  lieux  sans  nom  D'un  cote,  le  desordre 
danslafamiile,  la  perturbation  dans  la  societe, 
de  l'autre  la  degradation  de  la  creature,  t'ou- 
bli  de  la  dignite  dans  les  relations. 

De  ces  existences  de  contrebande  qui  se 


ETUDE  SUR  MANON  LESCAUT.  VII 

glissaient  a  c6te  de  la  societe,  de  cette  classe 
mixte  qui  se  tenaitsur  les  frontieres  de  la  loi 
unepartie  s'est  elevee  dans  l'echelle  sociale  e 
a  contribue  a  former  ce  qu'on  appelle  aujour- 
d'hui  la  classe  moyenne;  1'autre  a  perdu  l'e- 
quilibre  et  s'est  jetee  dans  des  ecarts  d' eman- 
cipation et  des  exces  de  radicalisme  ou  il  serait 
supertlu  de  la  suivre.  Mais  la  grisette  primi- 
tive, celle  qui  se  laissait  quitter,  cet  oiseau  sur 
ia  branche,  est  aujourd'hui  un  paradoxe,  un 
cygne  noir,  rara  avis  in  terris. 

Voulez-vous  connaitre  la  grisette  moderne? 
Voyez  la  Genevieve  de  George  Sand,  cette 
adorable  heroine  d'un  des  plus  charmants  et 
des  plus  dangereux  livres  qui  aient  ete  faits 
depuis  longtemps.  La  grisette  de  nos  jours, 
c'est  Genevieve  telle  qu'on  nous  la  depeint, 
&vec  ses  deux  grands  yeux  melancoliques,  et 
son  visage  pale  sous  un  petit  bonnet  blanc. 
line  grisette  pale,  bon  Dieu!  Avant  89,  les 


VIII  ETUDE   SOR  MANON  LESCABT. 

grisettes  ne  se  melaient  pas  d'etre  pales.  Leur 
bonheur  n'etait  pas  de  «  faire  leur  priere  em 
regardant  la  June.  >  Genevieve,  c'est  Marion 
Lescaut  apres  la  revolution;  c'est  l'enfant  du 
peuple  qui  envahit  le  domaine  aristocratique 
de  l'ideal.  Ilya  cinquante  ans, jamais  on  n'eut 
imagine  de  poetiser  une  ouvriere;  entre  Ma- 
non  et  Genevieve,  on  sent  qu'il  yaeu  renou- 
vellement  social. 

Mais  on  n'aborde  pas  impunement  la  poesie 
et  la  societe  nouvelle  porte  la  peine  de  son  «en- 
noblissement  moral.  En  montant  sur  les  sau- 
tes times,  elle  s'est  sentie  prise  par  les  vertiges 
Comme  une  fleur  des  vallees  paisibles  qui  a 
ete  transportee  dans  Fair  des  montagnes,  elle 
s'est  dessechee  sous  ee  souffle  aride  et  brulant, 
loin  des  brises  plus  heureuses,  plus  douces  et 
plus  saines  qui  l'avaient  fait  eclore.  Qui  ne  se- 
rait  pas  attriste  en  songeant  aux  ravages  que 
produisent  dans  la  democratic  ces  livres  qui 


ETUDE  SCR  MANON  LESCAUT.  IX 

faussent  et  exhalent  ses  mceurs !  Ce  qui,  dans 
ce  siecle,  a  perverti  le  plus  de  coeurs  et  perdu 
le  plus  d'imaginations,  ce  qui  a  enfante  le  plus 
de  misere,  le  plus  de  vices,  le  plus  de  crimes, 
ce  qui  arrivora  devant  le  tr6ne  de  Dieu  avec  le 
plus  lourd  cortege  de  maledictions,  ce  sont  les 
romans.  Autrefois,  sans  doute,  il  y  avait  dans 
les  livres  autant  de  corruption  et  plus  de  cv- 
nisme;  mais  alors  il  n'y  avait  que  les  riches 
qui  lisaient,  et  dans  ce  qu'ils  lisaient  ils  ne  re- 
trouvaient  jamais  que  leur  image.  Ce  que 
racontaient  les  romans,  ce  que  chantaient  les 
poeisies,  c'etaient  les  aventures,  les  moeurs, 
les  passions  et  les  douleurs  des  oisifs.  Les 
souffrances  et  les  joies  plus  humbles  croissaient 
et  mouraient  a  l'ombre,  sans  laisser  ni  trace  ni 
souvenir.  CTestpourquoi,  quand  ces  livres  ve=* 
naient  a  tomber  aux  mains  des  classes  labs 
rieuses,  comme  elles  n'y  rencontraient  que  la 
peinture  de  moeurs  et  de  vices  trop  haut  pla- 


X  &TUDE  SUR  MANQN  LESCADT. 

ces  pour  qu'elles  pussent  y  atteindre,  elles  ne 
tentaient  point  une  imitation  inutile,  et  leur 
impuissance  arretait  leur  ambition.  Mais  au- 
jourd'bui  que  l'ideal  corrupteur  a  tout  envahi, 
aujourd'hui  que  les  romans  sont  devenus  r6- 
volutionnaires,  que  l'ouvriere,  le  proletaire 
etl'artisan  s'y  voient  poetises,  qui  dira  combien 
de  fois  a  retenti  ce  cri  amer  que  Genevieve 
jetait  a  ses  livres  :  «  Vous  avez  change  mon 
ame,  il  fallait  done  aussi  changer  mon  sort!  » 
On  peut,  pardonner  ce  qui  trouble  le  repos 
des  heureux  du  siecle ;  ils  ont  le  temps  d'in- 
venter  et  de  nourrir  des  passions  inutiles ;  mais 
ce  qui  porte  la  perturbation  dans  les  classes 
vouees  au  travail,  ce  qui  leur  donne  le  degout 
de  leurs  mains,  voila  ce  qui  appelle  une  ap- 
probation sans  bornes.  Cette  malheureuse  fille 
que  vous  faites  lire  et  rever,  suivez-la  le  soir 
dans  sa  chambre  solitaire;  voyez  ces  joues  qui 
se  decolorent  sous  les  larmes,  ces  yeux  qui,  a 


ETUDE  SDR  MANON  IKSCAUT.  XI 

la  lueurdela  lampequi  devait  eclairer  le  tra- 
vail, devorent  avidement  le  poison,  ces  mains 
emues  qui  laissent  tomber  l'aiguille  inactive 
pour  tourner  impatiemment  les  pages.  C'en 
est  fait!  lavoila  prise  par  cette  peste  maudite 
de  la  psychologie!  adieu  lagaiete,  la  fleurdu 
cceur!  adieu  le  repos  de  l'ame!  adieu  le  som- 
meil  du  corps !  adieu  les  dejeuners  sur  le 
gazon,  la  solitude  sous  les  grands  arbres,  si 
touffus  et  si  discrets!  adieu,  adieu  la  jeu- 
nesse ! 

Poetes  nefastes,  voila  votre  oeuvre!  Ce 
n'etait  pas  assez  et  de  la  faim,  et  du  froid,  et 
des  maladies,  et  de  tout  ce  qui  accable  les 
malheureux,  vous  avez  double  la  somme  de 
leurs  douleurs,  vous  y  avez  ajoute  les  souffran- 
ces  qui  sont  les  sceurs  du  luxe  et  de  l'oisivete, 
vous  avez  popularise  la  melancolie!  Et  alors 
nous  l'avons  vue,  cette  misere  de  grand  sei- 
gneur, monter  les  escaliers  deserts  qui  ire- 


XII  ETUDE    SUB    MANON    LESCAUT. 

nent  aux  mansardes,  et  venir  s'asseoir  au  foyer 
des  pauvres,  corarae  si  les  pauvres  avaient  le 
temps  de  reveretde  pleurer.  Eh!  qui  pourrait 
teresister,  fa  tale  et  chere  enchanteresse,  quand 
tu  viens  comme  Armide  agiter  devant  nous 
ta  tete  souriante  a  travers  les  larmes,  et  se- 
couer  sur  notre  visage  ebloui  les  perles  de  tes 
yeux! 

Ce  travail  d'initiation,  cette  lutte  de  la  so- 
ciete  emancipee  aux  prises  avec  une  civilisa- 
tion qu'elle  ne  connait  pas  encore,  sorte  de 
glaive  a  double  tranchant  qu'elle  a  saisi  par 
la  lame  et  qui  ensanglante  ses  mains,  est  un 
des  plus  douloureux  spectacles  auxquels  il  soit 
donne  a  notre  generation  d'assister.  Mais,  par 
malheur,  le  peuple  embrasse  avec  une  sorte 
d'ambition  ces  souffrances  qui  sont  au-dessus 
de  lui,  il  veut  boire  aussi  a  la  coupe  de  ces 
douleurs  qui  semblent  accuser  des  organes 
plus  nobles   et  des  sens  plus  dedaigneux.  II 


ETUDE    SUR    MAN  ON    LESCAUT.  XIII 

reve,  et  le  travail  reclame  a  grands  cris  les 
mains  oisives;  il  reve,  et  la  faim  s'avance  a 
pas  presses,  et  tandis  que  le  riche  s'eteint  dans 
le  luxe  et  dans  l'ennui,  le  pauvre,  desherite 
meme  du  droit  de  l'ennui,  se  jette  dans  la  mort 
ou  dans  le  crime. 

John  LEMOINE. 


AVIS    DE   L'AUTEUR 


Quoique  j'eusse  pu  faire  entrer  dans  mes 
Memoires  les  a^entures  du  cbevalier  des 
Grieux,  il  m'a  semble  que,  n'y  ayant  point 
«n  rapport  necessaire,  le  lecteur  trouverait 
plus  de  satisfaction  a  les  voir  separement. 
Un  recit  de  cette  longueur  aurait  interrompu 
trop  longtemps  le  fil  de  ma  propre  histoire. 
Tout  eloigne  que  je  suis  de  pretendre  a  la 
qualite  .d'ecrivain  exact,  je  n'ignore  point 
qu'une  narration  doit  etre  d^chargee  des  cir- 
Constances  qui  la  rendraient  pesante  et  em- 
barrassee ;  c'est  le  precepte  d'Horace  : 

Ut  jam  nunc  dicat  jam  nunc  debentia  dici, 
Pleraque  differat,  ac  prasens  in  ternpus  omittat, 

II  n'est  pas  meme  besoin  d'une  si  grave  au 


XVI  AVIS   DE   LAUTEUK. 

torite  pour  prouver  une  verite  si  simple;  car 
le  bon  sens  est  la  premiere  source  de  cette 

regie. 

Si  le  public  a  trouve  quelque  chose  d'a- 
greable  et  d'interessant  dans  l'histoire  de  ma 
vie,  j'ose  lui  promettre  qu'il  ne  sera  pas  moins 
satisfait  de  cette  addition.  II  verra  dans  la 
conduite  de  M.  des  Grieux  un  exemple  ter- 
rible de  la  force  des  passions.  J'ai  a  peindre 
un  jeune  aveugle  qui  refuse  d'etre  heureux 
pour  se  precipiter  volontairement  dans  les 
dernieres  infortunes;  qui,  avec  toutes  les  qua- 
lites  dont  se  forme  le  plus  brillant  merite, 
prefere  par  choix  une  vie  obscure  et  vaga- 
bonde  a  tous  les  avantages  de  la  fortune  et 
de  la  nature ;  qui  prevoit  ses  malheurs  sans 
vouloir  les  eviter;  qui  les  sent  et  qui  en  est 
accable  sans  profiter  des  remedes  qu'on  lui 
offre  sans  cesse,  et  qui  peuvent  a  tous  mo- 
ments les  finir;  enfin  un  caractere  ambigu, 
un  melange  de  vertus  et  de  vices,  un  con- 
traste  perpetuel  de  bons  sentiments  et  d'ac- 
lions  mauvaises :  tel  est  le  fond  du  tableau 
que  je  presente.  Les  personnes  de  bon  sens 


AVIS   DE  L'AUTEUR.  XVII 

ne  regarderont  point  un  ouvrage  de  cette  na- 
ture corame  un  travail  inutile.  Outre  le  plai- 
sir  d'une  lecture  agreable,  on  y  trouvera  peu 
d'evenements  qui  ne  puissent  servir  a  l'in- 
struction  des  raceuis;  et  c'est  rendre,  a  mon 
avis,  un  service  considerable  au  public  que 
de  l'instruire  en  l'amusant. 

On  ne  peut  reflechir  sur  les  preceptes  de  la 
morale  sans  etre  etonne  de  les  voir  tout  a  la 
fois  estimes  et  negliges ;  et  Ton  se  demande 
la  raison  de  cette  bizarrerie  du  coeur  humain, 
qui  lui  fait  gouter  des  idees  de  bien  et  de 
perfection  dont  il  s'eloigne  dans  la  pratique. 
Si  les  personnes  d'un  certain  ordre  d'esprit  et 
de  politesse  veulent  examiner  quelle  est  la 
matiere  la  plus  commune  de  leurs  conversa- 
tions, ou  meme  de  leurs  reveries  solitaires,  il 
leur  sera  aise  de  remarquer  qu'elles  tournent 
presque  toujours  sur  quelques  considerations 
morales.  Les  plus  doux  moments  de  leur  vie 
sont  ceux  qu'ils  passent,  ou  seuls  ou  avec  un 
ami,  a  s'entretenir  a  coeur  ouvert  des  charmea 
de  la  vertu,  des  douceurs  de  l'amitie,  des 
moyens  d'arriver  au  bonheur,  des  faiblesses, 


XVIII  AVIS  DE  l'auteur. 

de  !a  nature  qui  nous  en  eloigneni,  et  des  re- 
medes  qui  peuvent  les  guerir.  Horace  et  Boi- 
leau  marquent  cet  entretiea  comme  un  des 
plus  beaux  traits  dont  ils  composent  1'image 
d'une  vie  heureuse.  Comment  arrive-t-il  done 
qu'on  tombe  si  faciiement  de  ces  nautes  spe- 
culations, et  qu'oa  se  retrouve  sitot  au  ni- 
veau du  common  des  hommes?  Je  suis  trompe, 
si  la  raison  que  je  vais  en  apporter  n'explique 
pas  bien  cette  contradiction  de  nos  idees  et 
de  notre  conduite  :  e'est  que  tous  les  pre- 
ceptes  de  la  morale  n'etant  que  des  principes 
vagues  et  generaux,  il  est  tres-difficile  d'en 
faire  une  application  particuliere  au  detail 
des  mceurs  et  des  actions. 

Meltons  la  chose  dans  un  exemple  :  les 
ames  bien  nees  sentent  que  la  douceur  et  1'hu- 
manite  sont  des  vertus  aimables,  et  sont  por- 
tees  d'inclination  a  les  pratiquer;  mais  sont- 
elles  au  moment  de  1'exercice,  elles  demeusrent 
souvent  suspendues.  En  est  <»  reellement  l'oc- 
casion?  sait-on  bien  quelle  &n  doit  etre  la 
mesure?  ne  se  trompe-t-on  point  sur  I'objet? 

Cent  difficnltes  arreteut :  on  craint  de  de- 


AVIS  DE   L  AUTEUR.  XIX 

venir  dupe  en  voulant  etre  bienfaisant  et 
liberal;  de  passer  pour  faible  en  paraissant 
trop  tendre  et  trop  sensible;  en  un  mot,  d'ex- 
ceder  ou  de  ne  pas  remplir  des  devoirs  qui 
sont  renfermes  d'une  maniere  trop  obscure 
dans  les  notions  generates  d'humanite  et  de 
douceur.  Dans  cette  incertitude,  il  n'y  a  que 
l'experience  ou  I'exemple  qui  puisse  deter- 
miner raisonnablement  le  penchant  du  eoeur. 
Or,  l'experience  n'est  point  un  avantage  qu'il 
soit  libre  a  tout  le  monde  de  se  donner;  elle 
depend  des  situations  differentes  ou  Ton  se 
trouve  place  par  la  fortune.  II  ne  reste  done 
que  I'exemple  qui  puisse  servir  de  regie  a 
quantite  de  personnes  dans  1'exercice  de  la 
vertu. 

G'est  precisement  pour  cette  sorte  de  lee- 
teurs  que  des  ouvrages  tels  que  celui-ci  peu- 
vent  6tre  d'une  extreme  utilite,  du  moins 
lorsqu'ils  sont  ecrits  par  une  personne  d'hon- 
neur  et  de  bon  sens.  Ghaque  fait  qu'on  y 
rapporte  est  un  degre  de  lumiere,une  instruc- 
tion qui  supplee  a  l'experience ;  chaque  aven- 
ture  est  un  modele  d'apres  lequel  on  peut  se 


XX  AVIS   DE   L'AUTEOR. 

former;  il  n'y  manque  que  d'etre  ajuste  aux 
circonstances  ou  Ton  se  trouve.  L'ouvrage  en- 
tier  est  un  traite  de  morale  reduit  agreable- 
ment  en  exercices. 

Un  lecteur  severe  s'offensera  peut-etre  de 
me  voir  reprendre  la  plume  a  mon  age  pour 
ecrire  des  aventures  de  fortune  et  d'amour  : 
mais  si  la  reflexion  que  je  viens  de  faire  est 
solide,  elle  me  justifie;  si  elle  est  fausse,  mon 
erreur  sera  mon  excuse. 


HISTOIRE 


MANON    LESGAUT 


PREMIERE  PARTIE 


Je  suis  oblige  de  faire  remonter  mon  lecteur  au 
temps  de  ma  vie  ouje  rencontrai  pour  la  premiere 
Ms  le  chevalier  des  Grieux.  Ce  fut  environ  six  mois 
avant  mon  depart  pour  l'Espagne.  Quoique  je  sor- 
tisse  rarement  de  ma  solitude,  la  complaisance  que 
j'avais  pour  ma  fille  m'engageait  quelquefois  a  di- 
vers petits  voyages,  que  j'abregeais  autant  qu'il 
m'etait  possible. 


g  MANON    LESCAUT. 

Je  revenais  un jour  de  Rouen,  ou  ellem'avaitprief 
d'aller  solliciter  une  affaire  au  pariement  de  Nor- 
mandie,  pour  la  succession  de  quelques  terres  aux- 
quelles  je  lui  avais  laisse  des  pretentions  du  cdte*  de 
laoa  grand-pere  maternel.  Ayantrepris  mon  chemin 
par  Evreux,  ou  je  couchai  la  premiere  Quit,  j'arrivai 
le  lendemain  pour  diner  a  Passy,  qui  en  est  eloigne 
decinq  ou  sixlieues.  Je  fus  surpris,  en  entrant  dans 
ce  bourg,  d'y  voir  tous  les  habitants  en  alarme.  lis 
se  precipitaient  de  leurs  maisons  pour  courir  en 
foule  a  la  porte  d'une  mauvaise  hotellerie,  devant 
laquelle  etaient  deux  charriots  couverts.  Les  che- 
vaux  qui  etaient  encore  atteles,  et  qui  paraissaieni 
fumants  de  fatigue  et  de  chaleur,  marquaient  que 
ces  deux  voitures  ne  faisaient  que  d'arriver. 

Jem'arretai  un  moment  pour  m'informer  d'ou 
venait  le  tumulte;  mais  je  tirai  peu  d'eclaircissement 
d'uce  populace  curieuse,  qui  ne  faisait  nulle  at- 
tention a  mes  demandes,  etqui  s'avancait  toujours 
vers  l'h6tellerie  en  se  poussant  avec  beaucoup  de 
confusion.  Enfin  un  archer,  revStu  d'uae  bandou- 
liere  et  le  mousquet  sur  1'epaule,  ayant  paru  a  la 
porte,  je  lui  fis  signe  de  la  main  de  venir  a  moi.  Je 


PREMIERE    PARTIE.  3 

le  priai  de  m'apprendrele  sujet  de  ce  d&ordre.  «  Ce 
n'est  rien,  monsieur,  me  dit-il;  c'est  une  douzaine 
de  filles  de  joie  que  je  conduis,  avec  mes  compagnons, 
jusqu'au  Havre-de-Grace,  ou  nous  les  ferons  em- 
barquer  pourl'Amerique.  II  y  en  a  quelques-unes  de 
jolies,  et  c'est  apparemment  ce  qui  excite  la  curio- 
site  de  ces  bons  pay  sans.  » 

J'auraispass6aprescette  explication,  sijen'eusse 
ete  arrete  par  les  exclamations  d'une  vieille  femme 
qui  sortait  de  I'hdtellerie  en  joignant  les  mains,  et 
criant  que  c'etait  une  chose  barbare,  une  chose  qui 
faisait  horreur  et  compassion.  «  De  quoi  s'agit-il 
done?  lui  dis-je.  —  Ahl  monsieur,  entrez,  repondit- 
elle,  et  voyez  si  ce  spectacle  n'est  pas  capable  fa 
fendre  le  coeur.  »  La  curiosite  me  fit  descendre  dt 
mon  cheval,  que  je  laissai  a  mon  palefrenier.  J'en 
trai  avec  peine,  en  percantla  foule,  et  je  vis  en  effet 
quelque  chese  d'assez  touchant. 

Parmi  les  douze  filles  qui  elaient  enchainees  six 
a  six  par  le  milieu  du  corps,  il  y  en  avait  une  dont 
l'airet  la  figure  etaient  si  peu  conformes  a  sa  con- 
dition, qu'en  tout  autre  etat  je  1'eusse  prise  pour  une 
personne  du  premier  rang.  Sa  tristesse  et  la  salele 


4  MANON    LESCAUT. 

de  son  linge  et  de  ses  habits  l'enlaidissaient  si  pen, 
que  sa  vue  m'inspira  du  respect  et  de  la  pitie.  Elle 
tachait  neanmoins  de  se  tourner,  autant  que  sa 
chaine  pouvait  le  permettre,  pour  d&ober  son  visage 
aux  yeux  des  spectateurs.  L'effort  qu'elle  faisait 
pour  se  cacher  etait  si  naturel,  qu'il  paraissait  ve- 
nir  d'un  sentiment  de  modestie. 

Comme  les  six  gardes  qui  accompagnaient  cette 
malheureuse  foande  etaient  aussi  dans  la  chambre, 
je  pris  le  chef  en  particulier,  et  je  lui  demandai 
quelques  lumieres  sur  le  sort  de  cette  belle  fille.  II 
ne  put  m'en  donner  que  de  fort  generates.  Nous 
l'avons  tiree  de  l'h&pital,  me  dit-il,  par  ordre  de 
monsieur  le  lieutenant  general  de  police.  II  n'y  a  pas 
d'apparence  qu'elle  y  eut  ete  renfermee  pour  ses 
bonnes  actions.  Je  l'ai  interrogee  plusieurs  fois  sur  la 
route ;  elle  s'obstine  a  ne  me  rien  repondre.  Mais, 
quoique  je  n'aie  pas  regu  ordre  de  la  menager  plus 
que  les  autres,  je  ne  laisse  pas  d'avoir  quelques 
egards  pour  elle,  parce  qu'il  mesemble  qu'elle  vaut 
ub  peu  mieux  que  ses  compagnes.  Voila  un  jeune 
homme,  ajouta  l'archer,  qui  pourrait  vous  instruire 
mieux  que  moi  sur  la  cause  de  sa  disgrace.  II  l'a 


PREMIERE    PARTIB.  5 

suiviedepuis  Paris,  sans  cesser  presqueun  moment 
de  pleurer.  II  faut  que  ce  soit  son  frere  ou  son 
amant.  » 

Je  me  tournai  vers  le  coin  de  la  chambre  ou  ce 
jeunehomme  etait  assis.  II  paraissait  enseveli  dans 
une  reverie  profonde.  Jen'ai  jamais  vu  de  plus  vive 
image  de  la  douleur.  II  etait  mis  fort  simplement ; 
mais  on  distinguait  au  premier  coup  d'oeil  un 
homme  qui  avait  de  la  naissance  et  de  l'education. 
Je  m'approchai  delui.  II  se  leva,  et  je  decouvris  dans 
ses  yeux,  dans  sa  figure  et  dans  tous  ses  move- 
ments, un  air  si  fin  et  si  noble,  queje  me  sentis 
porte  naturellemenl  a  lui  vouloir  du  bien.  «  Que  je 
ne  vous  trouble  point,  lui  dis-je  en  m'asseyant  pres 
de  lui.  Voulez-vous  bien  satisfaire  la  curiosite  que 
j'ai  de  connaitre  cette  belle  personne  qui  ne  me  pa- 
rait  point  faite  pour  le  triste  etat  ou  je  la  vois  ?  » 

II  merepondit  honnetementqu'il  ne  pouvaitm'ap- 
prendre  qui  elle  &ait  sans  se  faire  connaitre  lui- 
meme,  et  qu'il  avait  de  fortes  raisons  pour  sou- 
haiter  de  demeurer  inconnu.  «  Je  puis  vous  dire 
ne'anmoins  ce  que  ees  miserables  n'ignorent  point, 
contiuua-t-il  en  montrant  les  archers ;  c'est  que  je 


6  MANON    LESCAUT. 

Taime  avec  une  passion  si  violente  qu'elle  me  rend 
le  plus  infortune  de  tons  les  hommes.  J'ai  tout  em- 
ploye, a  Paris,  pour  obtenir  sa  liberie.  Les  solicita- 
tions, l'adresse  et  la  force  m'ont  6t6  inutiles;  j'ai 
pris  le  parti  de  la  suivre,  dut-elle  aller  au  bout  du 
monde.  Je  m'embarquerai  avec  elle.  Je  passerai  en 
Amerique. 

»  Mais  ce  qui  est  de  la  derniere  inhumanite,  ces 
laches  coquins,  ajouta-t-il  en  parlant  des  archers, 
ne  veulent  pas  me  permettre  d'approcher  d'elle. 
Mon  dessein  etait  de  les  attaquer  ouvertement  a  quel- 
ques  lieues  de  Paris.  Je  m'elais  associe  quatre  hom- 
mes qui  m'avaient  promis  leur  secours  pour  une 
somme  considerable.  Les  traitres  m'ont  laisse  seul 
aux  mains,  et  sont  partis  avec  mon  argent.  L'im- 
possibilite  dereussir  par  la  force  m'a  fait  mettre  les 
armes  bas.  J'ai  propose  aux  archers  de  me  permet- 
tre du  moins  de  les  suivre,  en  leur  offrant  de  les 
recompenser.  Le  desir  du  gain  les  y  a  fait  consen- 
ts, lis  ont  voulu  etre  payes  chaque  fois  qu'ils  m'ont 
accorde  la  liberie  de  parler  a  ma  maitresse.  Ma 
bourse  s'est  epuisee  en  peu  de  temps ;  et  mainte- 
nant  que  je  suis  sans  un  sou,  ils  ont  la  barbarie  de 


PREMIERE    PARTIE.  7 

me  repousser  brutalement  lorsque  ie  fais  un  pas 
vers  elle .  II  n'y  a  qu'un  instant  qu'ayant  ose  m'en  ap- 
procher  malgre  leurs  menaces,  lis  oat  eu  l'insolence 
de  lever  contre  moi  Ie  bout  du  tusil.  Je  sihs  oblige, 
pour  satisfaire  leur  avarice  et  pour  me  mettre  en  etat 
de  continuer  la  route  a  pied,  de  vendre  ici  nn  mau- 
vais  cheval  qui  m'a  servi  jusqu'a  pre>enf  dt  mon- 
ture.  » 

Quoiqu'il  parut  faire  assez  tranquillement  ce 
re'cit,  il  laissa  tomber  quelques  larroes  en  le  finis- 
sant.  Cette  aventure  me  parut  des  plus  extraordi- 
naires  et  des  plus  touchantes.  «  Je  ne  vous  presse 
pas,  lui  dis-je,  de  me  decouvrir  le  secret  de  vos 
affaires;  mais  si  je  puis  vous  etre  utile  aquelque 
chose,  je  m'offre  volontiers  a  vous  rendre  service. 
—  Helas !  reprit-il,  je  ne  vois  pas  le  moindre  jour 
a  1'esperance.  II  faut  que  je  me  soumette  a  toute  la 
rigueur  de  mon  sort.  J'irai  en  Amerique.  J'y  serai 
du  moins  libre  avec  ce  que  j'aime.  J'ai  ecrit  a  un 
de  mes  amis,  qui  me  fera  tenir  quelques  secours 
au  Eavre-de-Grace.  Je  ne  suis  embarrasse  que  pour 
m'y  conduire  et  pour  procurer  a  cette  pauvre  crea- 
Uire,  ajouta-t-il  en  regardant  tristement  sa  mai- 


8  MANON    IESCAUT. 

tresse,  quelque  soulagement  sur  la  route.  —  Eh 
bien  !  lui  disje,  je  vais  finir  votre  embarras.  Yoicj 
quelque  argent  que  je  vous  prie  d' accepter.  Je  suis 
fache  de  ne  pouvoir  vous  servir  autrement. 

Je  lui  donnai  quatre  louis  d'or  sans  que  les  gardes 
s'en  apercussent ;  car  jejugeais  bien  que,  s'ils  lui 
savaient  cette  somme,  ils  lui  vendraient  plus  che- 
reraent  leur  secours.  II  me  vint  m£me  a  l'esprit  de 
faire  marche  avec  eux  pour  obtenir  au  jeune  amant 
la  liberte  de  parler  continuellement  a  sa  maitresse 
jusqu'au  Havre.  Je  fis  signe  au  chef  de  s'approcher 
et  je  lui  en  fis  la  proposition.  II  en  parut  honleux, 
malgre  son  effronterie.  «  Ce  n'est  pas,  monsieur, 
repondit-il  d'un  air  embarrasse,  que  nous  refusions 
de  le  laisser  parler  a  cette  fille;  mais  il  voudrait 
etre  sans  cesse  aupres  d'elle  :  cela  nous  est  incom- 
mode ;  il  est  bien  juste  qu'il  paye  pour  1'incommo- 
dite. — Voyons  done,  lui  disje,  ce  qu'il  faudrait 
pour  vous  empecher  de  la  sentir.  »  II  eut  l'audace 
de  me  demander  deux  louis.  Je  les  lui  donDai  sur- 
le-champ.  «  Mais  prenez  garde,  lui  dis-je,  qu'il  ne 
vous  fohappe  quelque  friponnerie ;  car  je  vais  laisser 
mon  adresse  a  ce  jeune  homme,  afin  qu'il  puisse 


PREMIERE    PARTIE.  9 

m'en  informer,  et  comptez  que  j'aurai  le  pouvoir  de 
vous  faire  punir.  »  II  m'en  couta  six  louis  d'or. 

La  bonne  graoe  et  la  vive  reconnaissance  avec 
laquelle  ce  jeune  inconnu  roe  remercia  acheverent 
de  me  persuader  qu'il  etait  ne  quelque  chose  et 
qu'il  meritait  ma  libSralite.  Je  dis  quelques  mots  a 
sa  maitresse  avaat  que  de  sortir.  Elle  me  repondit 
avec  une  modestie  si  douce  et  si  charmante,  que 
je  ne  pus  m'empecher  de  faire  en  sortant  mille 
reflexions  sur  le  caractere  incomprehensible  des 
femmes. 

Etant  retourne  a  ma  solitude,  je  ne  fus  point 
informe  de  la  suite  de  cette  aventure.  II  se  passa 
pres  de  deux  ans,  qui  me  la  firent  oublier  tout  a 
fait,  jusqu'a  ce  que  le  hasard  me  fit  renaitre  1'oc- 
casion  d'en  apprendre  a  fond  toutes  les  circon- 
stances. 

J'arrivais  de  Londres  a  Calais  avec  le  marquis 
de  ***,  mon  eleve.  Nous  logeames,  si  je  m'en  sou- 
viend  bien,  au  Lion  d'or,  ou  quelques  raisons  nous 
obligerent  de  passer  le  jour  entier  et  la  nuit  sui- 
vante.  En  marchant  I'apres-midi  dans  les  rues,  je 
crus  apercevoir  ce  meme  jeune  homme  dont  j'avais 


40  MANON    LESCAUT. 

fait  la  rencontre  a  Passy.  II  etait  en  fort  mauvais 
equipage  et  beaucoup  plus  pale  que  je  ne  l'avais  vu 
la  premiere  fois  II  portait  sous  le  bras  un  vieux 
porte-manteau,  ne  faisant  que  d'arriver  dans  ia  ville, 
Cependant,  comme  il  avait  la  physionomie  trop 
belle  pour  n'eire  pas  reconnu  facilement,  je  le  remis 
aussitdt.  «  II  faut,  dis-je  au  marquis,  que  nous 
abordions  ce  jeune  homme.  » 

Sajoie  fut  plus  vive  que  toute  expression,  lore* 
qu'il  m'eut  remis  a  son  tour.  «  Ah  I  monsieur, 
s'ecria-t-il  en  me  baisant  la  main ,  je  puis  done 
encore  une  fois  vous  exprimer  mon  immortelle 
reconnaissance !  »  Je  lui  demandai  d'ou  il  venait.  II 
me  repondit  qu'il  arrivait,  par  mer,  du  Havre-de- 
Grace,  ou  il  etait  revenu  de  l'Amerique  peu  aupa- 
ravant.  «  Vous  ne  me  paraissez  pas  fort  bien  en 
argent,  lui  dis-je;  allez- vous-en  au  Lion  d'or,  ou 
je  suis  loge ,  je  vous  reioindrai  dans  un  moment.  » 
J'y  retournai  en  effet,  plein  d'impatience  d'ap- 
prendre  le  detail  de  son  infortune  et  les  circon- 
stances  de  son  voyage  d'Amerique.  Je  lui  fis  mille 
caresses  et  j'ordonnai  qu'on  ne  le  laissat  manquer  de 
rien,  II  n'attend  point  que  je  le  pressasse  de  me 


PREMIERE    PARTIE.  H 

raconter  l'histoire  de  sa  vie.  «  Monsieur,  me  dit-il, 
vous  eft  usez  si  noblement  avec  moi ,  que  je  me 
reprocherais  comme  une  basse  ingratitude  d'avoir 
quelque  chose  de  reserve  pour  vous.  Je  veux  vous 
apprendre  non-seulement  mes  malheurs  et  mes  pei- 
nes,  mais  encore  mes  desordres  et  mes  plus  hon- 
teuses  faiblesses  :  je  suis  sur  qu'en  me  condam- 
nant  vous  ne  pourrez  pas  vous  empecher  de  me 
plaindre !  » 

Je  dois  avertir  ici  le  lecteur  que  j'ecrivis  son  his- 
toire  presque  aussitot  apres  l'avoir  entendue,  et 
qu'on  peut  s'assurer,  par  consequent,  que  rien  n'est 
plus  exact  et  plus  fidele  que  cette  narration.  Je  dis 
fidele  jusque  dans  la  relation  des  reflexions  et  des 
sentiments  que  le  jeune  aventurier  exprimait  de  la 
meilleure  grace  du  monde. 

Voici  done  son  recit,  auquel  je  ne  melerai,  jus- 
qu'a  la  fin,  rien  qui  ne  soit  de  lui. 

J'avais  dix-sept  ans,  et  j'achevais  mes  etudes  de 
philosophie  a  Amiens,  ou  mes  parents,  qui  sont 
d'upc  des  meilleures  maisons  de  P***,  m'avaient 
evwoye.  Je  menais  une  vie  si  sage  el  si  reglee,  que 
mes  maitres  me  proposaient  pour  1'exemple  du  col- 


42  MAN0N    LESCAUT. 

lege  :  non  que  je  fisse  des  efforts  extraordinaires 
pour  meriter  cet  eloge;  mais  j'ai  l'humeur  natur^l- 
lement  douce  et  tranquille ;  je  m'appiiquais  a 
1'etude  par  inclination,  et  l'on  me  comptait  pour  des 
vertus  quelques  marques  d'aversion  naturelle  pour 
le  vice.  Ma  naissance,  le  sueces  de  mes  Etudes  et 
quelques  agrements  exterieurs  m'avaient  fait  con- 
naitre  et  estimer  de  tous  les  honnetes  gens  de  la 
ville. 

J'achevai  mes  exercices  publics  avec  une  appro- 
bation si  generate,  que  monsieur  1'eveque,  qui  y  as- 
sistait,  me  proposa  d'eutrer  dans  1'etat  ecclesiasti* 
que,ou  je  ne  manquerais  pas,  disait-il,  de  m'attirer 
plus  de  distinction  que  dansl'ordre  deMalte,  auque) 
mes  parents  me  destinaient.  Us  me  faisaient  deja 
porter  la  croix,  avec  le  nom  de  chevalier  des  Grieux. 
Les  vacances  arrivant,  je  me  preparais  a  retourner 
chez  mon  pere,  qui  m'avait  promis  de  m'envoyer 
bient6t  a  1'Academie. 

Mon  seul  regret,  en  qui  It  ant  Amiens,  elait  d'y 
laisser  un  ami  avec  lequel  j'avais  toujours  ete  ten- 
drement  uni.  II  etait  de  quelques  annees  plus  age 
que  moi.  Nous  avions  ete  eleves  ensemble;  mais,  le 


PREMIERE    PAP.TIE.  Va 

bien  de  sa  maison  etant  des  plus  mediocres,  il  etait 
oblige  de  prendre  l'etat  ecclesiastique,  et  de  de- 
meurer  a  Amiens  apres  moi,  pour  y  faire  les  etudes 
qui  conviennent  a  cette  profession.  II  avait  mille 
bonnes  qualite"s.  Vous  leeonnaitrez  par  les  meilleu- 
res,  dans  la  suite  de  mon  histoire,  et  surtout  par 
un  zele  et  une  generosite  en  amitie  qui  surpassent 
les  plus  celebres  exemples  de  l'antiquite.  Si  j'eusse 
alors  suivi  ses  eonseils,  j'aurais  toujours  ete  sage 
et  heureux.  Si  j'avais  du  moins  profite  de  sesrepro- 
ches  dans  le  precipice  ou  mes  passions  m'ont  en- 
train^, j'aurais  sauve  quelque  chose  du  naufrage  de 
ma  fortune  et  de  ma  reputation.  Mais  il  n'a  point 
recueilli  d'autre  fruit  de  ses  soins  que  le  chagrin  de 
les  voir  inutiles,  et  quelquefois  durement  recom- 
penses par  un  ingrat  qui  s'en  offensait  et  qui  les 
traitait  d'importunites. 

J'avais  marque  le  temps  de  mon  depart  d'Amiens. 
Helas!  que  ne  le  marquai-je  un  jour  plus  tot !  j'au- 
rais porte  chez  mon  pere  toute  mon  innocence.  La 
veille  memedecelui  queje  devais  quitter  cette  ville, 
etant  a  me  promener  avec  mon  ami,  qui  s'appelait 
Tiberge,  nous  vimes  arriver  le  coche  d'Arras,  et 


14  MANON    LESCAUT. 

nous  le  sui\imesj«sq«'arh6teIlerieou  ces  voitures 
descendent.  Nous  n'avions  pas  d'autre  motif  que  la 
curiosite.  11  en  sortit  quelques  femmes  qui  se  reti- 
rerent  aussitdt ;  mais  il  en  resta  une,  fort  jeune, 
qui  s'arreta  seule  dans  la  cour,  pendant  qu'un 
hommed'un  age  avance,  qui  paraissait  lui  servirde 
conducteur,  s'empressait  de  faire  tirer  son  equi- 
page des  paniers.  Elle  me  parut  si  diamante,  que 
moi,  qui  n'avais  jamais  pense  a  la  difference  des 
sexes,  ni  regarde  une  fille  avec  un  pea  d'attention ; 
moi,  dis-je,  dont  tout  le  monde  admirait  la  sagesse 
et  la  retenue,  je  me  trouvai  enflamme  tout  d'un 
coup  jusqu'au  transport.  J'avais  le  defaut  d'etre 
excessivement  timide  et  facile  a  deconcerter;  mais, 
loin  d'etre  arrete  alors  par  cette  faiblesse,  je  m'avan- 
cai  vers  la  maitresse  de  mon  co3ur. 

Quoiqu'elle  fflt  encore  moins  agee  que  moi,  elle 
regut  mes  politesses  sans  paraitre  embarrassee.  Je 
lui  demandai  ce  qui  l'amenait  a  Amiens,  et  si  elle 
y  avait  quelques  personnes  de  connaissance,  Elle 
me  repondit  ingenument  qu'elle  y  etait  envoyee 
par  ses  parents  pour  etre  religieuse.  L" amour  me 
rendait  deja  si  eclaire  depuis  un  moment  qu'il  etait 


PREMIERE    PARTUS.  45 

dans  mon  coeur,  que  je  regardai  ce  dessein  comme 
un  coup  mortel  pour  mes  desirs.  Je  lui  parlai  d'une 
maniere  qui  lui  fit  comprendre  mes  sentiments;  car 
elle  etait  bien  plus  experiment  que  moi :  c'etail 
malgre  elle  qu'on  l'envoyait  an  couvent,  pour  arre- 
ter  sans  doute  son  penchant  au  plaisir,  qui  s'etait 
dejja  declare,  et  qui  a  cause  dans  la  suite  tous  ses 
malheurs  et  les  miens.  Je  combattis  la  cruelle  inten- 
tion de  ses  parents  par  toutes  les  raisons  que 
mon  amour  naissant  et  mon  eloquence  scolastique 
purent  me  suggerer.  Ellen'affecta  ni  rigueur  ni  de- 
dain.  Elle  me  dit,  apres  un  moment  de  silence, 
qu'elle  ne  prevoyait  que  trop  qu'elle  allait  etre  mal- 
Iieureuse;  maisque  c'etait  apparemment  la  volonW 
du  ciel,  puisqu'il  ne  lui  laissait  nul  moyea  de  l'evi- 
ter.  La  douceur  de  ses  regards,  un  air  charmant  de 
tristesse  en  prononcant  ces  paroles,  ou  plutdt  l'as- 
cendant  de  ma  destinee,  qui  m'entrainait  a  ma 
perte,  ne  me  permirent  pas  de  balancer  un  moment 
sur  ma  reponse.  Je  1'assurai  que  si  elle  voulaitfaire 
quelque  fond  sur  mon  honneur  et  sur  la  tendresse 
infinie  qu'elle  m'inspirait  deja,  j'emploierais  ma 
vie  pour  la  delivrer  de  la  tyrannie  deses  parents  et 


16  MANON    I.B8CAUT* 

pour  Ja  rendre  heureuse.  Je  me  suis  6tonne  mille 
fois,  en  y  reflechissant,  d'ou  me  venait  alors  tant 
de  hardiesseetdefacilitea  m'exprimer;  mais  on  ne 
ferait  pas  une  divinitedel'amour,  s'il  n'operait  sou- 
vent  des  prodiges :  j'ajoutai  mille  choses  pressantes. 
Ma  belle  inconnue  savait  bien  qu'on  n'est  point 
trompeur  a  mon  age  :  elle  me  confessa  que  si  je 
voyais  quelque  jour  a  la  pouvoir  mettre  en  liberty, 
elle  croirait  m'etre  redevable  de  quelque  chose  de 
plus  cher  que  la  vie.  Je  lui  repetai  que  j'etais  preta 
tout  entreprendre;  mais,  n'ayant  point  assez  d'ex- 
penence  pour  imaginer  tout  d'un  coup  les  moyens 
de  la  servir,  je  m'en  tenais  a  cette  assurance  gene- 
rale,  qui  ne  pouvait  etre  d'un  grand  secours  ni  pour 
elle  ni  pour  moi.  Son  vieil  Argus  elant  venu  nous 
rejoindre,  mes  esperances  allaient  echouer,  si  elle 
n'eut  eu  assez  d'esprit  pour  suppleer  a  la  sterility 
du  mien.  Je  fus  surpris,  a  l'arrivee  de  son  conduc- 
teur,  qu'elle  m'appelat  son  cousin,  et  que,  sans  pa- 
raitre  deconcertee  le  moins  du  monde,  elle  me  difc 
que,  puisqu'elle  etait  assez  heureuse  pour  me  ren- 
oontrer  a  Amiens,  elle  remettail  au  lendemain  son 
entree  dans  le  couvent,  afin  de  seprocurer  le  plaisir 


PREMIERE    PARTIE.  47 

ae  souper  avec  moi.  J'enlrai  fori  bien  dans  le  sens 
de  cette  ruse;  jelui  proposal  de  se  loger  dans  une 
hdtellerie  dont  le  maitre,  qui  s'etait  etabli  a  Amiens 
apres  avoir  ete  longtemps  cocher  de  mon  pere,  etait 
devoue  entierement  a  mes  ordres. 

Je  l'y  conduisis  moi-meme,  tandis  que  le  vieux 
conducteur  paraissait  un  peu  murmurer,  et  que 
mon  ami  Tiberge,  qui  ne  comprenait  rien  a  cette 
scene,  me  suivait  sans  prononcer  une  parole.  II 
n'avait  point  entendu  notre  entretien.  II  etait  de- 
meure  a  se  promener  dans  la  cour  pendant  que  je 
parlais  d'amour  a  ma  belle  maitresse.  Comme  je 
redoutais  t>n  sagesse,  je  me  defis  de  lui  par  une 
commission  dont  je  le  priai  de  se  charger.  Ainsi 
j'cus  le  plaisir,  en  arrivant  a  l'auberge,  d'entretenir 
seule  la  souveraine  de  mon  coeur. 

Je  reconnus  bientdt  que  j'etais  moins  enfant  que 
je  ne  le  croyais.  Mon  cceur  s'ouvrit  a  mille  senti- 
ments de  plaisir  dont  je  n'avais  jamais  eu  l'idee. 
Une  douce  chaleur  se  repandit  dans  toutes  mes 
veines.  J'etais  dans  une  espece  de  transport  qui 
m'dta  pour  quelque  temps  la  liberie  de  la  voix,  et 
qui  ne  s'exprimail  que  par  mes  yeux. 


18  UIANON    LESGAUT. 

Mademoiselle  Manon  Lescaut,  c'est  ainsi  qu'elle 
me  dit  qu'on  la  nommait,  parut  fort  satisfaite  de  cef 
effet  de  ses  charmes.  Je  crus  apercevoir  qu'elle 
n'etait  pas  moins  emue  que  moi.  Elle  me  confessa 
qu'elle  me  trouvait  aimable,  et  qu'elle  serait  ravie 
de  m'avoir  obligation  de  sa  liberie.  Elle  voulut  sa- 
voir  qui  j'etais,  et  cette  connaissance  augmenta  son 
affection,  parce  qu'etantd'unenaissance  commune, 
elle  se  trouva  flattee  d'avoir  fait  la  conquSte  d'un 
amant  tel  que  moi.  Nous  nous  entretinmes  des 
moyens  d'etre  l'un  a  l'autre. 

Apres  quantite  de  reflexions,  nous  ne  trouvames 
point  d'autre  voie  que  celle  de  la  fuite.  II  fallait 
tromper  la  vigilance  du  conducteur,  qui  etait  un 
homme  a  menager,  quoiqu'il  ne  fut  qu'un  domes- 
tique.  Nous  reglames  que  je  ferais  preparer  pendant 
lanuit  une  chaise  de  poste,  et  que  je  reviendrais  de 
grand  matin  a  l'auberge,  avant  qu'il  fut  eveille; 
que  nous  nous  deroberions  secretement,  etque  nous 
irions  droit  a  Paris,  ou  nous  nous  ferions  marier  en 
arrivant.  J'avais  environ  cinquanteecus,  qui  etaient 
le  fruit  de  mes  petites  epargnes ;  elle  en  avait  a  peu 
pres  le  double.  Nous  nous  imaginames,  comme  des 


PREMIERE    PARTIE.  49 

eiifants  sans  experience,  que  cetiesomme  nefinirait 
jamais,  et  nous  ne  comptames  pas  moms  sur  le 
succes  de  nos  autres  mesures. 

Apres  avoir  soupe  avee  plus  de  satisfaction  que 
Je  n'en  avais  jamais  ressenti,  je  me  retirai  pour 
esecuter  notre  projet.  Mes  arrangements  furent 
d'autant  plus  faciles  qu'ayant  eu  dessein  de  retour- 
ner  le  lendemain  cliez  son  pere,  mon  petit  equi- 
page etait  d6ja  prepare.  Je  n'eus  done  nulle  peine 
a  faire  transporter  ma  malle  et  a  faire  tenir  une 
chaise  prete  pour  cinq  heures  du  matin;  e'etait  le 
temps  ou  les  portes  de  la  ville  devaient  fetre  ou- 
vertes;  mais  je  trouvai  un  obstacle  dont  je  ne  me 
defiais  point,  et  qui  faillit  rompre  entierement  mon 
dessein. 

Tiberge,  quoique  age"  seulement  de  trois  ans  plus 
que  moi,  etait  un  gareon  d'un  sang  mur  et  d'une 
conduite  fort  reglee-  II  m'aimait  avec  une  tendresse 
extraordinaire.  La  vue  d'une  aussi  jolie  fille  que 
mademoiselle  Manon,  mon  empressement  a  la  con- 
duire,  et  le  soin  que  j'avais  eu  de  me  defaire  de  lui 
en  l'eloignant,  lui  firent  naitre  quelques  soup<?ons 
de  mon  amour.  II  n'avait  ose  revenir  a  l'auberge  ou 


20  MANON    LESGAUT. 

il  m'avait  laisse,  de  peur  de  m'offenser  par  son  re 
tour;  mais  il  etait  alle  m'attendre  a  mon  logis,  ou 
je  le  trouvai  en  arrivant,  quoiqu'il  fiit  dix  heures 
du  soir.  Sa  presence  me  ehagrina.  Il  s'apergut  faci- 
lement  de  la  contrainte  qu'elle  me  causait.  «  Je  suis 
sur,  me  dit-il  sans  deguisement,  que  vous  meditez 
quelque  dessein  que  vous  voulez  mecacher;  je  le 
vois  a  votre  air.  »  Je  lui  repondis  assez  brusque- 
ment  que  je  n'etais  pas  oblige  de  lui  rendre  compte 
de  tous  mes  desseins.  «  Non,  reprit-il ;  mais  vous 
m'avez  toujours  traite  en  ami,  et  cette  qualite  sup- 
pose un  peu  de  confiance  et  d'ouverture.  »  II  me 
pressa  si  fort  et  si  longtemps  de  lui  decouvrir  mon 
secret,  que,  n'ayant  jamais  eu  de  reserve  avec  lui, 
je  lui  fis  l'entiere  confidence  de  ma  passion.  Il  la 
recut  avec  une  apparence  de  mecontentement  qui 
me  fit  fremir.  Je  me  repentis  surtout  de  l'indiscr6- 
tion  avec  laquelle  je  lui  avais  decouvert  le  dessein 
de  ma  fuite.  II  me  dit  qu'il  etait  trop  parfaitement 
mon  ami  pour  ne  pas  s'y  opposer  de  tout  son  pou- 
voir;  qu'il  voulait  me  representer  d'abord  toutce 
qu'il  croyait  capable  de  m'en  detourner ;  mais  que 
si  je  ne  renongais  pas  ensuite  a  cette  miserable  re- 


PREMIERE    PARTIE.  2* 

solution,  il  avertirait  des  personnes  qui  pourraient 
1'arreter  a  coup  sur.  II  me  tintla-dessus  un  discours 
serieuxqui  dura  plus  d'un  quart  d'heure,  etquifinit 
encore  par  la  menace  de  me  denoncer,  si  je  ne  lui 
donnais  ma  parole  de  me  conduire  avec  plus  de 
sagesse  et  de  raison. 

J'etais  au  desespoir  de  m'etre  trahi  si  rnal  a  pro- 
pos-  Cependant,  l'amour  m'ayant  ouvert  extr£me- 
ment  l'espnt  depuis  deux  ou  trois  heures,  je  fis 
attention  que  je  ne  lui  avais  pas  decouvert  que  mon 
dessein  devait  s'executer  le  lendemain,  et  jeresolus 
de  le  tromper  a lafaveurd'une  equivoque.  «Tiberge, 
lui  dis-je,  j'ai  era  jusqu'a  present  que  vous  etiez 
mon  ami,  et  j'ai  voulu  vous  eprouver  par  cette  con- 
fidence. II  est  vrai  que  j'aime,  je  ne  vous  ai  pas 
trompe" ;  mais  pour  ce  qui  regarde  mafuite,  ce  n'est 
point  une  entreprise  a  former  au  hasard.  Venez  me 
prendre  demain  a  neuf  heures,  je  vous  ferai  voir, 
s'il  se  peut,  ma  mailresse,  et  vous  jugerez  si  elle 
merite  que  je  fasse  cette  demarche  pour  elle.  »  II 
me  laissa  seul,  apres  mille  protestations  d'amitie. 

J'employaima  nuita  mettre  ordre  a  mes  affaires; 
et  m'etant  rendu  a  I'hotellerie  de  mademoiselle 


22  MAN ON    LESCAUT 

Manon  vers  !a  pointe  4u  jour,  je  la  trouvai  qui 
m'attendait.  Elle  6tait  &  sa  fen&tre,  qui  donnail  sur 
la  rue ;  de  sorte  que,  m'ayant  apercu,  elle  vint 
m'ouvrir  elle-meme.  Nous  sortimes  satis  bruit.  Elle 
n'avail  point  d'autre  equipage  que  son  linge,  doiaf 
je  me  chargeai  moi-meme ;  Ja  chaise  e"tait  en  etat 
de  partir,  nous  nous  eloignames  aussitdtde  la  ville. 

Je  rapporterai  dans  la  suite  quelle  fut  la  conduite 
de  Tiberge  lorsqu'il  s'apergut  que  je  1'avais  trompe\ 
Son  zele  n'en  devint  pas  moins  ardent.  Vous  verrez 
a  quel.exces  il  le  porta,  et  combien  je  devrais  ver- 
ser  de  larmes  en  songeant  quelle  en  a  toujours  etc5 
la  recompense. 

Nous  nous  hatames  tellement  d'avauoer,  que 
nous  arrivames  a  Saint-Denis  avant  la  nuit.  J'avais 
couru  a  cheval  a  cote  de  la  chaise,  ce  qui  ne  nous 
avait  guere  permis  de  nous  entretenir  qu'en  chan- 
geant  de  che^aux;  mais  lorsque  nous  nous  vimes 
si proche  de  P&is,  c'est-a-dire  presque  en  surete, 
nous  primes  le  temps  de  nous  rafraichir,  n'ayant 
rien  mange  depuis  notre  depart  d'Amiens.  Quelque 
passionne  que  je  fusse  pour  Manon,  elle  sut  me 
persuader  quelle  ne  l'etait  pas  moins  pour  moi. 


PREMIERE    PARTIE.  23 

Nous  etions  si  peu  reserves  dans  nos  caresses,  que 
nous  n'avions  pas  la  patience  d'attendre  que  nous 
fussions  seuls.  Nos  postilions  et  nos  hfites  nous 
regardaient  avec  admiration ;  et je  remarquai  qu'ils 
etaient  surpris  de  voir  deux  enfants  de  notre  age 
qui  paraissaient  s'aimer  jusqu'a  la  fureur. 

Nos  projets  de  mariage  furent  oublies  a  Saint- 
Denis;  nous  fraudames  les  droits  de  l'Elglise,  et 
nous  nous  trouvames  epoux  sans  y  avoir  fait  re- 
flexion. Ii  est  sur  que,  du  naturel  tendre  et  constant 
dont  je  suis,  j'etais  heureux  pour  toute  ma  vie,  si 
Manon  m'eut  ete  fidele.  Plus  je  la  connaissais,  plus 
je  decouvrais  en  elle  de  nouvelles  qualites  aimables. 
Son  esprit,  son  coeur,  sa  douceur  et  sa  beaute  for- 
maient  une  chaine  si  forte  et  si  charm  ante,  que 
j'aurais  mis  tout  mon  bonheur  a  n'en  sortir  jamais. 
Terrible  changement  I  Ce  qui  fait  mon  desespoir  a 
pu  faire  ma  Micite.  Je  me  trouve  ie  plus  malheu- 
reux  de  tous  les  hommes  par  cette  meme  Constance 
dont  je  devais  attendre  le  plus  doux  de  tous  les 
sorts  et  les  plus  parfaites  recompenses  de  1'amour. 

Nous  primes  un  appartement  meable  a  Paris;  ce 
fut  dans  la  rue  V...,  et,  pour  mon  malheur,  aupres 


24  MANON    LESCAUT. 

de  la  maison  de  monsieur  de  B***,  celebre  fermier 
general-  Trois  semaines  se  passerent,  pendant  les- 
quelles  j'avais  ete"  si  rempli  de  ma  passion,  que 
j'avais  peu  songe  a  ma  famille  et  au  chagrin  que 
mon  pere  avait  du  ressentir  de  mon  absence.  Ce- 
pendant,  comme  la  debauche  n' avait  nulle  part  a 
ma  conduite,  et  que  Manon  se  comportait  aussi 
avec  beaucoup  de  retenue,  la  tranquillite  ou  nous 
vivions  servit  a  me  faire  rappeler  peu  a  peu  l'idee 
de  mon  devoir. 

Je  resolus  de  me  reconcilier',  s'il  &ait  possi- 
ble, avec  mon  pere.  Ma  maitresse  etait  si  aimable, 
que  je  ne  doutais  point  qu'elle  ne  put  lui  plaire, 
si  je  trouvais  le  moyen  de  lui  faire  connaitre  sa 
sagesse  et  son  merite ;  en  un  mot,  je  me  flattais 
d'obtenir  de  lui  la  liberie  de  1'epouser,  ayant  e"te" 
desabuse"  de  l'esperance  de  le  pouvoir  sans  son  con- 
sentement.  Je  communiquai  ce  projet  a  Manon ,  et 
je  lui  fis  entendre  qu'outre  les  motifs  de  l'amour  et 
du  devoir,  celui  de  la  necessity  pouvait  y  entrer 
aussi  pour  quelque  chose ,  car  nos  fonds  etaienl 
extremement  alteres,  et  je  commencais  a  revenir 
de  l'opinion  qu'ils  etaient  inepuisables.  Manon  recut 


PREMIERE    PARTIE.  25 

froidement  cette  proposition.  Cependant  les  diffi- 
cultes  qu'eile  y  opposa  n'etant  prises  que  de  sa 
tendresse  meme  et  de  la  crainte  de  me  perdre ,  si 
mon  pere  n'entrait  point  dans  notre  dessein  apres 
avoir  connu  le  lieu  de  notre  retraite,  je  n'eus  pas  le 
moindre  soupgon  du  coup  cruel  qu'on  se  preparait 
a  me  porter.  A  l'objection  de  la  necessite,  elle  repon- 
dit  qu'il  nous  restait  encore  de  quoi  vivre  quelques 
semaines,  et  qu'eile  trouverait  apres  cela  des  res- 
sources  dans  l'affection  de  quelques  parents  a  qui 
elle  ecrirait  en  province.  Elle  adoucit  son  refus  par 
des  caresses  si  tendres  et  si  passionnees,  que  moi, 
qui  ne  vivais  que  dans  elle,  et  qui  n'avais  pas  la 
moindre  defiance  de  son  coeur,  j'applaudis  a  toutes 
ses  reponses  et  a  toutes  ses  resolutions.  Je  lui  avais 
laisse  les  dispositions  de  notre  bourse  et  le  soin  de 
payer  notre  depense  ordinaire.  Je  m'apercus  peu  a 
peu  que  notre  table  6tait  mieux  servie,  et  qu'eile 
s'etait  donne  quelques  ajustements  d'un  prix  consi- 
derable. Comme  je  n'ignorais  pas  qu'il  devait  nous 
rester  a  peine  douze  on  quinze  pistoles,  je  lui  mar- 
quai  mon  etonnement  de  cette  augmentation  appa- 
rente  de  notre  opulence.  Elle  me  pria,  en  riant, 


26  MANON    LESCAUT. 

d'etre  sans  embarras.  «  Ne  vous  ai-je  pas  prorois, 
me  dit-elle,  que  je  trouverais  des  ressources  ? »  Je 
1'aimais  avec  trop  de  simplicite  pour  m'alaraer 
facilement. 

Un  jour  que  j'etais  sorti  I'apres-midi  et  que  je 
1'avais  avertie  que  \t  serais  dehors  plus  longtemps 
qu'a  1'ordinaire,  j©  fus  etonne  qu'a  mon  retour  on 
me  fit  attendre  deux  ou  trois  minutes  a  la  porte. 
Nous  nations  servis  que  par  une  petite  fille  qui  etait 
a  peu  pres  de  notre  age.  litant  venue  m'ouvrir,  je 
lui  demandai  pourquoi  elle  avait  tarde  si  longtemps. 
Elle  me  repondit  d'un  air  embarrasse  qu'elle  ne  m'a- 
vait  point  entendu  frapper.  Je  n'avais  frappe  qu'une 
fois ;  je  lui  dis  :  «  Mais  si  vous  ne  m'avez  point 
entendu,  pourquoi  etes-vous  done  venue  m'ot»vrir?» 
Cetle  question  la  deconcerta  si  fort  que,  n'ayant 
point  assez  de  presence  d'esprit  pour  y  repondre, 
elle  se  mit  a  pleurer,  en  m'assurant  que  ce  n'etait 
point  sa  faute,  et  que  madame  lui  avait  defendu 
d'ouvrir  la  porte  jusqu'a  ce  que  monsieur  de  B*** 
fut  soni  par  1'autre  escalier  qui  repondait  au  cabi- 
net. Je  demeurai  si  confus,  que  je  n'eus  point  la 
force  d'entrer  dans  1'appartement.  Je  pris  le  parti 


PREMIJSRE    PARTIE.  27 

de  descendre,  sous  pretexte  d'une  affaire,  et  j'or- 
donnai  a  cette  enfant  de  dire  a  sa  maitresse  que  je 
retournerais  dans  le  moment,  mais  de  ne  pas  faire 
connaitre  qu'elle  m'eut  parle  de  monsieur  de  B**\ 
Ma  consternation  fut  si  grande,  que  je  versais  des 
larmes  en  descendant  1'escalier,  sans  savoir  encore 
de  quel  sentiment  elles  partaient.  J'entrai  dans  le 
premier  cafe;  et,  m'y  etant  assis  pres  d'une  table, 
j'appuyai  la  tete  sur  mes  deux  mains  pour  y  deve- 
lopper  ce  qui  se  passait  dans  mon  coeur.  Je  n'osais 
rappeler  ce  que  je  venais  d'entendre.  Je  voulais  le 
conside>er  comme  raise  illusion,  et  je  fus  pres,  deux 
ou  trois  fois,  de  retourner  an  logis  sans  marquer que 
j'y  eusse  fait  attention,  II  me  paraissait  si  impos- 
sible que  Manon  m'eut  trahi,  que  je  craignais  de  lui 
faire  injure  en  la  soupgonnant.  Je  l'adorais,  ceSa 
etait  sur;  je  ne  lui  avais  pas  donne  plus  de  preuves 
d'amour  que  je  n'en  avais  recu  d'elle;  pourquoi 
1'aurais-je  accusee  d'etre  moins  sincere  et  moins 
constante  que  moi  1  Quelle  raison  aurait-elle  eue 
de  me  tromper  ?  If  n'y  avait  que  trois  heures  qu'elle 
m'avait  accable  de  ses  plus  tendres  caresses,  et 
qu'elle  avait  recu  les  miennes  avec  transport ;  je  ne 


28  MANON    LESCAUT. 

connaissais  pas  mieux  mon  coeur  que  le  sien.  Non, 
non,  repris-je,  il  n'est  pas  possible  que  Manon  me 
trahisse.  Elle  n'ignore  pas  que  je  ne  vis  que  pour 
elle ;  elle  sait  trop  bien  que  je  l'adore  :  ce  n'est  pas 
la  un  sujet  de  me  hair. 

Cependant  la  visite  et  la  sortie  furtive  de  mon- 
sieur de  B***  me  causaient  de  l'embarras.  Je  rappe- 
lais  aussi  les  petites  acquisitions  de  Manon,  qui 
me  semblaient  surpasser  nos  richesses  presentes. 
Cela  paraissait  sentir  les  liberalites  d'un  nouvel 
amant.  Et  cette  confiance  qu'elle  m'avait  marquee 
pour  des  ressources  qui  m'etaient  inconnues  ? 
J'avais  peine  a  donner  a  tant  d'enigmes  un  sens 
aussi  favorable  que  mon  coeur  le  souhaitait. 

D'un  autre  c6te,  je  ne  l'avais  presque  pas  perdue 
devue  depuis  que  nous  etions  a  Paris.  Occupations, 
promenades,  divertissements,  nous  avions  toujours 
ete  l'un  a  cote  de  l'autre  :  mon  Dieu !  un  instant  de 
separation  nous  aurait  trop  affliges.  II  fallait  nous 
dire  sans  cesse  que  nous  nous  aimions ;  nous  se- 
rions  morts  d'inquietude  sans  cela.  Je  ne  pouvais 
done  m'imagmer  presque  un  seul  moment  ou  Manon 
put  s'etre  occupee  d'un  autre  que  moi. 


PREMIERE    PARTIE.  29 

A  la  fin,  je  eras  avoir  trouve  )"  sienoument  de  ce 
mystere.  Monsieur  de  B***,  dis-je  en  moi-meme, 
est  un  homme  qui  fait  de  grosses  affaires  et  qui  a 
de  grandes  relations;  les  parents  de  Manon  se  seront 
servis  de  cet  homme  pour  lui  faire  tenir  quelque 
argent.  EUe  en  a  peut-etre  deja  recu  de  mi ;  il  est 
venu  aujourd'hui  lui  en  apporter  encore.  Elle  s'est 
fait  sans  doute  un  jeu  de  me  le  cacher,  pour  me 
surprendre  agreablement.  Peut-etre  m'en  aurait- 
elle  parte  si  j'etais  rentre  a  1'ordinaire,  au  lieu  de 
venir  ici  m'affliger ;  elle  ne  me  le  cachera  pas  du 
moins  lorsque  je  lui  en  parlerai  moi-meme. 

Je  me  remplis  si  forlement  de  cette  opinion, 
qu'elle  eut  la  force  de  diminuer  beaucoup  ma  tris- 
tesse.  Je  retournai  sur-le-champ  au  logis.  J'em- 
brassai  Manon  avec  matendresse  ordinaire.  Elle  me 
recut  fort  bien.  J'etais  tente  d'abord  de  lui  decou- 
vrir  mes  conjectures,  que  je  regardais  plus  que 
jamais  comme  certaines;  je  me  retins,  dans  1'espe- 
rance  qu'il  lui  arriverait  peut-etre  de  me  prevenir 
en  m'apprenant  tout  ce  qui  s'etait  pa^s& 

On  nous  servit  a  souper.  Je  me  mis  a  table  d  un 
air  fort  gai ;  mais,  a  la  lumiere  de  la  chandelle  qui 


30  MANON    LESCA.UT. 

etait  entre  elle  et  moi,  je  crus  apercevoir  de  la  tm 
tesse  sur  le  visage  et  dans  les  yeux  de  ma  chere 
maitresse.  Cette  pensee  m'en  inspira  aussi.  Je  re- 
marquai  que  ses  regards  s'attachaient  sur  moi 
d'une  autre  facon  qu'ils  n'avaient  accoutume.  Je 
ne  pouvais  demeler  si  c'&ait  de  ramour  ou  de  la 
compassion,  quoiqu'il  me  parut  que  c'etait  un  sen- 
timent doux  et  languissant.  Je  la  regardai  avec  la 
mfeme  attention;  et  peut-Stre  n'avait-elle  pas  moins 
de  peine  a  juger  de  la  situation  de  mon  coeur  par 
mes  regards.  Nous  ne  pensions  ni  a  parler  ni  a 
manger.  Enfin  je  vis  tomber  des  larmes  de  ses 
beaux  yeux  :  perfides  larmes! 

«  Ah!  Dieu,  m'ecriai-je,  vous  pleurez,  ma  chere 
Manon  vous  etes  affiigee  jusqu'a  pleurer,  et 
vous  ne  me  dites  pas  un  seul  mot  de  vos  peines!  * 
Elle  ne  me  repondit  que  par  quelques  soupirs  qui 
augmenterentmon  inquietude.  Jeme  levaien  trem- 
blant,  jela  conjurai  avectous  les  empressements 
de  l'amour  de  me  decouvrir  le  sujet  de  ses  pleuis ; 
j'en  versai  moi-meme  en  essuyant  les  siens ;  j'etais 
plus  mort  que  vif.  Un  barbare  aurait  ete  attendri 
des  temoignages  de  ma  douleur  et  de  ma  crainte. 


PREMIERE    PARTIE.  31 

Dans  le  temps  que  j'etais  ainsi  tout  occupe  d'elle, 
j'entendis  le  bruit  de  plusieurs  personnes  qui  mon- 
taient  l'escalier.  On  frappa  doucement  a  la  porte. 
Manon  me  donna  un  baiser ;  et,  s'echappant  de  mes 
bras,  ielle  entra  rapidement  dans  le  cabinet,  qu'elle 
ferma  aussitdt  sur  elle.  Je  me  figurais  qu'&ant  nn 
pen  en  desordre,  elle  voulait  se  cacher  aux  yeux  des 
etrangers  qui  avaient  frappe.  J'allai  leur  ouvrir  moi- 
mfeme. 

A  peine  avais-je  ouvert,  que  je  me  vis  saisir  par 
trois  hommes  que  je  reconnus  pour  les  laquais  de 
mon  pere.  lis  ne  me  firent  point  de  violence ;  mais 
deux  d'entre  eux  m'ayant  pris  par  les  bras,  le  trol- 
sieme  visita  mes  poches,  dont  il  tira  un  petit  cou  ■ 
teau  qui  etait  le  seul  fer  que  j'eusse  sur  moi.  lis  me 
demanderent  pardon  de  la  necessiteoit  ils  etaient  de 
me  manquer  de  respect ;  ils  me  dirent  naturellement 
qu'ils  agissaient  par  l'ordre  de  mon  pere,  et  que  mon 
frere  aine  m'attendait  en  bas  dans  un  carrosse.  J'e- 
tais si  trouble,  que  je  me  laissai  conduire  sans  resis- 
ter  et  sans  repondre.  Mon  frere  e'tait  effectivement  a 
m'attendre.  On  me  mit  dans  le  carrosse  aupres  de 
lui;  et  le  coclier,  qui  avait  ses  ordres,  nous  con- 


32  MANON    LESCAUT. 

duisit  a  grand  train  jusqu'a  Saint-Denis.  Mon  frere 
m'embrassa  tendrement,  mais  il  ne  me  parla  point, 
de  sorte  que  j'eus  tout  le  loisir  dont  j'avais  besoin 
pour  rever  a  mon  infortune. 

J'y  trouvai  d'abord  tant  d'obscurite\  que  je  ne 
?oyais  pas  de  jour  a  la  moindre  conjecture.  J'etais 
trahi  cruellement ;  mais  par  qui  ?  Tiberge  fut  le  pre- 
mier qui  me  vint  a  l'espnt.  Traitre !  disais-je,  c'est 
fait  de  ta  vie,  si  mes  soupcons  se  trouvent  justes. 
Cependant  je  fis  reflexion  qu'il  ignoraitle  lieu  de  ma 
demeure,  et  qu'on  ne  pouvait  par  consequent  l'avoir 
appris  de  lui.  Accuser  Manon,  c'est  de  quoi  mon 
cceur  n'osait  se  rendre  coupable.  Cette  tristesse 
extraordinaire  dont  je  l'avais  vue  comme  accablee, 
ses  larmes,  le  tendre  baiser  qu'elle  m'avait  donne 
en  se  relirant,  me  paraissaient  bien  une  enigme ; 
mais  je  me  sentais  porte"  a  l'expliquer  comme  un 
pressentiment  de  notre  malheur  commun;  et  dans 
le  temps  que  je  me  desesperais  de  l'accident  qui 
m'arrachait  a  elle,  j'avais  la  credulite"  de  m'ima- 
giner  qu'elle  etait  encore  plus  a  plaindre  que  moi. 

Le  resultat  de  ma  meditation  fut  de  me  persuader 
que  j'avais  ete  apercu  dans  les  rues  de  Paris  par 


PREMIERE    PARTIE.  33 

quelques  personnes  de  connaissance  qui  en  avaient 
donne  avis  a  mon  pere.  Cette  pensee  me  consola.  Je 
comptais  en  etre  quitte  pour  des  reproches,  ou  pour 
quelques  mauvais  traitements  qu'il  me  faudrait 
essuyer  de  l'autorit6  paternelie.  Je  resolus  de  les 
souffrir  avec  patience  et  de  promettre  tout  ce 
qu'on  exigerait  de  moi,  pour  faciliter  1'occasion 
de  retourner  plus  promptement  a  Paris,  et  d'aller 
rendre  la  vie  et  la  joie  a  ma  chere  Manon. 

Nous  arrivames  en  peu  de  temps  a  Saint-Denis. 
Mon  frere,  surpris  de  mon  silence,  s'imagina  que 
c'etait  un  effet  de  ma  crainte.  II  entreprit  de  me 
consoler,  en  m'assurant  que  je  n'avais  rien  a  re- 
douter  de  la  severite  de  mon  pere,  pourvu  que  je 
fusse  dispose  a  rentrer  doucement  dans  le  devoir 
et  a  menter  l'affection  qu'il  avait  pour  moi.  II  me 
fit  passer  la  nuit  a  Saint-Denis,  avec  la  precaution 
de  faire  coucher  les  trois  laquais  dans  ma  chambre. 

Ce  qui  me  causa  une  peine  sensible,  fut  de  me 
voir  dans  la  meme  h&tellerie  ou  je  m'etais  arrSte 
avec  Manon  en  venant  d'Amiens  a  Paris.  L'hdte  et 
les  domestiques  me  reconnurent,  et  devinerent  en 
meme  temps  laverite'de  mon  histoire.  J'entendis 


34  MANON    LESCAUT. 

dire  a Thote :  «  Ah !  c'est  ce  joli  monsieur  qui  pas- 
sait,  il  y  a  six  semaines,  avec  une  petite  demoiselle 
qu'il  aimait  si  fort!  qu'elle  e"tait  charmante!  Les 
pauvres  enfants,  comme  ils  se  caressaient !  Pardi, 
c'est  dommage  qu'on  les  ait  separesl  »  Jefeignais 
de  ne  rien  entendre,  et  je  me  laissais  voir  le  moins 
qu'il  m'etait  possible. 

Mon  frere  avait  a  Saint-Denis  une  chaise  a  deux 
dans  laquelle  nous  partimes  de  grand  matin,  et 
nous  arrivames  chez  nous  le  lendemain  au  soir.  II 
▼it  mon  pere  avant  moi,  pour  le  prevenir  en  ma 
faveur  en  lui  apprenant  avec  quelle  douceur  je 
m'etais  laisse"  conduire;  de  sorte  que  j'en  fus  recu 
moins  durement  que  je  ne  m'y  e"tais  attendu.  II  se 
contenta  de  me  faire  quelques  reproches  ggneraux 
sur  la  faute  que  j'avais  commise  en  m'absentant 
sans  sa  permission.  Pour  ce  qui  regardait  ma  mai- 
tresse,  il  me  dit  que  j'avais  bien  merite  ce  qui 
venait  de  m'arriver,  en  me  livrant  a  une  inconnue; 
qu'il  avait  eu  meilleure  opinion  de  ma  prudence; 
mais  qu'il  esperait  que  cette  petite  aventure  me 
rendrait  plus  sage.  Je  ne  pris  ce  discours  que  dans 
le  sens  qui  s'accordait  avec  mes  idees.  Je  remerciai 


PREMIERE    PARTIE.  35 

mon  pere  de  la  bonte  qu'il  avait  de  me  pardonner, 
et  je  lui  promis  de  prendre  une  conduite  plus  so«- 
mise  et  plus  reg!6e.  Je  triomphais  au  fond  du  coeur ; 
car,  de  la  maniere  dont  les  choses  s'arrangeaient, 
je  ne  doutais  point  que  je  a'eusse  la  liberte  de 
me  derober  de  la  maison  meme  avant  la  fin  de  la 
nuit. 

On  se  mit  a  table  pour  sduper;  on  me  railla  sur 

ma  conquete  d'Amiens  et  sur  ma  fuite  avec  cette 

fidele  maitresse.  Je  recus  les  coups  de  bonne  grace ; 

j'elais  meme  charme  qu'il  me  fut  permis  de  m'en- 

tretenir  de  ce  qui  m'occupait  continuellement  l'es- 

prit ;  mais  quelques  mots  laches  par  mon  pere  me 

firent  preter  1'oreille  avec  la  derniere  attention.  II 

paria  de  perfidie  et  de  service  interesse"  rendu  par 

M.  de  B***.  Je  demeurai  interdit  en  lui  entendant 

prononcer  ce  nom,  et  je  le  priai  humblement  de 

s'expliquer  davantage.  II  se  tourna  vers  mon  frere, 

pour  lui  demander  s'il  ne  m'avait  pas  raconte  toute 

'histoire.  Mon  frere  lui  repondit  que  je  lui  avais 

paru  si  tranquille  sur  la  route,  qu'il  n'avait  pas  cru 

que  j'eusse  besoin  de  ce  remede  pour  me  guenr  de 

ma  folie.  Je  remarquai  que  mon  pere  balancait  s'il 


36  MANON   LESCAUT. 

acheverait  de  s'expliquer.  Je  l'en  suppliai  si  in- 
stamment,  qu'il  me  salisfit,  ou  plutdt  qu'il  m'assas- 
sina  cruellement  par  le  plus  horrible  de  tous  les 
recits. 

II  me  demanda  d'abord  si  j'avais  toujours  eu  la 
simplicity  de  croire  que  je  fusse  aime  de  ma  mai- 
tresse.  Je  luidis  hardimentquej'en  etais  si  sur,  que 
rien  ne  pouvait  m'en  donner  la  moindre  defiance. 
«  Ah !  ah  1  ah !  s'ecria-t-il  en  riant  de  toute  sa  force, 
cela  est  excellent!  Tu  es  une  jolie  dupe,  et  j'aime  a 
te  voir  dans  ces  sentiments-la.  C'est  grand  dommage, 
mon  pauvre  chevalier,  de  te  faire  entrer  dans  l'or- 
dre  de  Malte,  puisque  tu  as  tant  de  disposition  a 
faire  un  mari  patient  et  commode.  »  II  ajouta  mille 
railleries  de  cette  force  sur  ce  qu'il  appelait  ma  sot- 
tiseet  macredulite. 

Enfin,  comme  je  demeurais  dans  le  silence,  il 
continua  de  me  dire  que,  suivantle  caleul  qu'il  pou- 
vait faire  du  temps  depuis  mon  depart  d'Amiens, 
Manon  m'avait  aime"  environ  douze  jours  :  «  Car, 
ajouva-t-il,  je  sais  que  tu  partis  d'Amiens  le  28  de 
l'autre  mois;  nous  sommes  au  29  du  present;  il  y 
en  a  onze  que  monsieur  deB***  m'a  ecrit;  je  suppose 


PREMIERE    PARTIE.  37 

qu'il  lu!  en  ait  fallu  huit  pour  lier  une  parfaite  con- 
naissance  avec  ta  maitresse ;  ainsi,  qui  6te  onze  et 
huit  de  trente-un  jours  qu'il  y  a  depuis  le  28  d'un 
mois  jusqu'au  29  de  l'autre,  reste  douze,  un  peu 
plus  ou  moins.»La-dessus  les  eclats  de  rire  recom- 
mencerent. 

J'ecoutais  tout  avec  un  saisissement  de  coeur  au- 
quel  j'apprehendais  de  ne  pouvoir  resister  jusqu'a 
la  fin  de  cette  triste  comedie.  «  Tu  sauras  done, 
repritmon  pere,  puisque  tu  l'ignores,  que  M.  de  B*** 
a  gagne  le  coeur  de  ta  princesse ;  car  il  se  inoque  de 
moi  de  pretendre  me  persuader  que  e'est  par  un 
zele  desinteresse  pour  mon  service  qu'il  a  voulu  te 
1'enlever.  C'est  bien  d'un  homme  tel  que  lui,  de  qui 
d'ailleurs  je  ne  suis  pas  connu,  qu'il  faut  attendre 
des  sentiments  si  nobles  1  II  a  su  d'elle  que  tu  es 
mon  fils,  et,  pour  se  delivrer  de  tes  importunites,  il 
m'a  ecritle  lieu  de  ta  demeure  et  le  desordre  ou  tu 
vivais,  en  me  faisant  entendre  qu'il  fallait  main- 
forte  pour  s' assurer  de  toi.  II  s'est  offert  de  me  faci- 
liter  les  moyens  de  te  saisir  au  collet;  et  c'est  par 
sa  direction  et  celle  de  ta  maitresse  meme  que  ton 
frere  a  trouvG  le  moment:  de  te  prendre  sans  vert. 


38  MANON    LESCAUT. 

F6Iicite-toi  maintenant  de  la  duree  de  ton  triomphe. 
Tu  sais  vaincre  assez  rapidement,  chevalier;  mais 
tu  ne  sais  pas  conserver  tes  conqueles.  » 

Je  n'eus  pas  la  force  de  soutemr  plus  tongtemps 
on  discours  dont  chaque  mot  m' avail  perce"  le  coeur, 
Je  me  levai  de  table,  et  je  n'avais  pas  fait  quatre 
pas  pour  sortir  de  la  salle  que  je  tombai  sur  le  plan- 
cher,  prive  de  sentiment  et  de  connaissance.  Oa  me 
Ies  rappela  par  de  prompts  secours.  J'ouvris  les 
yeux  pour  verser  un  torrent  de  pleurs,  et  la  bouche 
pour  proferer  les  plaintes  les  plus  tristes  et  les  plus 
touchantes.  Mon  pere,  qui  m'a  toujours  aime  ten- 
drement,  s'employa  avec  toute  son  affection  pour 
me  consoler.  Je  l'ecoutais,  mais  sans  l'entendre.  Je 
me  jetai  a  ses  genoux ;  je  le  conjurai,  en  joignant  les 
mains,  de  me  laisser  retourner  a  Paris,  pour  aller 
poignarder  de  B***.  «  Non,  disais-je,  il  n'a  pas 
gagne  le  cceur  de  Manon ;  il  lui  a  fait  violence,  il  1'a 
seduite  par  un  charme  ou  par  un  poison ;  il  1'a  peut- 
etre  forcee  brutalement.  Manon  m'aime.  Nele  sais- 
je  pas  bien?  II  1'aura  menacee,  le  poignard  a  la 
main ,  pour  la  contraindre  de  m'abandonner.  Que 
n'aura-t-il  pas  fait  pour  me  ravir  une  si  charmante 


PREMIERE    PART1E.  39 

maftresse !  0  dieux !  dieux !  serait-il  possible  que 
Manon  m'eut  trahi  et  qu'elle  eut  cesse  de  m'ai- 
mer?» 

Gomme  je  parlais  toujours  de  retourner  prompte- 
ment  a  Paris,  et  que  je  me  levais  meme  a  tous  mo- 
ments pour  cela,  mon  pere  vit  bien  que,  dans  le 
transport  ou  j'etais,  rien  ne  serait  capable  de  m'ar- 
reter.  II  me  conduisit  dans  une  chambre  haute,  ou 
il  laissa  deux  domestiques  avec  moi,  pour  me  gar- 
der  a  vue.  Je  ne  me  possedais  point ;  j'aurais  donne 
mille  vies  pour  etre  seulement  un  quart  d'heure  a 
Paris.  Je  compns  que,  mutant  declare  si  ouverte- 
ment,  on  ne  me  permettrait  pas  aise"ment  de  sortir 
de  ma  chambre.  Je  mesurai  des  yeux  la  hauteur  des 
fenetres.  Ne  voyant  nulle  possibilite  de  m'echappei 
par  cette  voie,  je  m'adressai  doucement  a  mes  deux 
domestiques.  Je  m'engageai,  par  mille  serments,  a 
faire  un  jour  leur  fortune,  s'ils  voulaient  consentir 
anion  evasion.  Je  les  pressai,  je  les  caressai,  je 
les  mena$ai ;  mais  cette  tentative  fut  encore  inu- 
tile. Je  perdis  alors  toute  esperance ;  je  r&olus  de 
mourir,  et  je  me  jetai  sur  un  lit  avec  le  dessein  de 
ne  le  quieter  qu'avec  la  vie.  Je  passai  la  nuit  et  le 


40  MANON    LESCAUT. 

jour  suivant  dans  cette  situation.  Je  refusaila  nour- 
riture  qu'on  m'apporta  le  lendemain. 

Mon  pere  vint  me  voir  1'apres-midi.  II  eutlabont6 
de  flatter  mes  peines  par  les  plus  douces  consola- 
tions. II  ra'ordonna  si  absolument  de  manger  quel- 
que  chose,  que  je  le  fis  par  respect  pour  ses  ordres. 
Quelques  jours  se  passerent,  pendant  lesquels  je  m 
pris  rien  qu'en  sa  presence  et  pour  lui  obeir.  II 
continuait  toujours  de  m'apporter  les  raisons  qui 
pouvaient  me  ramener  au  bon  sens  et  m'inspirer 
du  mepris  pour  l'infidele  Manon.  II  est  certain  que 
je  ne  i'estimais  plus  :  comment  aurais-je  estime  la 
plus  volage  et  la  plus  perfide  de  toutes  les  creatu- 
res? Mais  son  image,  les  traits  charmants  que  je 
portais  au  fond  du  cceur,  y  subsistaient  toujours. 
Jeme  sentais  bien.  Je  puis  mourir,  disais-je;  je  le 
devrais  merce,  apres  tant  de  honte  et  de  douleur; 
mais  je  souffrirais  mille  morts  sans  pouvoir  oublier 
1'ingrate  Manon. 

Mon  pere  etait  surpris  de  me  voir  toujours  si  for- 
tement  louche;  il  me  connaissait  des  principes 
d'honneur,  et,  ne  pouvaut  douter  que  sa  trahison 
neme  la  fitmepriser,  il  s'imagina  que  ma  Constance 


PREMIERE    PAKTIE.  44 

venait  moins  de  cette  passion  en  particulier  que 
d'un  penchant  general  pour  les  femmes.  II  s'attacha 
tellement  k  cette  pensee,  que,  ne  consultant  que  sa 
tendre  affection,  il  vint  un  jour  m'en  faire  l'ouver- 
ture.  «  Chevalier,  me  dit -il,  j'ai  eu  dessein  jusqu'a 
present  de  te  faire  porter  la  croix  de  Make;  mais  je 
vois  que  tes  inclinations  ne  sont  point  tournees  dc 
ce  c6te-la.  Tu  aimes  les  jolies  femmes ;  je  suis  d'avis 
de  t'en  chercher  une  qui  te  plaise.  Explique-moi 
naturellement  ce  que  tu  pensesla-dessus. » 

Je  lui  repondis  que  je  ne  mettais  plus  de  distinc- 
tion entre  les  femmes,  et  qu'apres  le  malheur  qui 
venait  de  m'arriver,  je  les  detestais  toutes  egale- 
ment.  «  Je  t'en  chercherai  une,  reprit  mon  pere  en 
souriant,  qui  ressemblera  a  Manon,  et  qui  sera  plus 
fidele.  —  Ah !  si  vous  avez  quelque  bonte  pour  moi, 
lui  dis-je,  c'est  elle  qu'il  faut  me  rendre.  Soyez  sur, 
mon  cher  pere,  qu'elle  ne  m'a  point  trahi;  elle 
n' est  pas  capable  d'une  si  noire  et  si  cruelle  la- 
chete.  C'est  le  perfide  de  B***  qui  nous  trompe, 
vous,  elle  et  moi.  Si  vous  saviez  combien  elle  est 
tendre  et  sincere,  si  vous  la  connaissiez,  vous  I'ai- 
nieriez  vous-meme.  —  Vous  etes  un  enfant,  repartit 


43  MAN0N   LESCAUT. 

mon  pere.  Comment  pouvez-vous  vous  aveugler 
jusqu'a  ce  point,  apres  ce  que  je  vous  ai  raconte" 
d'elle?  C'est  elle-meme  qui  vous  alivre a  votrefrere. 
Vous  devriez  oublier  jusqu'a  son  nom,  et  profite, 
si  vous  etes  sage,  de  I'indulgence  que  j'ai  pour 
vous.  »> 

Je  reconnaissais  trop  clairement  qu'il  avait  rai- 
son.  C'etait  un  mouvement  involontaire  qui  me 
faisait  prendre  ainsi  le  parti  de  mon  infidele. 
«  Helas  !  repris-je  apres  un  moment  de  silence,  il 
n'est  que  trop  vrai  que  je  suis  le  malheureux  objet 
de  la  plus  lache  de  toutes  les  perfidies.  Oui,  conti- 
nuai-je  en  versant  des  larmes  de  depit,  je  vois  bien 
«jue  je  ne  suis  qu'un  enfant.  Ma  credulite  ne  leur 
ioutait  guere  a  tromper.  Mais  je  sais  bien  ce  que 
f  ai  a  faire  pour  me  venger. »  Mon  pere  voulutsavoir 
quel  etait  mon  dessein :  «  J'irai  a  Paris,  lui  dis-je, 
je  mettrai  le  feu  a  la  maison  de  B***,  et  je  1c  bru- 
lerai  tout  vif  avec  la  perfide  Manon.  «  Cet  emporte- 
ment  fit  rire  mon  pere,  et  ne  servit  qu'a  me  faire 
garder  plus  etroitement  dans  ma  prison. 

J'ypassai  six  mois  entiers,  pendant  le  premier 
desquels  il  y  eut  peu  de  changement  dans  mesdis- 


PREMIERS    PARTIS.  13 

positions.  Tous  mes  sentiments  n'etaient  qu'une 
alternative  perpetuelle  de  haine  et  d'amour,  d'es- 
perance  ou  de  de"sespoir,  selon  l'idee  sous  laquell 
Manon  s'offrait  a  inon  esprit.  Tantot  je  ne  coaside"- 
rais  en  elle  que  la  plus  aimable  de  toutes  les  filles, 
et  je  languissais  du  desir  de  la  revoir;  taat6t  je 
n'y  apercevais  qu'une  lache  etperfide  maitresse,  et 
je  faisais  mille  sermentsde  ne  lachercherque  pour 
la  punir. 

On  me  donna  des  livres  qui  servirent  a  rendre  un 
peu  de  tranquillite  a  mon  4me.  Je  relus  tous  mes 
auteurs.  J'acquis  de  nouvelles  eonnaissances.  Je 
repris  un  gout  infini  pour  l'etude.  Vous  verrez  de 
quelle  utilite  il  me  fut  dans  la  suite.  Les  iumieres 
que  je  devais  a  l'amour  me  firent  trouver  de  la 
clarte  dans  quantite"  d'eadroits  d'Horace  et  de  Vir- 
gile,  qui  m'avaient  pare  obscurs  auparavant.  Jefisun 
commentaire  amouraux  sur  le  quatrieme  livre  de 
1'Eneide;  je  le  destine  a  voir  le  jour,  et  je  me  flatte 
que  le  public  en  sera  satisfait.  Helas!  disais-je  en 
le  faisant,  c'etait  un  coeur  lei  que  le  mien  qu  il  fal- 
lait  a  la  fidele  Didon ! 

Tiberge  vint  me  voir  un  jour  dans  ma  prison.  Je 


44  MANON    LESCAUT. 

lus  surpris  du  transport  avec  lequel  il  m'embrassa. 
Je  n'avais  point  encore  eu  de  preuves  de  son  affec- 
tion, qui  pussentmelafaire  regarderautrementque 
Gomme  une  simple  amitie  de  college,  telle  qu'elle 
se  forme  entre  des  jeunes  gens  qui  sont  a  peu  pres 
du  meme  age.  Je  le  trouvai  si  change"  et  si  form6 
depuis  cinq  ou  six  nois  que  j'avais  passes  sans  le 
voir,  que  sa  figure  et  le  ton  de  son  discours  m'ins- 
pirerent.du  respect.  II  me  paria  en  conseiller  sage 
plutot  qu'en  ami  d'ecole.  li  plaignit  l'egarement 
ou  j'dtais  tombe.  II  me  telicitade  ma  guerison,  qu'il 
croyait  avanc^e ;  enfin  il  m'exhorta  a  profiler  de 
cette  erreur  de  jeunesse  pour  ouvrir  les  yeux  sur  la 
vanite  des  plaisirs.  Je  le  regardai  avec  6tonnement3 
il  s'en  aperQut. 

«  Mon  cher  chevalier,  me  dit-il,  je  ne  vous  dis 
rien  qui  ne  soit  solidement  vrai,  et  dont  je  ne  me 
sois  convaincu  par  un  s6rieux  examen.  J'avais  au- 
tant  de  penchant  que  vous  vers  la  volupte ;  mais  le 
ciel  m'avait  donne  en  meme  temps  du  gout  pour  la 
vertu.  Je  me  suis  servi  de  ma  raison  pour  compa- 
rer les  fruits  de  Tune  et  de  l'aulre,  et  jen'aipas 
tarde  longtemps  a  decouvrir  leurs  differences.  Le 


PREMIERE    PARTIE.  45 

secours  du  ciel  s'est  joint  a  mes  reflexions.  J'ai 
congu  pour  le  monde  un  mepris  auquel  il  n'y  a  rien 
d'egal.  Devineriez-vous  ce  qui  m'y  retient,  ajouta- 
t-il,  et  ce  qui  m'empeche  de  recourir  a  la  solitude? 
C'est  uniquement  la  tendre  amitie  que  j'ai  pour 
vous.  Je  connais  1'excellence  de  votre  coeur  etde 
voire  esprit ;  il  n'y  a  rien  de  bon  dont  vous  ne  puis- 
siez  vous  rendre  capable.  Le  poison  du  plaisir  vous 
a  fait  ecarter  du  chemin.  Quelle  perte  pour  la 
verlu!  Votre  fuite  d'Amiens  m'a  cause  tant  de  dou- 
leur,  que  je  n'aipasgoute  depmsun  seul  moment  de 
satisfaction.  Jugez-en  par  les  demarches  qu'elle  m'a 
fait  faire.  »  II  me  raconta  qu'apres  s'etre  apercu 
que  je  l'avais  trompe  et  que  j'elais  parti  avec  ma 
maitresse,  il  etait  monte  a  cheval  pour  me  suivre; 
maisqu'ayant  surlui  quatre  ou  cinq  heures  d'avance, 
il  lui  avait  ete  impossible  de  me  joindre ;  qu'il  etait 
arrive  neanmoins  a  Saint-Denis  une  demi-heure 
apres  mon  depart;  qu'etant  bien  certain  que  je  me 
serais  arrete  a  Paris,  il  y  avait  passe  six  semaines 
amechercher  inutilement;  qu'il  allait  dans  tous 
les  lieux  ou  il  se  flattait  de  pouvoir  me  trouver,  et 
qu'un  jour  enfin  il  avait  reconnu  ma  maitresse  a  la 


46  MANON    LESCAUT. 

come"die;  qu'elle  y  elaitdans  une  parure  si  ecla- 
tante,  qu'il  s'Gtait  imagine  qu'elle  devait  cette  for- 
tune a  unnouvel  amant;  qu'il  avait  suivi  son  car- 
rosse  jusqu'a  sa  maison,  et  qu'il  avait  appris  d'un 
domestique  qu'elle  etait  entretenue  par  les  libera- 
lites  de  M.  de  B***.»  Je  ne  m'arretai  point  la,  conti- 
nua-t-il ;  j'y  retournai  le  lendemam  pour  ap  prendre 
d'eile-meme  ce  que  vous  etiez  devenu.  Elle  me 
quitta  brusquement,  lorsqu'elle  m'entendit  parlei 
devous,  etjefus  oblige  derevenir  en  province  sans 
aucun  autre  eclaircissement.  J'y  appris  votre  aven- 
ture  et  la  consternation  extreme  qu'elle  vous  a 
causee ;  mais  je  n'ai  pas  voulu  vous  voir  sans  Stre 
assure  de  vous  trouver  plus  tranquille. 

—  Vous  avez  done  vu  Manon  ?  lui  repondis-je  en 
soupirant.  Helas !  vous  etes  plus  heureux  que  moi, 
qui  suis  condamne  a  ne  la  revoir  jamais  !  II  me  fit 
des  reproches  de  ce  soupir  qui  marquait  encore  de 
la  faiblessepour  elle.  II  me  flatta  si  adroitement  sur 
la  bo  rite  de  raon  caractere  et  sur  mes  inclinations, 
qu'il  me  fit  naitre,  des  cette  premiere  visite,  une 
forte  envie  de  renoncer  comme  lui  a  tons  les  plai- 
sirs  du  siecle  pour  entrer  dans  i'etat  ecclesiastique. 


PBEMlfeRE    PARTJB.  41 

Je  goutai  teliement  cette  idee,  que,  iorsque  je  me 
trouvai  seul,  je  ne  m'occupai  plus  d'autre  chose.  Je 
me  rappelai  les  discours  ae  M.  l'eveque  d'Amiens, 
qui  m'avait  donne  le  meme  conseil,  et  les  presages 
heureux  qu'il  avait  formes  en  rm  faveur,  s'il  m'ar 
rivait  d'embrasser  ce  parti.  La  piete"  se  mela  aussi 
dans  mes  considerations.  Je  menerai  une  vie  sage 
et  chretienne,  disais-je;  je  m'oceuperai  de  l'etude 
et  de  la  religion,  qui  ne  me  permettront  point  de 
penser  aux  dangereux  plaisirs  de  1'amour.  Je  me- 
priserai  ce  que  le  commun  des  homines  admire ;  ei 
comme  je  sens  assez  que  mon  coeur  ne  desirera  que 
ce  qu'il  estime,  j'aurai  aussi  peu  d'inquietudes  que 
de  desirs. 

Je  formai  la-dessus,  d'avance,  un  systeme  de  vie 
paisible  et  solitaire.  J'y  faisais  entrer  une  maison 
£cartee,  avec  un  petit  bois  et  un  ruisseau  d'eau 
douce  au  bout  du  jardin,  une  bibliotheque  com- 
posed de  livres  choisis,  un  petit  ncmbre  d'amis 
vertueux  et  de  bon  sens,  une  table  propre,  mais 
frugale  et  moderee.  J'y  joignais  un  commerce  de 
lettres  avec  un  ami  qui  ferait  son  sejour  a  Paris,  et 
qui  m'informerait  des  nouvelles  publiques,  moins 


48  MANON    LESCAUT. 

pour  satisfaire  ma  curiosite  que  pour  me  faire  un 
divertissement  des  folles  agitations  deshommes.Ne 
serai-je  pas  heureux?  ajoutais-je;  toutes  mes  pre- 
tentions ne  seront-elles  point  remplies?  II  est  cer- 
tain que  ce  projet  flattait  extremement  mes  incli- 
nations. Mais  a  la  fin  d'un  si  sage  arrangement,  je 
sentais  que  mon  cceur  attendait  encore  quelque 
chose,  et  que  pour  n'avoir  rien  a  desirer  dans  la 
plus  charmante  solitude,  il  fallait  y  etre  avec 
Manon. 

Cependant,  Tiberge  continuant  de  me  rendre  de 
frequentes  visites  pour  me  fortifier  dans  le  dessein 
qu'il  m'avait  inspire,  je  pris  l'occasion  d'en  faire 
l'ouverture  a  mon  pere.  II  me  declara  que  son  inten- 
tion etait  de  laisser  ses  enfants  libres  dans  le  choix 
de  leur  condition,  et  que,  de  quelque  maniere  que 
je  voulusse  disposer  de  moi,  ii  ne  se  reservait  que 
re  droit  de  m' aider  de  ses  conseils.  II  m'en  donna 
de  fort  sages,  qui  tendaient  moins  a  me  degouter 
de  mon  projet  qu'a  me  le  faire  embrasser  avec  con- 
naissance. 

Le  renouvellement  de  l'annee  scolastique  appro- 
chait.  Je  convins  avec  Tiberge  de  nous  mettre  en- 


PREMIERE  PARTIE.  49 

semble  au  s^minaire  de  Saint-Sulpice,  lui  pour 
achever  ses  etudes  de  theologie,  et  moi  pour  com- 
mencer  les  miennes.  Son  mente,  qui  etait  connu  de 
1'evGque  du  diocese,  lui  fit  obtenir  de  ce  prelat  un 
benefice  considerable  avant  notre  depart. 

Mon  pere,  me  croyant  tout  a  fait  revenu  de  ma 
passion,  ne  fit  aucune  difficulte  de  me  laisser  par- 
tir.  Nous  arnvames  a  Paris;  l'habit  ecclesiastique 
prit  la  place  de  la  croix  de  Malte,  et  le  nom  d'abbe 
des  Grieux  celle  de  chevalier.  Je  m'attachai  a  l'etude 
avec  tant  d'application,  que  je  fis  des  progres  ex- 
traordinaires  en  peu  de  mois.  J'y  employais  une 
partie  de  la  nuit,  et  je  ne  perdais  pas  un  moment  du 
jour.  Ma  reputation  eut  tant  d'eclat,  qu'on  me  feli- 
citait  deja  sur  les  dignites  que  je  ne  pouvais  man- 
quer  d'obtenir ;  et  sans  l'avoir  sol!icite\  mon  nom 
fut  couche  sur  la  feuille  des  benefices.  Lapiete  n'e- 
tait  pas  plus  negligee;  j'avais  de  la  ferveur  pour 
tous  les  exercices.  Tiberge  etait  charme  de  ce  qu'il 
regardait  comme  son  ouvrage,  et  je  l'ai  vu  plusieurs 
fois  rgpandre  des  lames  en  s'applaudissant  de  ce 
qu'il  nommait  ma  conversion. 
Que  les  resolutions  humaines  soient  sujettes  a 


50  MANON    LESCAUT. 

changer,  c'est  ce  qui  ne  m'a  jamais  eause  d'etonne- 
ment;  une  passion  les  fait  naHre,  une  autre  passion 
peut  les  detruire  :  mais  quand  je  pense  a  la  sain- 
tete  de  celles  qui  m'avaient  conduit  a  Saint-Sulpice, 
et  la  joie  interieure  que  le  ciel  m'y  faisait  gouter 
en  les  executant,  je  suis  effraye"  de  la  facilite  avec 
laquelle  j'ai  pu  les  rompre.  S'il  est  vrai  que  les  se- 
cours  celestes  sont  a  tous  moments  d'une  force 
egale  a  celle  des  passions,  qu'on  m'explique  done 
par  quel  funeste  ascendant  on  se  trouve  emportfc 
tout  d'un  coup  loin  de  son  devoir,  sans  se  trouver 
capable  de  la  moindre  resistance  et  sans  ressentir 
le  moindre  remords. 

Je  me  croyais  absolument  delivre"  des  faiblesses 
de  1'amour.  II  me  semblait  que  j'aurais  prefere  la 
lecture  dune  page  de  saint  Augustin,  ou  un  quart 
d'heure  de  meditation  chretienne,  a  tous  les  plaisirs 
des  sens,  sans  excepter  ceux  qui  m'auraient  etc" 
offerts  par  Manon.  Cependant  un  instant  malheu- 
reux  me  fit  retomber  dans  le  precipice ;  et  ma  chute 
fut  d  autant  plus  irreparable,  que,  me  trouvant  tout 
d'un  coup  au  meme  degre  de  profondeur  d'ou  j'e- 
tais  sorti,  les  nouveaux  desordres  oil  je  tombai  me 


PREMlfcKE    PARTIE.  54 

porterent  bien  plus  loin  vers  le  fond  de  l'abime. 
J'avais  passe  presd'un  an  a  Paris  sans  m'informer 
des  affaires  de  Manon.  II  m'en  avait  d'abord  coute 
beaucoup  pour  me  fairecette violence;  mais  les  con- 
seils  toujours  presents  de  Tiberge  et  mes  propres  re- 
flexions m'avaient  fait  obtenir  la  victoire.  Les  der- 
niers  mois  s'etaient  ecoules  si  tranquillement,  que 
je  me  croyais  sur  le  point  d'oublier  eternellement 
cette  eharmante  et  perfide  creature.  Le  temps  arriva 
auquel  je  devais  soutenir  un  exercice  public  devant 
1'ecole  de  theologie ;  je  fis  prier  plusieurs  person- 
nes  de  consideration  de  m'honorer  de  leur  presence. 
Mon  nom  fut  amsi  repandu  dans  tous  les  quartiers 
de  Paris;  il  alia  jusqu'aux  oreilles  de  mon  infidele. 
Elle  ne  le  reconnut  pas  avec  certitude  sous  le  titre 
dabbe; mais  unrestede  curiosite, ou peut-etrequel- 
que  repentir  de  m'avoir  trahi  (je  n'ai  jamais  pu  d£- 
meler  lequel  de  ces  deux  sentiments),  lui  fit  prendre 
interet  a  un  nom  si  semblable  au  mien ;  elle  vint 
en  Sorbonne  avec  quelques  autres  dames.  Elle  fut 
presente  a  mon  «xercic@,  et  sans  doute  qu'elie  eut 
peu  de  peine  a  me  remettre. 
Je  n'eus  pas  la  moindre  connaissance  de  cette 


52  MAN0N    LESCAUT. 

visite.  On  sait  qu'il  y  a  dans  ces  lieux  des  cabinets 
particuliers  pour  les  dames,  ou  elles  sont  cachees 
derriere  une  jalousie.  Je  retournai  a  Saint-Sulpice, 
couvert  de  gloire  et  charge  de  compliments.  II  etait 
six  heures  du  soir.  On  vint  m'avertir,  un  moment 
apres  mon  retour,  qn'une  dame  demandait  a  me 
voir.  J'allai  au  parloir  sur-le-champ.  Dieux !  quelle 
apparition  surprenante !  j'y  trouvai  Manon.  C'etait 
elle,  mais  plus  aimable  et  plus  brillante  que  je  ne 
1'avais  jamais  vue.  Elle  etait  dans  sa  dix-huitieme 
annee,  Ses  charmes  surpassaient  tout  ce  qu'onpeut 
decrire  :  c'etait  un  air  si  fin,  si  doux,  siengageant; 
l'air  de  1' Amour  meme !  Toute  sa  figure  me  parut 
un  enchantement. 

Je  demeurai  interdit  a  sa  vue;  et,  ne  pouvantcon- 
jecturer  quel  e"tait  le  dessein  de  cette  visite,  j'atten- 
dais  les  yeux  baisses  et  avec  tremblement,  qu'elle 
s'expliquat.  Son  embarras  fut  pendant  quelque 
temps  egal  au  mien ;  mais  voyant  que  mon  silence 
continuait,  elle  mit  la  mam  devant  ses  yeux  pour 
cacher  quelques  larmes.  Elle  me  dit  d'un  ton  ti- 
mide  qu'elle  confessait  que  son  infidelite  meritait 
ma  haine;  mais  que,  s'll  etait  vrai  que  j'eusse jamais 


PREMIERE    PARTIE.  53 

eu  quelque  tendresse  pour  elle,  il  y  avait  eu  aussi 
bien  de  la  durete  a  laisser  passer  deux  ans  sans 
prendre  soin  de  l'informer  de  mon  sort,  et  qu'il  y 
en  avait  beaucoup  encore  a  la  voir  dans  1'elat  ou 
elle  etait  en  ma  presence,  sans  lui  dire  une  parole. 
Ledesordre  de  mon  ameen  l'ecoutantne  saurait 
fetre  exprime. 

Elle  s'assit.  Je  demeurai  debout,  le  corps  a  demi 
tourne,  n'osant  l'envisager  directement.  Je  com- 
mencai  plusieurs  fois  une  reponse  que  je  n'eus  pas 
la  force  d'achever.  Enfin  je  fis  un  effort  pour  m'e- 
crier  douloureusement :  «  Perfide  Manon !  Ah !  per- 
fide!  perfide!  »  Elle  me  r^peta,  en  pleurant  a 
chaudes  larmes,  qu'elle  ne  pretendait  point  justifier 
sa  perfidie.  «  Que  pretendez-vous  donc?m'ecriai-je 
encore.  Je  pretends  mourir,  r^pondit-elle,  si 
vous  ne  me  rendez  votre  coeur,  sans  lequel  il  est  im- 
possible que  je  vive.  —  Deraande  done  ma  vie,  in- 
fidele !  repris-je  en  versant  moi-meme  des  pleurs 
que  je  m'efforcai  en  vain  de  retenir ;  demande  ma 
vie,  qui  est  l'unique  chose  qui  me  reste  a  te  sacn- 
fier ;  car  mon  coeur  n'a  jamais  cesse  d'etre  a  toi.  » 
peine  eus-je  acheve  ces  derniers  mots,  qu'elle 


54  MANON    LESCAUT. 

se  leva  avec  transport  pour  venir  m'embrasser.  Elle 
m'accablademille  caresses  passionnees.  Ellem'ap- 
pela  par  tous  les  *oms  que  l'amour  invente  pour  ex- 
primer  ses  plus  vives  tendresses.  Je  n'y  repondais 
encore  qu'avec  langueur.  Quel  passage,  en  effet,  de 
la  situation  tranquille  ou  j'avais  ete,  aux  mouve- 
ments  tumultueuxque  jesentais  renaitre!  J'en  etais 
epouvante.  Jefremissais,comme  il  arrive  lorsqu'on 
<«e  trouve  la  nuitdans  une  campagne  ecartee  :  on  se 
croit  transports  dans  un  nouvel  ordre  de  choses ; 
on  y  est  saisi  d'une  horreur  secrete,  dont  on  ne  se 
remet  qu'apres  avoir  considere  longtemps  tous  les 
environs. 

Nous  nous  assimes  l'un  pres  de  l'autre.  Je  pris  ses 
mains  dans  les  miennes.  «  Ah!  Manon,  lui  dis-je  en 
la  regardant  d'un  oeil  triste,  je  ne  m'etais  pas  at- 
tendu  a  la  noire  trahison  dont  vcaS  avez  paye  mon 
amour.  II  vous  etait  bien  facile  de  troroper  un  eceur 
dont  vous  etiez  la  soulreraine  absolue,  fit  qui  mettait 
toute  sa  felicite  a  vous  plaire  et  a^ousobeir.  Dites- 
rooi  maintenant  si  vous  en  avez  trouve  d'aussi 
tendres  et  d'aussi  soumis.  Non,  non,  la  nature  n'en 
fait  guere  de  la  meme  trenrpe  que  le  mien.  Dites- 


PREMIERE   PARTIE.  55 

moi  da  moins  si  vous  l'avez  quelquefois  regrette, 
Quel  fond  dois-je  faire  sur  ce  retour  de  bonte-  qui 
vous  ramene  aujourd'hm  pour  le  consoler?  3e  ne 
vois  que  trop  que  vous  etes  plus  charmante  que 
jamais ;  mais,  au  nom  de  toutes  ies  peines  que  j'ai 
souffertes  pour  vous,  belle  Manon,  dites-moi  si  vous 
serez  plus  fidele. » 

Elle  me  repondit  des  choses  si  touchantes  sur  son 
repentir,  et  elle  s'engagea  a  la  fidelite  par  tant  de 
protestations  et  de  serments,  qu'elle  m'attendrii  a 
un  degr6  inexprimable.  «  Chere  Manon !  lui  dis-je 
avee  ua  melange  profane  d'expressions  amoureuses 
et  theologiques,  tu  es  trop  adorable  pour  ane  crea- 
ture. Je  me  sens  le  coeur  emporte  par  une  delecta- 
tion victorieuse.  Tout  ce  qu'on  dit  de  la  liberte  a  Saint- 
Sulpice  est  une  chimere.  Je  vais  perdre  ma  fortune 
et  ma  reputation  pour  toi,  je  le  prevois  bien;  je  lis 
ma  destinee  dans  tes  beaux  yeux ;  mais  de  quelles 
pertes  ne  serai-je  pas  console  par  ton  amour !  Les 
faveurs  de  la  fortune  ne  me  touchent  point;  la 
gloire  me  parait  une  fumee;  tous  mes  projets  de  vie 
ecclesiastique  etaient  de  folles  imaginations  :  en- 
fin,  tousles  biens  differents  de  ceux  que  j'espere 


56  MANON     LESCAUT. 

avec  toi  sont  des  biens  meprisables,  puisqu'ils  m 
sauraient  tenir  un  moment,  dans  mon  coeur,  contre 
un  seul  de  tes  regards.  » 

En  lui  promettant  n^anmoins  un  oubli  general  de 
ses  fautes,  je  voulus  etre  informe  de  quelle  maniere 
elle  s'etait  laisse  seduire  par  de  B*".  Elle  m'apprit 
que,  l'ayant  vue  a  sa  fen&tre,  il  eHait  devenu  pas- 
sionne  pour  elle ;  qu'il  avait  fait  sa  declaration  en 
fermier  general,  c'est-a-dire,  en  lui  marquant  dans 
line  lettre  que  le  payement  serait  proportionne  aux 
faveurs;  qu' elle  avait  capitule"  d'abord,  mais  sans 
autre  dessein  que  de  tirer  de  lui  quelque  somme 
considerable  qui  put  servir  a  nous  faire  vivre  com- 
modement ;  qu'il  l'avait  eblouie  par  de  si  magnifi- 
ques  promesses,  qu'elle  s'etait  laisse  ebranler  par 
degres;  que  je  devais  juger  pourtant  de  ses  remords 
par  la  douleur  dont  elle  m'avait  laisse  voir  des  t&- 
moignages  la  veille  de  notre  separation  ;  que,  mal- 
gre  l'opulence  dans  laquelle  il  l'avait  entretenue, 
elle  n' avait  jamais  gout6  de  bonheur  avec  lui,  non- 
seulement  parce  qu'elle  n'y  trouvait  point,  me  dit- 
elle,  la  d&icatesse  de  mes  sentiments  et  l'agrement 
de  mes  manieres,  mais  parce  qu'au  milieu  meme 


PREMIERE    PARTIE.  57 

des  plaisirs  qu'il  lui  procurait  sans  cesse,  elle  por- 
tait  au  fond  du  coeur  le  souvenir  de  mon  a:aour  et 
le  remords  de  son  infidelite.  Elle  me  parla  de  Ti- 
berge  et  de  la  confusion  extreme  que  sa  visite  lui 
avait  causee.  «  Un  coup  d'epee  dans  le  coeur,  ajouta- 
t-elle,  m'aurait  moins  emu  le  sang.  Je  lui  tournai  le 
dos  sans  pouvoir  soutenir  un  moment  sa  presence.)* 
Elle  continua  de  me  raconter  par  quels  moyens 
elle  avait  ete  instruite  de  mon  sejour  a  Pans,  du 
changement  de  ma  condition  et  de  mes  exercices 
de  Sorbonne.  Elle  m'assura  qu'elle  avait  ete  si  agitee 
pendant  la  dispute,  qu'elle  avait  eu  beaucoup  de 
peine  non-seulement  a  retenir  ses  larmes,  mais  ses 
gemissements  meme  et  ses  cris,  qui  avaient  ete  plus 
d'une  fois  sur  le  point  d'eclater.  Enfin  elle  me  dit 
qu'elle  etait  sortie  de  ce  lieu  la  derniere,  jour  ca- 
cher  son  desordre,  et  que,  ne  suivant  que  le  mou- 
vement  de  son  cosur  et  1'impetuosite  de  ses  desirs, 
elle  etait  venue  droit  au  seminaire,  avec  la  resolu- 
tion d'y  mourir  si  elle  nc  me  trouvait  pas  dispose"  a 
lui  pardonner. 

Ou  trouver  un  barbare  qu'un  repentir  si  vif  et  si 
tendre  n'eut  pas  touche?  Pour  moi ,  je  sentis  dans 


58  MANON    LESCAUT. 

ce  moment  que  j'aurais  sacrifie  pour  Manon  tous  les 
e>eches  du  monde  Chretien.  Je  lui  demandai  quel 
nouvel  ordre  elle  jugeait  a  propos  de  mettre  dans 
nos  affaires.  EUe  me  dit  qu'il  fallait  sur-le-champ 
sortir  du  seminaire  et  remettre  a  nous  arranger 
dans  un  lieu  plus  sur.  Je  consentis  a  toutes  ses 
volontes  sans  replique.  Elle  entradans  son  carrosse 
pour  aller  m'altendre  au  coin  de  la  rue.  Je  m'echap- 
pai  un  moment  apres  sans  etre  apercu  du  portier. 
Je  montai  avec  elle.  Nous  passames  a  la  friperie ;  je 
repris  les  galons  et  l'epee.  Manon  fournit  aux  frais; 
car  j'etais  sans  un  sou,  et,  dans  la  crainte  que  je  ne 
trouvasse  de  l'obstacle  a  ma  sortie  de  Saint-Sul- 
pice,  elle  n'avait  pas  voulu  que  je  retournasse  un 
moment  a  ma  chambre  pour  y  prendre  mon  argent, 
Mon  tresor  d'ailleurs  etait  mediocre,  et  elle  assez 
riche  des  liberalites  de  B***  pour  me"priser  ce  qu'elle 
me  faisait  abandonner.  Nous  conferames  chez  le 
fripier  m6me  sur  le  parti  que  nous  allions  prendre? 
Pour  me  faire  valoir  davantage  le  sacrifice  qu'elle 
me  faisait  de  B***,  elle  resolut  de  ne  pas  garder 
avec  lui  le  moindre  menagement.  «  Je  veux  lui 
kisser  ses  meubles,  medit-elle,  ils  sontalui;mais 


PREMlfeRE    PARTIE.  59 

j'emporterai ,  comme  de  justice,  les  bijoux  et  pres 
de  soixante  mille  francs  que  j'ai  tires  de  lui  depuis 
deux  ans.  Je  ne  lui  ai  donne  nul  pouvoir  sur  moi, 
ajouta-t-elle  :  ainsi,  nous  pouvoas  demeurer  sans 
crainte  a  Paris,  en  prenant  une  maison  commode 
ou  nous  vivrons  heureusement.  » 

Je  lui  representai  que,  s'il  n'y  avait  point  de  peril 
pour  elle,  il  y  en  avait  beaucoup  pour  moi,  qui  ne 
manquerais  point  t6t  ou  tard  d'etre  reconnu,  et  qui 
serais  continuellement  exposS  au  malheur  que 
j'avais  deja  essuye.  Elle  me  fit  entendre  qu'elle 
aurait  du  regret  a  quitter  Paris.  Je  craignais  tant 
de  la  chagriner,  qu'il  n'y  avait  point  de  basard  que 
je  ne  meprisasse  pour  lui  plaire ;  cependant  nous 
trouvames  un  temperament  raisonnable,  qui  fut 
de  louer  une  maison  dans  quelque  village  voisin  de 
Paris,  d'ou  il  nous  serait  aise  d'aller  a  la  ville  lors- 
que  le  plaisir  ou  le  besoin  nous  y  appellerait.  Nous 
ehoisimes  Chaillot,  qui  n'en  est  pas  dloigne.  Manon 
retourna  sur-le-champ  chez  elle,  J'allaj  i'attendre 
a  la  petite  porte  du  jardin  des  Tuileries. 

Elle  revint,  une  heure  apres,  dans  un  carrosse 
de  louage,  avec  une  fille  qui  la  servait  et  quelques 


60  MANON    I.ESCAUT. 

malles  ou  ses  habits  et  tout  ce  qu'elle  avait  de  pr&» 
cieux  etaient  renfermes. 

Nous  ne  tardames  point  a  regagner  Chaillot.  Nous 
iogeames  la  premiere  nuit  a  I'auberge,  pour  nous 
donnerle  temps  de  chercher  une  maison,  ou  du 
moins  un  appartement  commode.  Nous  en  trou- 
vames,  des  le  lendemain,  un  de  notre  gout. 

Mon  bonheur  me  parut  d'abord  etabli  d'une  ma- 
niere  inebranlable.  Manon  etait  la  douceur  et  la 
complaisance  menne.  Elle  avait  pour  moi  des  atten- 
tions si  dedicates,  que  je  me  crus  trop  parfaitement 
dedommage"  de  toutes  mes  peines.  Comme  nous 
avions  acquis  tous  deux  un  peu  d'experience,  nous 
raisonndmes  sur  la  solidity  de  notre  fortune. 
Soixante  mille  francs,  qui  faisaient  le  fonds  de  nos 
richesses,  n' etaient  point  une  somme  qui  put  s'e- 
tendre  autant  que  le  cours  d'une  longue  vie.  Nous 
n'etions  pas  disposes  d'ailleurs  a  resserrer  trop 
notre  depense.  La  premiere  vertu  de  Manon,  nbn 
plus  que  la  mienne,  n'etait  pas  l'economie.  Voici  le 
plan  que  je  lui  proposal :  *  Soixante  mille  francs, 
lui  dis-je,  peuvent  nous  soutenir  pendant  dix  ans. 
Deux  mille  ecus  nous  suffiront  chaque  annee,  si 


PREMlfeRE    PARTIE.  6< 

nous  continuous  de  vivre  a  Chaillot.  Nous  y  mene- 
rons  une  vie  honnete,  mais  simple.  Notre  uni- 
que depense  sera  pour  l'entretien  d'un  carrosse  et 
pour  les  spectacles.  Nous  nous  reglerons.  Vous 
aimez  l'Opera,  nous  irons  deux  fois  la  semaine. 
Pour  le  jeu,  nous  nous  bornerons  tellement,  que 
nos  pertes  ne  passeront  jamais  deux  pistoles.  II 
est  impossible  que  dans  l'espace  de  dix  ans  il  n'ar- 
rive  point  de  changement  dans  ma  famille;  mon 
pere  est  age,  il  peut  mourir ;  je  me  trouverai  du 
bien,  et  nous  serons  alors  au-dessus  de  toutes  nos 
autres  craintes.  » 

Cet  arrangement  n'eut  pas  ete  la  plus  folle  action 
de  ma  vie,  si  nous  eussions  et6  assez  sages  pour 
nous  y  assujettir  constamment ;  mais  nos  resolu- 
tions ne  durerent  guere  plus  d'un  mois.  Manon 
etait  passionnee  pour  le  plaisir;  je  l'etais  pour 
elle  :  il  nous  naissait  a  tous  moments  de  nouvelles 
occasions  de  depense;  et,  loin  de  regretter  les 
sommes  qu'elle  employait  quelquefois  avec  profu- 
sion, je  fus  le  premier  a  lui  procurer  tout  ce  que 
je  croyais  propre  a  lui  plaire.  Notre  demeure  de 
Chaillot  commenca  meme  a  lui  devenir  a  charge. 


62  MANON    LESCACT. 

L'hiver  approchait,  tout  le  monde  retournait  a  la 
ville,  et  la  campagne  devenait  deserte.  Sile  me  pro- 
posa  de  reprendre  une  maison  a  Paris.  Je  n'y  con- 
sentis  point;  mais,  pour  la  satisfaire  en  quelque 
chose,  je  lui  dis  que  nous  pouvions  y  'ouer  un 
appartement  meuble,  et  que  nous  y  passerions  la 
nuit  lorsqu'il  nous  arriverait  de  quitter  trop  tard 
l'assemblee  ou  nous  allions  plusieurs  fois  la  se- 
maine;  car  rincommodite"  de  revenir  si  tard  a 
Ghaillot  etait  le  pretexte  qu'elle  apportait  pour  le 
vouloir  quit%r.  Nous  nous  donnames  ainsi  deux 
logements,  l'un  a  la  ville  et  l'autre  a  la  campagne. 
Ce  changement  mit  bientot  le  dernier  d&ordre  dans 
nos  affaires,  en  faisant  naitre  deux  aventures  qui 
causerent  notre  ruine. 

Manon  avait  un  frere  qui  etait  garde  du  corps.  II 
se  trouva  malheureusement  loge\  a  Paris,  dans  la 
m&ne  rue  que  nous.  II  reconnut  sa  soeur  en  la  voyant 
le  matin  a  sa  fenetre.  II  accourut  aussitot  chez  nous. 
C'etait  un  homme  brutal  et  sans  principe's  d'hon- 
neur.  II  entra  dans  notra  chambre  en  jurant  horrible- 
ment ;  et  comme  il  savait  une  partie  des  aventures 
de  sa  soeur,  i!  1'accabla  d'injures  et  de  reproches. 


PREMIERE    PARTIE.  63 

J'etais  sorti  un  moment  auparavant,  ce  qu'  fut 
sans  doute  un  bonheur  pour  lui  ou  pour  'jioi,  qm 
n'etais  rien  moins  que  dispose  a  souffrir  une  in- 
sulte.  Je  ne  retournai  au  logis  qu'aprds  son  depart. 
La  tristesse  de  Manon  me  fit  juger  qu'il  s'etait  passe 
quelque  chose  d' extraordinaire.  Elle  me  raconta  la 
scene  facheus^  ip'elle  venait  d'essuyer  et  les  me- 
naces brutales  de  son  frere.  J'en  eus  tantde  ressen- 
timent,  que  j'eusse  couru  sur-le-champ  a  la  ven- 
geance, si  elle  ne  m'eut  arrete  par  ses  larmes. 

Pendant  que  je  m'entretenais  avec  elledecette 
aventure,  le  garde  du  corps  rentra  dans  ia  chambre 
ou  nous  etions ,  sans  s'etre  fait  annoncer.  Je  Be 
l'aurais  pas  recu  aussi  civilement  que  je  le  fis,  si  je 
i'eusse  connu ;  mais,  nous  ayant  salues  d'un  air 
riant,  il  eut  le  temps  de  dire  a  Manon  qu'il  venait 
lui  faire  des  excuses  de  son  emportement ;  qu'il  1'a- 
vait  crue  dans  le  desordre,  et  que  cette  opinion  avait 
allume  sa  colere ;  mais  que  s'etant  informe  qui 
j'etais  d'un  de  nos  domestiques,  il  avait  appris  de 
moi  des  choses  si  avantageuses,  qu'elles  lui  fai- 
saient  desirer  de  bien  vivre  avec  nous. 

Quoique  cette  information  qui  lui  venait  d'un  de 


64  MANON    LESCAUT. 

mes  laquais,  eut  quelque  chose  de  bizarre  et  de 
choquant,  je  recus  son  compliment  avec  honnetete ; 
je  crus  faire  plaisir  a  Manon ;  elle  paraissait  char- 
mee  de  le  voir  porte  a  se  reconcilier.  Nous  le  retin- 
mes  a  diner. 

II  se  rendit  en  peu  de  moments  si  familier  que, 
nous  ayant  entendus  parler  de  notre  retour  a  Chail- 
iot,  il  voulut  absolument  nous  tenir  compagnie.  Ii 
fallut  lui  donner  une  place  dans  notre  carrosse.  Ce 
fut  une  prise  de  possession ;  car  il  s'accoutuma 
bientfit  a  nous  voir  avec  tant  de  plaisir  qu'il  fit  sa 
maison  de  la  notre,  et  qu'il  se  rendit  le  maitre,  en 
quelque  sorte,  de  tout  ce  qui  nous  appartenait.  Il 
m'appelait  son  frere,  et,  sous  pretexte  de  la  liberie 
fraternelle,  il  se  mit  sur  le  pied  d'amener  tous  ses 
amis  dans  notre  maison  de  Chaillot  et  de  les  y  trai- 
ter  a  nos  depens.  II  se  f&  habiller  magnifiquement 
a  nos  frais,  il  nous  engagea  meme  a  payer  toutes 
ses  dettes.  Je  fermais  les  yeux  sur  cette  tyrannic 
pour  ne  pas  deplaire  a  Manon,  jusqu'a  feindre  de  ne 
pas  m'apercevoir  qu'il  tirait  d'elle,  de  temps  en 
temps,  des  sommes  considerables.  II  est  vrai  qu'e- 
tant  grand  joueur,  il  avail  la  fidelite  de  lui  en  re- 


PREMIERE    PARTIK.  65 

mettre  une  partie  lorsque  la  fortune  le  favorisait ; 
rnais  la  ndtrc  etait  trop  mediocre  pour  fournir  long- 
temps  ades  depenses  si  peu  moderees. 

J'etais  sur  le  point  de  m'expliquer  fortement  avec 
lui,  pour  nous  delivrer  de  ses  importunites,  lors- 
qu'un  funeste  accident  m'epargna  cette  peine,  en 
nous  en  causant  une  autre  qui  nous  abima  sans 
ressource. 

Nous  etions  demeures  un  jour  a  Paris  pour  y 
coucher,  comme  il  nous  arrivait  fort  souvent.  La 
servante,  qui  restait  seule  a  Chaillot  dans  ces  oc- 
sions,  vint  m'avertir  le  matin  que  le  feu  avait  pris 
pendant  la  nuit  dans  ma  maison  et  qu'on  avait  eu 
beaucoup  de  difflculte  a  l'eteindre.  Je  lui  deman- 
dai  si  nos  meubles  avaient  souffert  quelque  dom- 
mage  :  elle  me  repondit  qu'il  y  avait  eu  une  si 
grande  confusion,  causee  par  la  multitude  d'etran- 
gers  qui  etaient  venus  au  secours,  qu'elle  ne  pou- 
vait  Gtre  assuree  de  rien.  Je  tremblai  pour  notre  ar- 
gent qui  etait  renferme  dans  une  petite  caisse.  Je 
me  rendis  promptement  a  Chaillot.  Diligence  inu- 
tile! la  caisse  avait  deja  disparu. 

J'eprouvai  alors  qu'on  peut  aimer  l'argent  sans 


66  MANON    LESCAUT. 

Stre  avare.  Cette  perte  me  pen&ra  d'une  si  vive 
douleur,  que  j'en  pensai  perdre  la  raison.  Je  com- 
pris  tout  d'un  coup  a  quels  nouveaux  malheurs 
fallais  me  trouver  expose  :  l'indigence  etait  le 
moindre.  Je  connaissais  Manon;  je  n'avais  deja  que 
trop  eprouve  que,  quelque  fidele  et  quelque  atta- 
ched qu'elle  mefutdans  la  bonne  fortune,  il  ne 
fallait  pas  compter  sur  elle  dans  la  misere  :  elle 
aimait  trop  1'abondance  et  les  plaisirs  pour  me 
les  sacrifier.  Jela  perdrai !  m'ecriai-je.  Malheureux 
chevalier !  tu  vas  done  perdre  encore  tout  ce  que 
tuaimesl  Cette  pens6e  me  jeta  dans  un  trouble 
si  affreux ,  que  je  balancai  pendant  quelques 
moments,  si  je  ne  ferais  pas  mieux  de  finir  tous 
mes  maux  par  la  mort. 

Cependant  je  conservai  assez  de  presence  d'es- 
prit  pour  vouloir  examiner  auparavant  s'il  ne  me 
restait  nulle  ressource,  Le  ciel  me  fit  naitre  une 
idee  qui  arr&a  mon  desespoir ;  je  crus  qu'il  ne  me 
serait  pas  impossible  de  cacher  notre  perte  a  Ma- 
non, et  que,  par  industrie  ou  par  quelque  faveur 
du  hasard,  je  pourrais  fournir  assezhonnetementa 
son  entretien  pour  1  empecher  de  sentir  ia  necessity 


PREMlfeRE    PARTIE.  67 

J'ai  compt6,  disais-je  pour  me  consoler,  que  vmgt 
mille  ecus  nous  sufBraient  pendant  dix  ans :  sup- 
posons  que  les  dix  ans  soient  ecoules  et  que  nul  des 
changements  que  j'esperais  ne  soit  arrive  dans  ma 
famille.  Quel  parti  prendrais-je  ?  Je  ne  le  sais  pas 
trop  bien ;  mais  ce  que  je  ferais  alors,  qui  m'em- 
p&che  de  le  faire  aujourd'hui?  Combien  de  person- 
nes  vivent  a  Paris,  quin'ont  ni  mon  esprit  ni  mes 
qualites  naturelles,  et  qui  doivent  neanmoins  leur 
entretien  aleurs  talents,  tels  qu'ils  les  ont! 

La  Providence,  ajoutais-je,  en  reflechissant  sur 
les  differents  etats  de  la  vie,  n'a-t-elle  pas  arrange 
les  cboses  fort  sagement?  La  plupart  des  grands  et 
des  riches  sont  des  sots ;  cela  est  clair  a  qui  con- 
nait  un  peu  le  monde.  Or  il  y  a  la-dedans  une  jus- 
tice admirable.  S'ils  joignaientl'esprit  auxrichesses, 
ils  seraient  trop  heureux,  et  le  reste  des  hommes 
trop  miserables.  Les  qualites  du  corps  et  de  l'ame 
sont  accordees  a  ceux-ci  comme  des  moyens  pour 
se  retirer  de  la  misere  et  de  la  pa  uvrete.  Les  uns 
prennent  part  aux  richesses  des  gr  ands  en  servant 
a  leurs  plaisirs,  ils  en  font  des  dupes;  d'autres  ser- 
vent  a  leur  instruction,  ils  tachent  d'en  faire  d'hon- 


68  MANON    LESCAUT. 

nltes  gens  :  il  est  rare,  a  la  verite,  qu'ils  y  reus- 
sissent;  mais  ce  n'est  pas  la  le  but  de  la  divine 
sagesse  :  its  tirent  toujours  un  fruit  de  leurs  soins, 
qui  est  de  vivre  aux  depens  de  ceux  qu'ils  instrui- 
sent ;  et,  de  quelque  facon  qu'on  le  prenne,  c'est 
un  fonds  excellent  de  revenu  pour  les  petits  que  la 
sottise  des  riches  et  des  grands. 

Ces  pensCes  me  remirent  un  peu  le  coeur  et  la 
tSte.  Je  rexolus  d'abord  d'aller  consulter  M.  Les- 
caut,  frere  de  Manon.  II  connaissait  parfaitement 
Paris ,  et  je  n'avais  eu  que  trop  d'occasions  de  re- 
connaitre  que  ce  n'elait  ni  de  son  bien,  ni  de  la  paye 
du  roi  qu'il  tirait  son  plus  clair  revenu.  II  me  res- 
tait  a  peine  vingt  pistoles,  qui  s'etaient  trouvGes 
heureusement  dans  ma  poche.  Je  lui  montrai  ma 
bourse,  en  lui  expliquant  mon  malheur  et  mes 
craintes  ,  et  je  lui  demandai  s'il  y  avait  pour  moi 
un  parti  a  choisir  entre  celui  de  mourir  de  faitn  ou 
de  me  casser  la  tSte  de  desespoir.  II  me  re'pondit 
que  se  casser  la  tele  etait  la  ressource  des  sots; 
pour  mourir  de  faim,  qu'il  y  avait  quantite  de  gens 
d'esprit  qui  s'y  voyaient  reduits,  quand  ils  ne  vou- 
'.aient  pas  faire  usage  de  leurs  talents ;  que  c'elait  a 


PREMIERE    PARTIE.  69 

moi  d'examiner  de  quoi  j'^tais  capable ;  qu'il  m'as- 
surait  ae  son  secours  @t  de  sesconseiis  dans  toutes 
mes  entreprises. 

«  Cela  est  bien  vague,  monsieur  Lescaut,  lui  dis- 
je;  mes  besoins  demanderaient  un  remedeplus  pre- 
sent, car  que  voulez-vous  que  je  dise  a  Manon?  — • 
A  proposde  Manon,  reprit-il,  qu'est-ce  qui  vous  em- 
barrassed N'avez-vous  pas  toujours,  avec  elle,  de 
quoi  finir  vos  inquietudes  quand  vous  le  voudrez? 
Une  fiiie  comme  elle  devrait  nous  entretenir,  vous, 
elle  et  moi.  »  II  me  coupa  la  reponse  que  cette  im- 
pertinence meritait,  pour  continuer  de  me  dire  qu'il 
me  garantissait  avant  le  soir  mille  ecus  a  partager 
entre  nous,  si  je  voulais  suivre  son  conseil ;  qu'il 
connaissait  un  seigneur  si  liberal  sur  le  cnapitre  des 
plaisirs,  qu'il  etait  sur  que  mille  ecus  ne  lui  coute- 
raient  rien  pour  obtenir  les  faveurs  d'une  fille  telle 
que  Manon. 

Je  l'arretai.  «  J'avais  meilleure  opinion  de  vous, 
lui  repondis-je;  je  m'etais  figure  que  le  motif  que 
vous  aviez  eu  pour  m'accorder  votrt.  amitie  etait 
un  sentiment  tout  oppose  a  celui  ou  vous  etes  main- 
tenant.  «  II  me  confessa  impudemment  qu'il  avait 


70  MMVON    IESCAOT. 

toujours  pense"  de  mfime,  et  que  sa  soeur  ayant  une 
fois  viole  ies  lois  de  son  sexe,  quoique  en  favear  de 
inornate  qu'il  ainiait  le  plus,  il  ne  s'etait  reconcile 
avec  elle  que  dans  I'esperance  de  tirer  parti  de  sa 
mauvaise  conduite. 

II  me  fat  aise  de  juger  que  jusqu'alors  nous  avions 
ele-  ses  dupes.  Quelque  emotion,  neanmoins,  que 
ce  discours  m'eut  causae,  1©  besoin  que  j'avais  de 
lui  m'obligea  de  repondre  en  riant  que  son  conseil 
etait  une  derniere  ressource  qu'il  Mlait  remettre  a 
i'extreraite.  Je  le  priai  de  m'ouvrir  quelque  autre 
voie. 

II  me  proposa  de  profiler  de  ma  jeunesse  et  de  la 
figure  avantageuse  que  j'avais  regue  de  la  nature 
pour  me  mettre  en  liaison  avec  quelque  dame  vieille 
et  liberate.  Je  ne  goutai  pas  non  plus  ee  parti,  qui 
m'aurait  rendu  infidele  a  Manon. 

Je  lui  parlai  du  jeu  comme  du  moyen  le  plus  facile 
et  le  plus  convenable  a  ma  situation.  II  me  dit  que 
le  jeu,  a  la  verite,  elait  une  ressource,  mais  que  cela 
demandait  d'elre  explique  qu'entreprendre  de 
jouer  simplement  avec  les  esperances  communes, 
©'etait  le  vrai  moyen  d'achever  ma  perte     que  de 


PREMIERE    PARTIE.  74 

pr&endre  exercer  seul,  et  sans  £tre  soutenu,  les 
petits  moyens  qu'un  habile  homme  emploiepour 
corriger  la  fortune,  etaitun  metier  trop  dangereux; 
qu'il  y  avait  une  troisieme  voie,  qui  6tait  celle  de 
1'association ;  mais  que  ma  jeunesse  lui  faisait  crain- 
dre  que  messieurs  les  confreres  ne  me  jugeassent 
point  encore  les  qualites  propres  a  la  ligue.  II  me 
promit  neanmoins  ses  bons  offices  aupres  d'eux ;  et, 
3e  que  je  n'aurais  pas  attendu  de  lui,  il  m'offrit 
quelque  argent  iorsque  je  me  trouverais  presse  du 
besoin.  L'unique  grace  que  je  lui  demandai,  dans 
lescirconstances,  fut  de  ne  rien  apprendre  a  Manon 
de  la  perte  que  j'avais  faite  et  du  sujet  de  notre 
conversation. 

Je  sortis  de  chez  lui  moins  satisfait  encore  que  je 
n'y  etais  entre;  je  me  repentis  mesne  de  lui  avoir 
confiemon  secret :  il  n'avait  rien  fait  pour  moi  que 
je  n'eusse  pu  obtenir  de  meme  sans  cette  ouverture, 
et  je  craignais  mortellement  qu'il  ne  manquat  a  la 
promesse  qu'il  m'avait  faite  de  ae  rien  decouvrir  a 
Manon.  J'avais  lieu  d'apprehender  aussi,  par  la 
declaration  de  ses  sentiments,  qa'il  ne  format  le 
dessein  de  tirer  parti  d'etle,  suivant  ses  propres 


72  MANON    LESCAUT 

termes,  en  l'enlevant  de  mes  mains,  ou  du  moins 
en  lui  conseillant  de  me  quitter  pour  s'attacher  a 
quelque  amant  plus  riche  et  plus  heureux.  Je  fis 
la-dessus  mille  reflexions  qui  n'aboutirent  qu'a 
me  tourmenter  et  a  renouveler  le  desespoir  ou  j'avais 
6te"  le  matin.  II  me  vint  plusieurs  fois  a  l'esprit 
d'ecrire  a  mon  pere,  et  de  feindre  une  nouvelle  con- 
version, pour  obtenir  de  lui  quelque  secours  d'ar- 
gent;  maisje  merappelaiaussitdtque,  malgre  toute 
sa  bonlef  il  m'avait  resserre  six  mois  dans  une 
etroite  prison  pour  ma  premiere  faute ;  j'etais  bien 
sur  qu'apres  un  eclat  tel  que  l'avait  du  causer  ma 
fuite  de  Saint-Sulpice,  il  me  traiteraitbeaucoup  plus 
rigoureusement. 

Enfin  cette  confusion  de  pense"es  en  produisit 
une  qui  remit  le  calme  tout  d'un  coup  dans  mon 
esprit,  et  que  je  m'etonnai  de  n'avoir  pas  eue  plus 
t6t :  ce  fut  de  recourir  a  mon  ami  Tiberge,  dans 
iequel  j'etais  bien  certain  de  -etrouver  toujours  le 
m&ine  fonds  de  zele  et  d 'ami tie.  Rien  n'est  plus 
admirable  et  ne  fait  plus  d'honneur  a  la  vertu  que 
la  confiance  avec  laquelle  on  s'adresse  aux  person- 
nesdont  on  connaitparfaitementlaorobite.  On  sent 


PREMIERE    PARTIE.  73 

qu'il  n'y  a  point  de  risque  a  courir  :  si  elles  ne  sont 
Das  toujours  en  etat  d'offrir  du  secours,  on  est  sur 
qu'on  en  obtiendra  du  moins  de  la  bonte  et  de  la 
compassion.  Le  cceur,  qui  se  fermeavec  tant  de  soin 
au  reste  des  hommes,  s'ouvre  naturellement  en 
leur  presence,  comme  une  fleur  s'epanouit  a  la  lu- 
miere  du  soleil,  dont  elle  n'attend  qu'une  douce 
influence. 

Je  regardai  comme  un  effet  de  la  protection  du 
ciel  de  m'etre  souvenu  si  a  propos  de  Tiberge,  et  je 
re"solus  de  chercher  les  moyens  de  le  voir  avant  la 
fin  du  jour.  Je  retournai  sur-le-champ  au  logis,  pour 
lui  ecrire  un  mot  et  lui  marquer  un  lieu  propre  a 
notre  entretien.  Je  lui  recommandai  le  silence  et 
la  discretion  comme  un  des  plus  importants  ser- 
vices qu'il  put  me  rendre  dans  la  situation  de  mes 
affaires. 

La  joie  que  l'espe>ance  de  le  voir  m'inspirait  ef- 
faca  les  traces  du  chagrin  que  Manon  n'aurait  pas 
manque'  d'apercevoir  sur  mon  visage.  Je  lui  parlai 
de  notre  malheur  de  Chaillot  comme  d'une  baga- 
telle qui  ne  devait  point  1'alarmer;  et  Paris  etant 
le  lieu  du  monde  ou  eiie  se  voyait  avec  le  plus  de 


74  MANON    LESCAUT. 

plaisir,  elle  ne  fut  pas  fachee  de  m'entendre  dire 
qu'ii  etait  a.  propos  d'y  demeurer  jusqu'a  ce  qu'on 
eut  repare"  a  Cbaillot  quelques  legers  effets  de  1'in- 
cendie. 

Une  heure  apres,  je  recus  la  reponse  de  Tiberge, 
qui  me  promettait  de  se  rendre  au  lieu  de  1'assigna- 
tion.  J'y  eourus  avec  impatience.  Je  sentais  nean- 
moinsquelque  honte  d'aller  paraitre  aux  yeux  d'un 
ami  dont  la  seule  presence  devait  etre  un  reproche 
de  mes  desordres :  mais  1' opinion  que  j'avais  de  la 
bonte  de  son  coeur  et  1'interet  de  Manon  soutinrent 
ma  hardiesse. 

Je  1'avais  prie  de  se  trouver  au  jardin  du  Palais- 
Royal.  II  y  etait  avant  moi.  II  vinl  m'embrasser 
aussitdt  qu'il  m'eut  apercu;  il  me  tint  serre  long- 
temps  entre  ses  bras,  et  je  sentis  mon  visage  mouille 
de  ses  larmes.  Je  lui  dis  que  je  ne  me  presentais  a 
luiqu'avec confusion,  et  que  je  portais  dans  le  coeur 
un  vif  sentiment  de  mon  ingratitude;  quela  premiere 
chose  dont  je  le  conjurais  etait  de  m'apprendrs  s'il 
m'etait  encore  permis  de  le  regarder  comme  mon 
ami,  apres  avoir  merite  si  justement  de  perdre  son 
estime  et  son  affection.  II  me  repondit  du  ton  ieplus 


PREMIERE    PARTIE.  75 

tendre  que  rien  n'etait  capable  de  le  faire  renoncer 
a  cette  qualite:  que  mes  malheurs  memes,  et,  sije 
lui  permettais  de  le  dire,  mes  fautes  et  mes  desor- 
dres  avaient  redouble  sa  tendresse  pour  moi ;  mais 
que  c'etait,  une  tendresse  mSiee  dela  plus  vive  dou- 
leur,  telle  qu'on  la  sent  pour  une  personne  chere 
qu'on  voit  toucher  a  sa  perte  sans  pouvoir  la  se- 
courir. 

Nous  nous  assimes  sur  un  banc.  «Helas!  lui  dis- 
je  avec  un  soupir  parti  du  fond  du  coeur,  votre  com- 
passion doit  etre  excessive,  mon  cher  Tiberge,  si 
vous  m'assurez  qu'elle  est  egale  a  mes  peines !  J'ai 
honte  de  vous  les  laisser  voir,  car  je  confesse  que 
la  cause  n'en  est  pas  glorieuse;  mais  Peffet  en  est 
si  triste,  qu'il  n'est  pas  besoin  de  m' aimer  autant 
que  vous  faites  pour  en  etre  attendri.  » 

11  me  demanda,  comme  une  marque  d'amitie,  de 
lui  raconter  sans  deguisement  ce  qui  m'etait  arrive 
depuis  mon  depart  de  Saint-Sulpice.  Je  le  satisfis ; 
et,  loin  d'altexer  quelque  chose  a  la  verite,  ou  de 
diminuer  mes  fautes  pour  les  faire  trouver  plus  es- 
cusabSes,  je  lui  parlai  de  ma  passion  avec  toute  la 
force  qu'elle  m'mspirait.  Je  lalui  representai  comme 


76  BIANON   LESCACT. 

un  de  ces  coups  particuliers  du  destin  qui  s'attache 
a  la  ruine  d'un  miserable,  et  dont  il  est  aussi  im- 
possible a  la  vertu  de  se  defendre  qu'il  l'a  ete  a  la 
sagesse  de  les  prevoir.  Je  lui  fis  une  vive  peinture 
de  mes  agitations,  de  mes  craintes,  du  desespoirou 
j'etais  deux  heures  avant  que  dele  voir,  et  de  celui 
dans  lequel  j'allais  retomber,  si  j'etais  abandon^ 
par  mes  amis  aussi  impitoyablement  que  par  la 
fortune;  enfin  j'attendris  tellement  le  bon  Tiberge, 
que  je  le  vis  aussi  afflige  par  la  compassion  que  je 
l'e"tais  par  le  sentiment  de  mes  peines. 

II  ne  se  lassait  point  de  m'embrasser  et  de  m'ex- 
horter  a  prendre  du  courage  et  de  la  consolation; 
mais  comme  il  supposait  toujours  qu'il  fallait  me 
separer  de  Manon,  je  lui  fis  entendre  nettement  que 
c'etait  cette  separation  meme  que  je  regardais 
comme  la  plus  grande  de  mes  infortunes,  et  que 
j'etais  dispose  a  souffrir  non-seulement  le  dernier 
exces  de  la  misere ,  mais  la  mort  la  plus  cruelle, 
avant  que  de  recevoir  un  remede  plus  insupportable 
que  tous  mes  maux  ensemble. 

«<  Expliquez-vous  done,  medit-il;  quelle  espece 
de  secowrs  suis-je  capable  de  vous  donner,  si  vous 


PREMIERE    PARTIE.  77 

vous  revoltez  contre  toutes  mes  propositions  ?  »  Je 
nosais  lui  declarer  que  c'etait  de  sa  bourse  que 
j'avais  besoin.  II  le  comprit  pourtant  a  la  fin;  et, 
m'ayant  confesse  qu'il  croyait  m'entendre,  il  de- 
meura  quelque  temps  suspendu,  avec  l'air  d'une 
personne  qui  balance.  «  Ne  croyez  pas,  reprit-il 
bientdt,  que  ma  reverie  vienne  d'un  refroidissement 
de  zele  et  d'amitie ;  mais  a  quelle  alternative  me 
reduisez-vous ,  s'il  faut  que  je  vous  refuse  le  seul 
secours  que  vous  voulez  accepter,  ou  que  je  blesse 
mon  devoir  ea  vous  l'accordant?  car  n'est-ce  pas 
prendre  part  a  votre  desordre  que  de  vous  y  faire 
pers6verer? 

»  Cependant,  continua-t-il  apres  avoir  reflechi 
un  moment,  je  m'imagine  que  c'est  peut-&tre  l'etat 
violent  ou  l'indigence  vous  jette  qui  ne  vous  laisse 
pas  assez  de  liberte  pour  choisir  le  meilleur  parti. 
II  faut  un  esprit  tranquille  pour  gouter  la  sagesse  et 
la  verity.  Je  trouverai  le  moyen  de  vous  faire  avoir 
quelque  argent.  Permettez-moi ,  mon  cher  cheva- 
lier, ajouta-t-k  en  m'embrassant,  d'y  niettre  seule- 
ment  une  condition  :  c'est  que  vous  m'apprendrez 
ie  lieu  de  votre  demeure,  et  que  vous  souffrirez  que 


78  MANON   LESCAUT. 

je  fasse  du  moins  mes  efforts  pour  vous  ramener 
h  la  vertu,  que  je  sais  que  vous  aimez,  et  dont 
il  n'y  a  que  la  violence  de  vos  passions  qui  vous 
ecarte.  » 

Je  lui  accordai  sincerement  tout  ce  qu'il  souhai- 
tait,  et  je  le  priai  de  piaindre  la  malignite  de  mon 
sort,  qui  me  faisait  profiler  si  mal  des  conseils  d'un 
ami  si  vertueux.  II  me  mena  aussitot  chez  un  ban- 
quier  de  sa  connaissance,  qui  m'avanga  cent  pis- 
toles sur  son  billet;  car  il  n'6tait  rien  moins  qu'en 
argent  comptant.  J'ai  deja  dit  qu'il  n'etait  pas  riche : 
son  benefice  valait  naille  ecus;  mais,  comme  c'etait 
la  premiere  annee  qu'il  le  possedait,  il  n'avait  en- 
core rien  touch6  du  revenu ;  c'etait  sur  les  fruits 
futurs  qu'il  me  faisait  cette  avance. 

Je  sentis  tout  le  prix  de  sa  generosity  :  j'en  fus 
touche  jusqu'au  point  de  deplorer  l'aveuglement 
d'un  amour  fatal  qui  me  faisait  violer  tous  les 
devoirs ;  la  vertu  eut  assez  de  force  pendant  quel- 
ques  moments  pour  s'elever  dans  mon  coeur  contre 
ma  passion,  et  j'apergus,  du  moins  dans  cet  instant 
de  lumiere,  la  honte  et  Tindignite  de  mes  cbaines, 
Mais  ce  combat  fut  leger  et  dura  peu.  La  vue  de 


PREMIERE    PARTIE.  79 

Manon  m'aurait  fait  precipiter  du  ciel ;  et  je  m'elon- 
nai,  en  me  retrouvant  pres  d'elle,  que  j'eusse  pu 
traiter  un  moment  de  honteuse  une  tendresse  si 
juste  pour  un  objet  si  charmant. 

Manon  etait  une  creature  d'un  caractere  extraor- 
dinaire. Jamais  fille  n'eut  moins  d'attachement 
qti'eWe  pour  l'argent;  mais  elle  ne  pouvait  etre 
tranquilleun  moment  avec  lacrainte  d'en  manquer. 
C'etait  du  plaisir  etdes  passe- temps  qu'il  luifallait. 
Elle  n'eut  jamais  voulu  toucher  un  sou,  si  Ton  pou- 
vait  se  divertir  sans  qu'il  en  coute ;  elle  ne  s'infor- 
mait  pas  meme  quel  etait  lefonds  de  nos  richesses, 
pourvu  qu'eHe  put  passer  agreablement  la  journee; 
de  sorte  que,  n'etantniexcessivement  livreeaujeu, 
ni  capable  d'etre  eblouie  par  le  faste  des  grandes 
depenses,  rien  n'etait  plus  facile  que  de  la  satis- 
faire,  en  lui  faisant  naitre  tous  les  jours  des  amu- 
sements de  son  gout.  Mais  c'etait  une  chose  si  ne- 
cessaire  pour  elle  d'etre  ainsi  occupee  par  le  plaisir, 
qu'il  n'y  avait  pas  le  moindre  fond  a  faire  sans  cela 
sur  son  humeur  et  sur  ses  inclinations.  Quoiqu'elle 
m'aimat  tendrement,  et  que  je  fusse  le  seul,  comme 
elle  >en  convenait  volontiers,  qui  put  lui  faire  gouter 


80  MANON    LESCADT. 

parfaitement  les  douceurs  de  l'amour,  j'etais  pres- 
que  certain  que  sa  tendresse  ne  tiendrait  point  con- 
tre  de  certaines  craintes.  Elle  m'aurait  preT&e  a 
toute  la  terre  avec  une  fortune  mediocre ,  mais  je 
ne  doutais  nullement  qu'elle  ne  m'abandonnat  pour 
quelque  nouveau  de  B***,  lorsqu'ii  ne  me  resterait 
que  de  la  Constance  et  de  la  fidelite  a  lui  offrir. 

Je  resolus  doncderegler  si  bien  madepense  pap 
ticuliere,  ;que  je  fusse  toujours  en  &ai  de  fournir 
aux  siennes,  et  de  me  priver  plutdt  de  mille  choses 
necessaires  que  de  la  borner  m§me  pour  le  superflu. 
Le  carrosse  m'effrayait  plus  que  tout  le  reste ;  car 
il  n'y  avait  point  d'apparence  de  pouvoir  entretenir 
des  chevaux  et  un  cocher. 

Je  decouvris  ma  peine  a  M.  Lescaut.  Je  ne  lui 
avais  point  cache  que  j'eusse  recu  cent  pistoles  d'un 
ami.  II  me  repe"ta  que  si  je  voulais  tenter  le  hasard 
du  jeu,  il  ne  desesperait  point  qu'en  sacrifiant  de 
bonne  grace  une  centaine  de  francs  pour  traiterses 
associ^s,  je  ne  pusse  6tre  admis,  a  sa  recomman- 
dation,  dans  la  ligue  de  l'industrie.  Quelque  repu- 
gnance que  j'eusse  a  tromper,  je  me  laissai  entraii- 
ner  par  une  cruelle  necessite. 


PBEMIERE    PAKTIE.  81 

M.  Lescaiit  mepresenta,  ie  soir  mSme,v-oimne  un 
de  ses  parents.  II  ajouta  que  j'etais  d'autant  mieus 
dispose  a  reussir,  que  j'avais  besoin  de  plus  gran- 
des  faveurs  de  la  fortune.  Cependant  pour  faire 
connaitre  que  ma  misere  n'etait  pas  celle  dnn 
homme  de  neant,  il  leur  dit  que  j'etais  dans  le  des- 
sein  de  leur  donner  a  souper.  L'offre  fut  accepted. 
Je  les  traitai  magnifiquement.  On  s'entretint  long- 
temps  de  la  gentillesse  de  ma  figure  et  de  mes  heu- 
reuses  dispositions ;  on  pretendit  qu'il  y  avait  beau- 
coup  a  esperer  de  moi,  parce  qu'ayant  quelque  chose 
dans  la  physionomie  qui  sentait  l'honnete  homme, 
personne  ne  se  defierait  de  mes  artifices;  enfin  on 
rendit  grace  a  M.  Lescaut  d'avoir  procure  a  I'ordre 
un  novice  de  mon  merite,  et  i'on  chargea  un  des 
chevaliers  de  me  donner,  pendant  quelques  jours, 
les  instructions  necessaires. 

Le  principal  theatre  de  mes  exploits  devait  etre 
l'h&tel  de  Transylvanie,  ou  il  y  avait  une  table  de 
phavaon  dans  une  salle,  et  divers  autres  jeux  de 
cartes  et  de  des  dans  la  galerie.  Cette  academie  se 
tenait  au  profit  de  monsieur  le  prince  de  R*",  qui 
demeurait  alors  a  Clagny,  et  la  plupart  de  ses  offi- 


82  MANON    LESCAOT. 

ciers  etaient  de  notre  societe.  Le  dirai-je  a  ma  honte? 
je  profitai  en  peu  de  temps  des  legons  de  mon  mai- 
tre ;  j'acquis  surloutbeaucoup  d'habilete"  a  faire  une 
volte-face,  k  filer  la  carte ;  et  m'aidant  fort  bien 
d'une  longue  paire  de  manchettes,  j'escamotais  as- 
sez  legerement  pour  tromper  les  yeux  des  plus  ha- 
biles  et  ruiner  sans  affectation  quantite  d'honnetes 
joueurs.  Cette  adresse  extraordinaire  hata  si  fort 
les  progres  de  ma  fortune,  que  je  me  trouvai  en 
peu  de  semaines  des  sommes  considerables,  outre 
eel  les  que  je  partageais  de  bonne  foi  avec  mes 
associes. 

Je  ne  craignis  plus  alors  dedecouvrir  a  Manoa 
notre  perte  de  Chaillot ;  et,  pour  la  consoler  en  lui 
apprenant  cette  facheuse  nouvelle,  je  louai  une 
maison  garnie,  ou  nous  nous  gtabiimes  avec  un  air 
d'opulence  et  de  securite. 

Tiberge  n'avait  pas  manque,  pendant  ce  temps-la, 
de  me  rendre  de  frequentes  visiles.  Sa  morale  ne 
finissait  point.  II  recommengait  sans  cessea  me  re- 
presenter  le  tort  que  je  faisais  a  ma  concience,  a 
mon  honneur  et  a  ma  fortune.  Je  recevais  ses  avis 
avec  amitie;  et,  quoique  je  n'eusse  pas  la  momdre 


PREMIERE    PARTIE,  83 

disposition  a  les  suivre,  je  lui  savais  bon  gre  de 
soa  zele,  parce  que  j'en  connaissais  la  source. 
Quelquefois  je  le  raillais  agreablement  en  presence 
mems  de  Manon,  et  je  l'exhortais  a  n'etre  pas  plus 
scrupuleux  qu'un  grand  nombre  d'eveques  et  d'au- 
tres  pretres  qui  savent  fort  bien  aceorder  une  mai- 
tresse  avec  un  benefice.  «  Voyez,  lui  disais-je,  en 
lui  montrantles  yeux  de  la  mienne,  et  dites-moi 
s'il  y  a  des  fautes  qui  ne  soient  pas  justifiees  par 
une  si  belle  cause.  » II  prenait  patience.  Illapoussa 
meme  assez  loin;  mais  lorsqu'il  vit  que  mes  riches- 
ses  augmentaient,  etque  non-seulement  je  luiavais 
restitue  ses  cent  pistoles,  mais  qu'ayant  loue  une 
nouvelle  maison  et  double  ma  depense,  j'allais  me 
replonger  plus  que  jamais  dans  les  plaisirs,  il  chan- 
gea  entierement  de  ton  et  de  manieres :  il  se  plaignit 
de  mon  endurcissement,  il  me  menaca  des  chati- 
ments  du  ciel,  et  il  me  predit  une  partie  des  mal- 
heurs  qui  ne  tarderent  guere  a  m'arriver.  « Il  est  im- 
possible, me  dit-il ,  que  les  richesses  qui  servent  a 
l'entretien  de  vos  desordres  vous  soient  venues  par 
des  voies  legitimes.  Vous  les  avez  acquises  injuste- 
ment,  elles  vous  seront  ravies  de  meme.  La  plus 


84  MANON    LESCAUT. 

terrible  punition  de  Dien  serait  de  vous  en  laisser 
jouir  tranquillement.  Tous  mes  conseils,  ajouta-t-il, 
vous  ont  6te  inutiles ;  je  ne  prevois  que  trop  qu'ils 
vous  seront  bientbt  importuns.  Adieu,  ingrat  el 
faible  ami.  Puissent  vos  criminels  plaisirs  s'eva- 
nouir  comme  une  ombre !  Puissent  votre  fortune  et 
votre  argent  perir  sans  ressource,  et  vous  rester 
seul  et  nu,  pour  sentir  la  vanite  des  biens  qui  vous 
ont  follement  enivre !  C'est  alors  que  vous  me  trou- 
verez  dispose  a  vous  aimer  et  a  vous  servir ;  mais 
je  romps  aujourd'hui  tout  commerce  avec  vous,  et 
je  deteste  la  vie  que  vous  menez.  » 

Ce  fut  dans  ma  cbambre,  aux  yeux  de  Manon, 
qu'il  me  fit  cette  harangue  apostolique.  II  se  leva 
pour  se  retirer.  Je  voulus  le  retenir;  maisje  fus 
arr&te  par  Manon,  qui  me  dit  que  c'etait  un  foil 
qu'il  fallait  laisser  sortir. 

Son  discours  ne  laissa  pas  de  faire  quelque  im- 
pression sur  moi.  Je  remarque  ainsi  les  diverses 
occasions  ou  mon  cceur  sentit  un  retour  vers  Je 
bien,  parce  que  c'est  a  ce  souvenir  que  j'ai  du 
ensuite  une  partie  de  ma  force  dans  les  plus  mal- 
heureuses  circonstances  de  ma  vie. 


PREMIERE   PARTIE  85 

Les  caresses  de  Manon  dissiperent  en  un  moment 
le  chagrin  que  cette  scene  m'avait  cause.  Nous  con- 
tinuames  de  mener  une  vie  toute  composee  de  plai- 
sirs  et  d'amour.  L'augmentation  de  nos  lichesses 
redoubla  notre  affection.  V6nus  et  la  fortune  n'a- 
vaient  point  d'esclaves  plus  heureux.  Dieux !  pour- 
quoi  nommer  le  monde  un  lieu  de  miseres,  puis- 
qu'on  peut  y  gouter  de  si  charmantes  delices!  Mais 
helasl  ieur  faible  est  de  passer  trop  vite.  Quelle 
autre  felicile"  voudrait-on  se  proposer,  si  elles  etaient 
de  nature  a  durer  toujours?  Les  n6tres  eurent  le 
sort  commun,  c'est-a-dire  de  durer  peu  et  d'etre 
suivies  par  des  regrets  amers. 

J'avais  fait  au  jeu  des  gains  si  considerables,  que 
je  pensais  a  placer  une  partie  de  mon  argent.  Mes 
domestiques  n'ignoraient  pas  mes  succes,  surtout 
mon  valet  de  chambre  et  la  suivante  de  Manon, 
devant  lesquels  nous  nous  entretenions  souvent 
sans  defiance.  Cette  fille  etait  jolie;  mon  valet  en 
etait  amoureux.  lis  avaient  affaire  a  des  maitres 
jeunes  et  faciles,  qu'ils  s'imaginerent  pouvoir  trom- 
per  aisement.  lis  en  conQurent  le  dessein,  et  ils 
Vexecuterent  si  malheureusement  pour  nous,  qu'ils 


86  MANON    LESCACT. 

nous  mirent  dans  un  etat  dont  il  ne  nous  a  jamais 
ele  possible  de  nous  relever. 

M.  Lescaut  nous  ayant  un  jour  donne  a  souper, 
iletait  environ  minuit  lorsque  nous  retoumames 
au  logis.  J'appelai  mon  valet,  et  Manon  sa  femme 
de  chambre ;  ni  l'un  ni  l'autre  ne  parurent.  On  nous 
dit  qu'ils  n'avaient  point  el&  vus  daas  la  maison 
depuis  huit  heures,  et  qu'ils  etaient  partis  apres 
avoir  fait  transporter  quelques  caisses,  suivant  les 
ordres  qu'ils  disaient  avoir  recus  de  moi.  Je  pres- 
seotis  une  partie  de  la  verite ;  mais  je  ne  formai 
point  de  soupcons  qui  ne  fussent  surpasses  par  ce 
que  j'apergus  en  entrant  dans  ma  chambre.  La  ser- 
rure  de  mon  cabinet  avail  ete  forcee  et  mon  argent 
enleve"  avec  tous  mes  habits.  Dans  le  temps  que  je 
reflechissais  seul  sur  cet  accident,  Manon  vint,  tout 
effrayee,  m'apprendre  qu'on  avait  fait  le  meme 
ravage  dans  son  appartement. 

Le  coup  me  parut  si  cruel,  qu'il  n'y  eut  qu'ua 
effort  extraordinaire  de  raison  qui  m'empecha  de 
me  livrer  aux  cris  et  aux  pleurs.  La  crainte  de  com- 
muniquer  mon  desespoir  a  Manon  me  fit  affecter  de 
prendre  un  visage  tranquille.  Je  lui  dis  en  badinani 


PREMIERS    PARTIE.  87 

que  je  me  vengerais  sur  quelque  dupe  a  I'hdtel  de 
Transylvanie.  Cependant  elle  me  sembla  si  sensible 
a  notre  malheur,  que  sa  tristesse  eut  bien  plus  de 
force  pour  m'affliger  que  ma  joie  feinte  p'en  avait 
eu  pour  i'empecher  d'etre  trop  abattue.  «  Nous 
sommes  perdus !  »  me  dit-elle  les  larmes  aux 
yeux.  Je  m'efforcai  en  vain  de  la  consoler  par  mes 
caresses.  Mes  propres  pleura  trahissaient  mon  d6- 
sespoir  et  ma  consternation.  En  effet,  nous  etions 
mines  si  absolument,  qu'il  ne  nous  restait  pas  une 
chemise. 

Je  pris  le  parti  d'envoyer  chercher  sur-le-champ 
monsieur  Lescaut.  II  me  conseilla  d'aller  a  l'heure 
meme  chez  monsieur  le  lieutenant  de  police  et  mon- 
sieur le  grand  prevdtde  Paris.  J'y  aliai,  mais  cefut 
pour  mon  plus  grand  malheur ;  car,  outre  que  cette 
demarche  et  celles  que  je  lis  faire  a  ces  deux  offi- 
ciers  de  justice  ne  produisirent  hen,  je  donnai  le 
temps  a  Lescaut  d'entretenir  sa  sosur  et  de  lui  ins- 
pirer,  nendant  mon  absence,  une  horrible  resolu- 
tion. II  lui  parla  de  monsieur  de  G***  M***,  vieux 
voluptueux  qui  payait  prodigalement  ses  plaisirs,  et 
lui  fit  envisages'  tant  d'avantages  a  se  mettre  a  sa 


88  MANON     LESCAUT. 

solde,  que,  troublee  comme  elle  etait  par  notre  dis- 
grace, elle  en  Ira  dans  tout  ce  qu'il  entreprit  de  lui 
persuader.  Cet  honorable  marche  fut  conclu  avant 
mon  retour,  et  l'execution  remise  au  lendemain, 
apres  que  Lescaut  aurait  prevenu  monsieur  de  G"" 

Je  le  trouvai  qui  m'attendait  au  logis;  mais 
Manon  s'etait  couchee  dans  son  appartement,  et 
elle  avait  donne  ordre  a  son  laquais  de  me  dire 
dire  qu'ayant  besoin  d'un  peu  de  repos,  elle  me 
priait  de  la  laisser  seule  pendant  cette  nuit.  Lescaut 
me  quitta  apres  m' avoir  offert  quelques  pistoles  que 
j'acceptai. 

II  etait  pres  de  quatre  heures  quand  je  me  mis  au 
lit;  et  m'y  etant  encore  occupe  longtemps  des 
moyens  de  retablir  ma  fortune,  je  m'endormis  si 
tard,  que  je  ne  pus  me  reveiller  que  vers  les  onze 
heures  ou  midi.  Je  me  levai  promptement  pour 
aller  m'informer  de  la  sante  de  Manon  :  on  me  dit 
qu'elle  etait  sortie  une  heure  auparavant  avec  son 
frere,  qui  l'etait  venu  prendre  dans  un  carrosse  de 
louage.  Quoiqu'une  telle  partie  faite  avec  Lescaut 
me  parut  mysterieuse,  je  me  fis  violence  pour  sus- 


PREMIERE    PARTIE.  89 

pendre  mes  soupcons.  Je  laissai  couler  quelques 
heures  que  je  passai  a  lire.  Enfin,  n'etant  plus  le 
maitre  de  mon  inquietude,  je  me  promenai  a  grands 
pas  dans  nos  appartements.  J'apercus  dans  celui  de 
Manon  une  lettre  cachetee  qui  etait  sur  la  table. 
L'adresse  etait  a  moi,  et  l'ecriture  de  sa  main.  Je 
1'ouvris  avec  un  frisson  mortel ;  elle  etait  dans  ces 
tennes  : 

«  Je  te  jure,  mon  cher  chevalier,  que  tu  es  Pidole 
»  de  mon  coeur,  et  qu'il  n'y  a  que  toi  au  monde 
»  que  je  puisse  aimer  de  la  facon  dont  je  t'aime; 
»  mais  ne  vois-tu  pas,  ma  pauvre  chere  ame,  que 
»  dans  l'etat  ou  nous  sommes  reduits,  c'est  une 
»  sotte  vertu  que  la  fidelite?  Crois-tu  qu'on  puisse 
»  etre  bien  tendre  lorsqu'on  manque  de  pain?  La 
»  faim  me  causerait  quelque  meprise  fatale;  je  ren- 
»  drais  quelque  jour  le  dernier  soupir  en  croyant  en 
»  pousser  un  d'amour.  Jet'adore,  compte  la-dessus; 
»  mais  laisse-moi  pour  quelque  temps  le  management 
»  de  notre  fortune.  Malheur  a  qui  va  tomber  dans 
»  mes  filets !  je  travaille  pour  rendre  mon  chevalier 
•»  riche  et  heureux.  Mon  frere  I  apprendra  des  nou- 


90  MANON    LESCAOT. 

»  velles  de  ta  Manon ;  il  te  dira  qu'elle  a  pleure"  de 
»  la  necessite  de  te  quitter.  » 

Je  demeurai,  apres  eette  lecture,  dans  un  6tat 
qui  me  serait  difficilea  deerire;  car  j'igaore  encore 
aujourd'hui  par  quelle  espece  de  sentiments  je  fus 
alors  agite\  Ce  fut  une  de  ces  situations  uniques, 
auxquelles  on  n'a  rien  eprouve"  qui  soit  semblable : 
on  ne  saurait  les  expliquer  aux  autres,  parce  qu'ils 
n'en  ont  pas  l'idee ;  et  Ton  a  peine  a  se  les  bien 
demeler  a  soi-meme,  parce  qu'etant  seules  de  leur 
espece,  cela  ne  se  lie  a  rien  dans  la  memoire,  et 
ne  peut  meme  etre  rapproche  d'aucun  sentiment 
connu.  Cependant,  de  quelque  nature  que  fussent 
les  miens,  il  est  certain  qu'il  devait  y  entrer  de  la 
douleur,  du  depit,  de  la  jalousie  et  de  la  honte. 
Heureux,  s'il  n'yfut  pas  entre  encore  plus  d'  amour! 

Elle  m'aime,  je  le  veux.  croire;  mais  ne  faudrait- 
il  pas,  m'ecriai-je,  qu'elle  fut  un  monstre  pour  me 
bair?  Quels  droits  eut-on  jamais  sur  un  coeur  que 
je  n'aie  pas  sur  le  sien  ?  Qitg  me  reste-t-il  a  faire 
pour  elle,  apres  tout  ce  que  jelui  aisacrifie?  Cepen- 
dant elle  m'abandonne !  et  i'ingrate  se  croit  a  cou- 


PREMIERE    PARTIE.  94 

vert  de  mes  reproches  en  me  disantqu'elle  ne  cesse 
pas  de  m' aimer !  Elle  apprehende  la  faim !  Dieu 
d'amou?!  quelle  grossierete  de  sentiments,  et  que 
c'est  repondre  mal  a  ma  delicatesse !  Je  ne  l'ai  pas 
apprehendee,  moi  qui  m'y  expose  si  volontiers  pour 
eile  en  renongant  a  ma  fortune  et  aux  douceurs  de 
la  maison  de  mon  pere;  moi  qui  me  suis  retranche 
jusqu'au  necessaire  pour  satisfaire  ses  petites 
humeurs  et  ses  caprices !  Elle  m'adore,  dit-elle.  Si 
tu  m'adorais,  ingrate,  je  sais  bien  de  qui  tu  aurais 
pris  des  conseils;  tu  ne  m'aurais  pas  quitte,  du 
moins,  sans  me  dire  adieu.  C'est  a  moi  qu'il  faut 
demander  quelles  peioes  cruelles  on  sent  de  se  sepa- 
rer  de  ce  qu'on  adore.  II  faudrait  avoir  perdu  l'es- 
pritpour  s'y  exposer  volontairement. 

Mes  plaintes  furent  interrompues  par  une  visite 
a  laquelle  je  ne  m'attendais  pas ;  ce  fut  celle  de 
Lescaut.  «  Bourreau!  lui  dis-je  en  mettant  l'epee  a 
la  main,  ou  est  Manon?  qu'en  as-tu  fait?  Ce  mou- 
vemeat  l'effraya.  II  me  repondit  que  si  c'etait  ainsi 
que  je  le  recevais,  lorsqu'il  venait  me  *.  endre  o&mpte 
du  service  le  plus  considerable  qu'il  eut  pu  me 
rendre,  il  allait  se  retirer  et  ne  remettrait  jamais  le 


92  MANON    LESCAUT. 

pied  chez  moi.  Je  courus  a  la  porte  de  la  chambre, 
que  je  fermai  soigneusement.  «  Ne  t'imagine  pas, 
lui  dis-je  en  me  tournant  vers  lui,  que  tu  puisses 
me  prendre  encore  une  fois  pour  dupe  et  me  trom- 
per  par  des  fables.  II  faut  defendre  ta  vie  ou  me 
faire  retrouver  Manon. — La,  que  vous  etes  vif! 
repartit-il ;  c'est  l'unique  sujet  qui  m'amene.  Je 
viens  vous  annoncer  un  bonheur  auquel  vous  ne  pen- 
sez  pas,  et  pour  lequel  vous  reconnaltrez  peut-etre 
que  vous  m'avez  quelque  obligation.  »>  Je  voulus 
etre  eclairci  sur-le-champ. 

II  me  raconta  que  Manon,  ne  pouvant  soutenir  la 
crainte  de  la  misere,  et  surtout  1'idee  d'etre  obligee 
tout  d'un  coup  a  la  r^forme  de  notre  equipage, 
l'avait  prie  de  lui  procurer  la  connaissance  de 
M.  de  G***  M***,  qui  passait  pour  un  homme  gene- 
reux.  II  n'eut  garde  de  me  dire  que  le  conseil  etait 
venu  de  lui,  ni  qu'il  eut  prepare  les  voies  avant  que 
de  l'y  conduire.  «  Je  l'y  ai  menee  ce  matin,  conti- 
nua-t-il,  etcet  honnete  homme  a  ete  si  charme  de 
son  merite,  qu'il  l'a  invitee  d'abord  a  lui  tenir  com- 
pagnie  a  sa  maison  de  campagne,  ou  il  est  alle  pas 
ser  quelques  jours.  Moi,  ajouta  Lescaut,  qui  ai 


PREMIERE    PARTIE.  93 

pen£tr6  tout  d'un  coup  de  quel  avantage  cela  pou- 
vait  6tre  pour  vous,  je  lui  ai  fait  entendre  adroite- 
ment  que  Manon  avait  essuye  des  pertes  considera- 
bles; et  j'ai  tellement  pique  sa  generosite,  qu'il  a 
commence  par  lui  faire  un  present  dedeux  cents  pis- 
toles. Je  lui  ai  dit  que  cela  etait  honnSte  pour  le 
present,  mais  que  l'avenir  amenerait  a  ma  soeur  de 
grands  besoins;  qu'elle  s'etait  chargee  d'ailleurs 
du  soin  d'unjeunefrere  qui  nous  etait  reste  sur  les 
bras  apres  la  mort  de  nos  pere  et  mere,  et  que 
s'il  la  croyait  digne  de  son  estime,  il  ne  la  laisserait 
pas  souffrir  dans  ce  pauvre  enfant  qu'elle  regardait 
comme  la  moitie  d'elle-meme.  Ce  recit  n'a  pas 
manque  de  1'attendrir.  II  s'est  engage"  a  louer  une 
maison  commode  pour  vous  et  pour  Manon ;  car 
c'est  vous-meme  qui  etes  ce  pauvre  petit  frere  or- 
phelin.  II  a  promis  de  vous  meubler  proprement  et 
de  vous  fournir  tous  les  mois  quatre  cents  bonnes 
'ivres,  qui  en  feront,  si  je  compte  bien,  quatre  mille 
huit  cents  a  la  fin  de  chaque  annee.  II  a  laisse  ordre 
a  son  intendant,  avant  que  de  partir  pour  sa  cam- 
pagne,  de  chercher  une  maison  el  de  la  tenir  prete 
pour  son  retour.  Vous  reverrez  alors  Manon,  qui 


94  MANON    LESCAUT. 

w'a  charge  de  vous  embrasser  mille  fois  pour 
elle,  etde  vous  assurer  qu'elle  vous  aime  plus  que 
jamais.  » 

Je  m'assis  en  revant  a  cette  bizarre  disposition 
demon  sort.  Je  me  trouvai  dans  un  partage  de  sen- 
timents, et  par  consequent  dans  une  incertitude  si 
difficile  a  terminer,  que  je  demeurai  longtempssans 
repondre  a  quantite  de  questions  que  Lescaut  me 
.aisait  l'une  sur  1' autre.  Ce  fut  dans  ce  moment  que 
1'honneur  et  la  vertu  me  firent  sentir  encore  les 
pointes  du  remords,  et  que  je  jetai  les  yeux  en  sou- 
pirant  vers  Amiens,  vers  la  maison  de  mon  pere, 
vers  Saint-Sulpice,  et  vers  tous  les  lieux  oil  j'avais 
vecu  dans  l'innocence.  Par  quel  immense  espace 
n'etais-je  pas  separe  de  cet  heureux  etat!  Je  ne  le 
voyais  plus  que  de  loin,  comme  une  ombre  qui 
attirait  encore  mes  regrets  et  mes  desirs,  mais  trop 
faible  pour  exciter  mes  efforts.  Par  quelle  fatalite, 
disais-je,  suis-je  devenu  si  criminel?  L'amour  est 
une  passion  innocente;  comment  s'est-il  change 
pour  moi  en  une  source  de  miseres  et  de  desordres? 
Qui  m'empechait  de  vivre  tranquille  et  vertueux 

evecManon?  Pourquoi  ne  l'epousais-je  point  avant 


PREMIERE    PARTIE.  95 

que  d'obtenir  rien  de  son  amour?  Mon  pere,  qui 
m'aimait  si  tendrement,  n'y  aurait-il  pas  consenti, 
sije  Ten  eusse  pressSavec  des  instances  legitimes? 
Ah !  mon  pere  1'aurait  cherie  lui-meme  comme  une 
fille  charmante,  trop  digne  d'etre  la  femme  de  son 
fils;  je  serais  heureux  avec  1'amour  de  Manon,  avec 
1'affection  de  mon  pere,  avec  1'estime  des  honnetes 
gens,  avec  les  biens  de  lafortune  etla  tranquillitede 
la  vertu.  Revers  funeste !  Quel  est  l'infame  person- 
nage  qu'on  vient  ici  me  proposer?  Quoi!  j'irai  par- 
tager...  Mais  y  a-t-il  a  balancer,  si  c'est  Manon  qui 
l'a  regis  et  si  je  la  perds  sans  cette  complaisance? 
«  Monsieur  Lescaut,  m'ecriai-je  en  fermant  les  yeux, 
comme  pour  ecarter  de  si  chagrinantes  reflexions, 
si  vous  avez  eu  dessein  de  me  servir,  je  vous  en  rends 
graces.  Vous  auriez  pu  prendre  une  voie  plus  hon- 
nete ;  mais  c'est  une  chose  finie,  n'est-ce  pas  ?  ne 
pensons  done  plus  qu'a  profiler  de  vos  soins  et  a 
remphr  votre  promesse. » 

Lescaut,  a  qui  ma  colere  sulvie  d'un  fort  long 
silence  avait  cause"  de  l'embarras ,  fut  ravi  de  me 
voir  prendre  un  parti  tout  different  de  celui  qu'il 
avait  appr^hende"  sans  doute  ;  il  n'6tait  rien  moins 


96  MAN0N    LESCAUT. 

que  brave,  et  j'en  eus  de  meilleures  preuves  dans 
la  suite.  «  Oui,  oui ,  se  hata-t-il  de  me  repondre, 
c'sst  an  fort  bon  service  que  je  vous  ?i  rendu,  et 
vous  verrez  que  nous  en  tirerons  plus  d'avantage 
que  vous  ne  vous  y  attendiez.  »  Nous  eoncertames 
de  quelle  maniere  nous  pourrions  prevenir  les  de- 
fiances que  M.  de  G***  M***  pouvait  concevoir  de 
notre  fraternite  en  me  voyant  plus  grand  et  un 
peu  plus  age  peut-etre  qu'il  ne  se  l'imaginait.  Nous 
ne  trouvames  point  d'autre  moyen  que  de  prendre 
devant  luiun  air  simple  et  provincial,  etde  lui  faire 
croire  que  j'etais  dans  le  desseind'entrerdans  l'etat 
ecclesiastique,  etque  j'allaispourcela  tous  les  jours 
au  college.  Nous  resolumes  aussi  que  je  me  mettrais 
fortmal  la  premiere  fois  que  je  serais  admis  al'hon- 
neur  de  le  saluer. 

II  revint  a  la  ville  trois  ou  quatre  jours  apres.  II 
conduisit  lui-meme  Manon  dans  la  maison  que  son 
intendant  avait  eu  soin  de  preparer.  Elle  fit  avertir 
aussitot  Lescaut  de  son  retour,  et  celui-ci  m'en 
ayant  donne  avis,  nous  nous  rendimes  tous  deux 
chez  elle.  Le  vieil  amant  en  elait  deja  sorti. 

Malgre  la  resignation  avec  laquelleje  m'^tais 


PREMlfeRE    PARTIE.  97 

goumis  a  ses  volont£s,  je  ne  pus  reprimer  le  mur- 
mure  de  mon  cceur  en  la  revoyant.  Je  lui  parus 
triste  et  languissant.  La  joie  de  la  retrouver  ne 
l'emportait  pas  tout  a  fait  sur  le  chagrin  de  son  in- 
fidelite ;  elle ,  au  contraire ,  paraissait  transported 
du  plaisir  de  me  revoir.  Elle  me  fit  des  reproches 
de  ma  froideur.  Je  ne  pus  m'empecher  de  laisser 
echapper  les  noms  de  perfide  et  d'infidele,  que  j'ac- 
compagnai  d'autant  de  soupirs. 

Elle  me  railla  d'abord  de  ma  simplicite ;  mais 
lorsqu'elle  vit  mes  regards  s'attacher  toujours  tris- 
tement  sur  elle,  et  la  peine  que  j'avais  a  digerer 
un  changement  si  contraire  a  mon  humeur  eta  mes 
desks,  elle  passa  seule  dans  son  cabinet.  Jela  sui- 
vis  un  moment  apres.  Je  l'y  trouvai  tout  en  pleurs. 
Je  lui  demandai  ce  qui  les  causait.  «  II  t'est  bien 
aise  de  le  voir,  me  dit-elle  :  comment  veux-tu  que 
je  vive,  si  ma  vue  n'est  plus  propre  qu'a  te  causer 
un  air  sombre  et  chagrin  ?  Tu  ne  m'as  pas  fait  une 
seule  caresse  depuis  une  heure  que  tu  es  ici,  et  tu 
as  recu  les  miennes  avec  la  majeste  du  Grand 
Turc  au  serail. 

—  Ecoutez,  Manon,  lui  repondis-je  en  l'embras- 


38  MANON    LESCAUT. 

sant,  je  ne  puis  vous  cacher  que  j'ai  Je  eoeur  raor- 
tellement  afflige\  Je  ne  parle  point  a  present  des 
alarmes  ou  votre  fuite  imprevue  m*a  jete,  ni  de  la 
cruaute  que  vous  avez  eue  de  m'abandonner  sans 
un  mot  de  consolation,  apres  avoir  passe  la  nuit 
dans  un  autre  lit  que  moi ;  Se  charme  de  votre  pre- 
sence m'en  ferait  Men  oublier  davantage.  Mais 
croyez-voos  que  je  puisse  penser  sans  soupirs  et 
nieme  sans  verser  des  larmes,  continuai-je  en  en 
versant  quelques  unes,  a  la  triste  et  malheureuse 
vie  que  vous  voulez  que  je  menedans  cette  maison? 
Laissons  ma  naissance  et  mon  honneur  a  part;  ce 
ne  sont  plus  des  raisons  si  faibles  qui  doivent  en» 
trer  en  concurrence  avec  un  amour  tel  que  le  mien; 
mais  cet  amour  meme,  ne  vous  imaginez-vous  pas 
qu'il  gemit  de  se  voir  si  mal  recompense  ou  plutdt 
traits  si  cruellement  par  une  ingrate  et  dure  mai- 
tresse?...» 

Elle  m'interrompit :  «  Tenez,  dit-elle,  mon  che- 
valier, il  est  inutile  de  me  tourm  enter  par  des  re- 
proches  qui  me  percent  le  cosur  lorsqu'ils  viennent 
de  vous.  Je  vois  ce  qui  vous  blesse.  J'avais  esp&e1 
que  vous  consentiriez  au  projet  que  j'avais  fait  pour 


PREMIERE    PARTIE.  99 

rfitablir  un  peu  notre  fortune,  et  c'etait  pour  mana- 
ger votre  delicatesse  que  j'avais  commence  a  1'exe- 
cuter  sans  votre  participation ;  mais  j'y  renonce, 
puisque  vous  ne  I'approuvez  pas.  »  Eile  ajouta 
qu'elle  ne  me  demandait  qu'un  peu  de  complaisance 
pourle  reste  dujour;  qu'elle  avait  deja  regu  deux 
cents  pistoles  de  son  vieil  amant,  et  qu'il  lui  avail 
promis  de  lui  apporter  le  soir  un  beau  collier  de  per- 
les  avec  d'autres  bijoux,  et  par~dessus  cela  la  moi- 
tie  de  la  pension  annuelle  qu'il  lui  avait  promise. 
«  Laissez-moi  seulement  le  temps,  me  dit-elle,  de 
recevoir  ces  presents;  je  vous  jure  qu'il  ne  pourra 
se  vanter  des  avantages  que  je  lui  ai  donnes  sur  moi, 
car  je  1'ai  remis  jusqu'a  present  a  la  ville.  II  est 
vrai  qu'il  m'a  baise  plus  d'un  million  de  fois  les 
mains ;  il  est  juste  qu'il  paye  ce  plaisir,  et  ce  ne 
sera  point trop  que  cinq  ou  six  mille  francs,  en  pro- 
portionnant  le  prix  a  ses  richesses  et  a  son  age.» 

Sa  resolution  me  fut  beaucoup  plus  agreable  que 
1'esperance  des  cinq  mille  livres.  J'eus  lieu  de  recon 
naitre  que  mon  cceur  n'avait  point  encore  perdu  tout 
sentiment  d'honneur,  puisqu'il  etait  si  satisfait 
d'echapper  a  l'infamie ;  mais  j'etaisne  pour  les  cour- 


400  MANON    LESCAUT, 

tes  joies  et  les  longues  douleurs.  La  fortune  ne  me 
delivra  d'un  precipice  que  pour  me  f  aire  tomber  dans 
un  autre.  Lorsquej'eus  marque  a  Manon  par  mille  ca- 
resses combien  je  me  croyais  heureux  de  son  chan- 
gement,  je  lui  dis  qu'il  fallait  en  instruire  monsieur 
Lescaut,  afin  que  nos  mesures  se  prissent  de  con- 
cert. II  en  murmura  d'abord;  mais  les  quatre  a 
cinq  mille  livres  d' argent  comptant  le  firent  entrer 
gaiement  dans  nos  vues.  II  fut  done  regie  que  nous 
nous  trouverions  tous  a  souper  avec  M.  de  G*** 
M***,  et  cela  pour  deux  raisons  :  l'une,  pour  nous 
donner  le  plaisir  d'une  scene  agreable  en  me  faisant 
passer  pour  un  6colier,  frere  de  Manon ;  l'autre, 
pour  empScher  ce  vieux  libertin  des'emanciper  trop 
avec  ma  maitresse,  par  le  droit  qu'il  croirait  s'Stre 
acquis  en  payantsi  liberalement  d'avance.  Nousde- 
vions  nous  retirer,  Lescaut  et  moi,  lorsqu'il  monte- 
rait  a  la  chambre  ou  il  comptait  passer  la  nuit;  et 
Manon,  au  lieu  de  le  suivre,  nous  promit  de  sortir  et 
de  la  venfr  passer  avec  moi.  Lescaut  se  chargea  du 
soin  d'avoir  exactement  un  carrosse  a  la  porte. 

L'heure  du  souper  etant  venue,  monsieur  de 
G***  M***  ne  se  fit  pas  attendre  longtemps.  Lescaut 


PREMIERE    PART1E.  MM 

eiait  avec  sa  soeur  dans  la  salle.  Le  premier  com- 
pliment du  vieillard  fut  d'offrir  a  sa  belle  un  collier, 
des  bracelets  et  des  pendants  de  perles  qui  valaient 
au  moins  milleecus.  Illui  compta  ensuite  en  beaux 
louis  d'or  k  somme  de  deux  mille  quatre  cents 
livres,  qui  faisait  la  moitie"  de  la  pension.  II  assai- 
sonna  son  present  de  quantite  de  douceurs  dans  le 
gout  de  la  vieille  cour.  Manon  ne  put  lui  refuser 
quelques  baisers;  c'etait  autant  de  droits  qu'elle 
acquerait  sur  l'argent  qu'il  lui  mettait  entre  les 
mains.  J'etais  a  la  porte,  ou  je  pretais  l'oreille  en 
attendant  que  Lescaut  m'avertit  d'entrer. 

II  vint  me  prendre  par  la  main,  lorsque  Manon 
eutserre  l'argent  et  les  bijoux;  et  me  conduisant 
vers  monsieur  de  G***  M***,  il  m'ordonna  de  lui 
faire  la  reverence.  J'en  fis  deux  ou  trois  des  plus 
profondes.  «  Excusez,  monsieur,  lui  dit  Lescaut, 
c'est  un  enfant  fort  neuf.  II  est  bien  eloigne,  comme 
vous  le  voyez,  d'avoir  les  airs  de  Paris ;  mais  nous 
esperons  qu'un  peu  d'usage  le  fagonnera.  Vous  au- 
rez  l'honneur  de  voir  ici  souvent  monsieur,  ajouta-t- 
il  en  se  tournant  vers  moi ;  faites  bien  votre  profit 
d'un  si  bon  modele.  » 


*02  MAN0N    LESCAUT. 

Le  vieil  amant  parut  prendre  plaisir  a  me  voir.  II 
me  donna  deux  ou  trois  petits  coups  sur  la  joue,  en 
me  disant  que  j'etais  un  joli  garcon,  mais  qu'il  fal- 
lait  etre  sur  mes  gardes  a  Paris,  ou  les  jeunes  gens 
se  laissent  aller  facilement  a  la  debauche.  Lescaut 
i'assura  que  j'etais  naturellement  si  sage,  que  je 
ne  parlais  que  de  me  faire  pretre,  et  que  tout  mon 
plaisir  etait  a  faire  des  petites  chapelles.  «  Je  lui 
trouve  l'air  de  Manon,  »  reprit  le  vieillard  en  me 
haussant  le  menton  avec  la  main.  Je  repondis  d'un 
air  niais  :  « Monsieur,  c'est  que  nos  deux  chairs  se 
touchent  de  bien  proche;  aussi  j'aime  ma  soeur 
comme  un  autre  moi-meme.  —  L'entendezvous? 
dit-il  a  Lescaut;  il  a  de  1' esprit.  C'est  dommage  que 
eet  enfant-la  n'ait  pas  un  peu  plus  de  monde.  — 
Ho!  monsieur,  repris-je,  j'en  ai  vu  beaucoup  chez 
nous  dans  les  eglises,  et  je  crois  bien  que  j'en  trou- 
verai  a  Paris  de  plus  sots  que  moi.  —  Voyez,  ajouta- 
t-il,  cela  est  admirable  pour  un  enfant  de  provinces 

Toate  notre  conversation  fut  a  peu  pies  du  meme 
gout  pendant  le  souper.  Manon,  qui  etait  badine, 
fat  piusieurs  fois  s«r  le  point  de  gater  tout  par  ses 
Eclats  de  rire.  Je  trouvai  Foccasion,  en  soupant,  de 


PREMIERE    PARTIE.  103 

!ui  raconter  sa  propre  histoire  et  le  mauvais  sort 
qui  le  menagait.  Lescaut  et  Manontremblaient  pen- 
dant mon  recit,  surtout  lorsque  je  faisais  son  por- 
trait aa  naturel;  mais  l'amour-propre  1'empSchade 
s'y  reconnaitre,  et  je  l'achevai  si  adroitement  qu'il 
futle  premier  a  le  trouver  fort  risible.  Vous  verrez 
que  ce  n'est  pas  sans  raison  que  je  me  suis  elendu 
sur  cette  ridicule  scene. 

Enfin,  l'heure  du  sommeil  etant  arrivee,  il  parla 
J'amour  et  d'im  patience.  Nous  nous  retirames, 
Lescaut  etmoi.  On  le  conduisit  a  sa  chambre;  et 
Manon,  etant  sortie  sous  pretexte  d'unbesoin,  nous 
vint  rejoindre  a  la  porte.  Le  carrosse,  qui  nous  at- 
tendant trois  ou  quatre  maisons  plus  bas,  s'avanca 
pour  nous  recevoir,  Nous  nous  eloignames  en  un 
instant  du  quartier. 

Quoique  a  mes  propres  yeux  cette  action  fut  une 
veritable  friponnerie,  ce  n'etait  pas  la  plus  injuste 
que  je  cnisse  avoir  a  me  reprocher.  J'avais  plus  de 
scrupule  sur  l'argent  que  j'avais  acquis  au  jeu.  Ce~ 
pendant  nous  profitames  aussi  peu  de  1'un  que  de 
1'autre,  et  le  ciel  permit  que  la  plus  legere  de  ces 
deux  injustices  fut  la  plus  rigourensement  punie. 


104  MANON    LESCAUT. 

Monsieur  de  G***  M***  ne  tarda  pas  longtemps  a 
s'apercevoir  qu'il  6tait  dupe.  Je  ne  sais  s'il  fit  desle 
soir  meme  quelques  demarches  pour  nous  decouvrir; 
mais  il  eut  assez  de  credit  pourn'en  pas  faire  long- 
temps  d'inutiles,  et  nous  assez  d'imprudence  pour 
compter  trop  sur  la  grandeur  de  Paris  et  sur  l'eloi- 
gnement  qu'il  y  avaitde  notre  quartier  au  sien.  Non- 
seulement  il  fut  informe  de  notre  demeure  et  denos 
affaires  presentes,  mais  il  apprit  aussi  qui  j'etais, 
la  vie  que  j'avais  menee  a  Paris,  l'ancienne  liaison 
de  Manon  avec  deB***,  la  tromperie  qu'elle  lui  avait 
faite;  en  unmot,  toutes  les  parties  scandaleuses  de 
notre  histoire.  II  pritla-dessus  la  resolution  de  nous 
faire  arreter,  et  de  nous  trailer  moins  comme  des 
criminels  que  comme  de  fieffes  libertins.  Nous 
etions  encore  au  lit  lorsqu'un  exempt  de  police 
entra  dans  notre  chambre  avec  une  demi-douzaine 
de  gardes,  lis  se  saisirent  d'abord  de  notre  argent,  ou 
plut6t  de  celui  de  monsieur  de  6***  M***;  et,  nous 
ayant  fait  lever  brusquement,  ii  nous  conduisirent 
a  la  porte,  ou  nous  trouv&mes  deux  carrosses,  dans 
Tun  desquels  la  pauvre  Manon  fut  enlevee  sans  ex- 
plication, et  moi  traine  dans  l'autre  a  Saint-Lazare. 


PREMIERE    PARTIE.  105 

II  faut  avoir  eprouve"  de  tels  revers  pour  juger  du 
desespoir  qu'ils  peuvent  causer.  Nos  gardes  eurent 
la  durete  de  ne  me  pas  permettre  d'embrasser 
Manon,  ni  de  lui  dire  une  parole.  J'ignorai  long- 
temps  ce  qu'elle  6tait  devenue.  Ce  fut  sans  doute 
un  bonheur  pour  moi  de  ne  pas  l'avoir  su  d'abord ; 
car  une  catastrophe  si  terrible  m'aurait  fait  perdre 
le  sens,  et  peut-etre  la  vie. 

Ma  malheureuse  maitresse  fut  done  enlev^e  a 
mes  yeux  et  menee  dans  une  retraite  que  j'ai  hor- 
reur  de  nommer.  Quel  sort  pour  une  creature  toute 
charmante,  qui  eut  occupe  le  premier  trdne  du 
monde,  si  tous  les  hommes  eussent  eu  mes  yeux 
et  mon  coeur !  On  ne  l'y  traita  pas  barbarement ; 
mais  elle  fut  resserree  dans  une  £troite  prison,  seule 
et  condamnee  a  remplir  tous  les  jours  une  certaine 
tache  de  travail,  comme  une  condition  ne"cessaire 
pour  obtenir  quelque  degoutante  nourriture.  Je 
n'appris  ce  triste  detail  que  lontcraps  apres,  lors- 
que  j'eus  essuy6  moi-meme  plusieurs  mois  d'une 
rude  et  ennuyeuse  penitence. 

Mes  gardes  ne  m'ayant  point  averti  non  plus  du 
lieu  ou  ils  avaient  ordre  de  me  conduire,  je  ne 


406  MANON    LESCADT. 

connus  mon  destin  qu'a  la  porte  de  Saint-Lazare. 
J'aurais  prefere"  la  mort,  dans  ce  moment,  a  1'etat 
ou  je  me  eras  pres  de  tomber;  j'avais  de  terribles 
idees  de"*«tte  maison.  Ma  frayeur  augmenta  lors- 
qu'en  eiiaxaat  ies  gardes  visiterent  une  seconde  fois 
mes  poches,  pour  s'assurer  qu'il  ne  me  restait  ni 
armes  ni  moyens  de  defense. 

Le  superieur  parut  a  l'instant ;  il  etait  prevent! 
sur  mon  arrivee.  II  me  saiua  avec  beaucoup  de 
douceur.  «  Mon  pere,  lui  dis-je,  point  d'indignites; 
je  perdrai  mille  vies  avant  que  d'en  souffrir  une. 
—  Non,  non,  monsieur,  me  repondit-il;  vous  pren- 
drez  une  conduite  sage,  et  nous  serons  contents 
1'un  de  l'autre.  »  II  me  pria  de  monter  dans  une 
chambre  baute.  Je  le  suivis  sans  resistance.  Les 
archers  nous  accompagnerent  jusqu'a  ia  porte,  et 
le  superieur,  y  etant  eutr6,  leur  fit  signe  de  se 
retirer. 

« Je  suis  done  votre  prisonnier  ?  lui  dis-je.  Eh 
bien,  mon  pere,  que  pretendez-vous  faire  de  moi  ?  » 
II  me  dit  qu'il  etait  charme  de  me  voir  prendre  un 
ton  raisonnable ;  que  son  devoir  serait  de  travailler 
k  m'inspirer  le  gout  de  ia  vertu  et  de  la  religiou, 


PREMlfiRE   PARTIE.  107 

et  le  mien  de  profiter  de  ses  exhortations  et  de  ses 
conseils ;  que  pour  pen  que  je  voulusse  repondre 
aux  attentions  qu'il  aurait  pour  moi,  je  ne  trouve- 
rais  que  du  plaisir  dans  ma  solitude.  «  Ah!  du 
plaisir!  repris-je;  vous  ne  savez  pas,  mon  pere, 
l'uoique  chose  qui  est  capable  de  m'en  faire  gouter, 
—  Je  le  sais,  reprit-il ;  mais  j'espere  que  votre  incli- 
nation changera.  »  Sa  reponse  me  fit  comprendre 
qu'il  etait  instruit  de  mes  aventures,  et  peut-Stre 
de  mon  nom.  Je  le  priai  de  m'eclaircir.  II  me  dit 
naturellement  qu'on  1'avait  informe  de  tout. 

Cette  connaissance  fut  le  plus  rude  de  tous  mes 
chltiments.  Je  me  mis  a  verser  un  ruisseau  de 
larmes,  avec  toutes  les  marques  d'un  affreux  d£ses- 
poir.  Je  ne  pouvais  me  consoler  d'une  humiliation 
qui  allait  me  rendre  la  fable  de  toutes  les  personnes 
de  ma  connaissance  et  la  honte  de  ma  famille.  Je 
passai  ainsi  fauit  jours  dans  le  plus  profond  abatte- 
ment,  sans  6tre  capable  de  rien  entendre,  ni  de 
m'occuper  d'autre  chose  que  de  mon  opprobre.  Le 
souvenir  meme  de  Manon  n'ajoutait  rien  a  ma 
douleur.  II  n'y  entrait  du  moins  que  comme  un 
sentiment  qui  avait  precede  cette  nouvelle  peine, 


408  MANON    LKSCAUT. 

et  la  passion  dominante  de  mon  am?  etatt  la  honte 
et  la  confusion. 

II  y  a  peu  de  personnes  qui  connaissent  la  torce  de 
ces  mouvements  particuliers  du  coeur.  Le  commun 
des  hommes  n'est  sensible  qu'a  cinqou  six  passions 
dans  le  cercle  desqueiles  leur  vie  se  passe  et  ou 
toutes  leurs  agitations  se  reduisent.  Otez-leur  l'a- 
mour  et  la  haine,  le  plaisir  et  la  douleur,  l'espd- 
rance  et  la  crainte,  ils  ne  sentent  plus  rien.  Mais 
les  personnes  d'un  caractere  plus  noble  peuvent 
fetre  remuees  de  mille  fagons  diffSrentes :  il  semble 
qu'elles  aient  plus  de  cinq  sens,  et  qu'elles  puissent 
recevoir  des  ide"es  et  des  sensations  qui  passent  les 
bornes  ordinaires  de  la  nature.  Et  comme  elles  ont 
un  sentiment  de  cette  grandeur  qui  les  eleve  au- 
dessus  du  vulgaire,  il  n'y  a  rien  dont  elles  soient 
plus  jalouses.  De  la  vient  qu'elles  souffrent  si  impa- 
tiemment  le  mepris  et  la  risee,  et  que  la  honte  est 
une  de  leurs  plus  violentes  passions. 

J'avais  ce  triste  avantage  a  Saint-Lazare.  Ma  tris- 
tesse  parut  si  excessive  au  sup6rieur,  qu'en  appre- 
hendant  les  suites,  il  crut  devoir  me  traiter  avec 
beaucoup  de  douceur  et  d'indulgence.  II  me  visitait 


PREMIERE    PARTIB.  409 

deux  ou  trois  fois  le  jour.  II  me  prenait  souvent 
avec  lui  pour  faire  un  tour  de  jardin,  et  son  zele 
s'epuisait  en  exhortations  et  en  avis  salutaires.  Je 
les  recevais  avec  douceur,  je  lui  marquais  meme 
de  la  reconnaissance  :  il  en  tirait  l'espoir  de  ma 
conversion. 

«  Vous  etes  d'un  naturel  si  doux  et  si  aimable,  me 
dit-il  un  jour,  que  je  ne  puis  comprendre  les  desor- 
dresdonton  vous  accuse.  Deux  choses  m'etonnent : 
l'une,  comment  avec  de  si  bonnes  qualites  vous  avez 
pu  vouslivreral'excesdulibertinage;  etl'autre,  que 
j'admire  encore  plus,  comment  vous  recevez  si  vo- 
lontiers  mes.conseilsetmes  instructions,  apres  avoir 
vecu  plusieurs  annees  dans  l'habitude  du  desordre. 
Si  c'est  repentir,  vous  etes  un  exemple  signale  des 
misericordes  du  ciel ;  si  c'est  bonte"  naturelle,  vous 
avez  du  moins  un  excellent  fonds  de  caractere,  qui 
me  fait  esperer  que  nous  n'aurons  pas  besoin  de 
vous  retenir  ici  longtemps  pour  vous  ramener  a 
une  vie  hoanete  et  reglee.  » 

Je  fus  ravi  de  lui  voir  cette  opinion  de  moi.  Je  r6- 
solus  de  l'augmenter  par  une  conduite  qui  put  le 
satisfaire  entierement,  persuade  que  c'etait  le  plus 


MO  MANON    LESCAUT. 

sur  moyen  d'abreger  ma  prison.  Je  lui  demandai 
des  litres.  II  fut  surpris  que ,  m'ayaut  laisse  le 
choix  de  ceux  que  je  vowiais  lire,  je  me  determi- 
nai  pour  quelques  auteurs  serieux.  Je  feignis  de 
m'appliquer  a  1'etude  avec  le  deraier  attachement, 
et  je  lui  donnai  ainsi  dans  toutes  les  occasions  des 
preuves  du  changement  qu'il  desirait. 

Cependant  il  n'etait  qu'exterieur.  Je  dois  le  con- 
fesser  a  ma  honte,  je  jouai  a  Saint-Lazare  un  per- 
sonnage  d'hypocrite.  Au  lieud'Gtudier  quand  j'etais 
seul,  je  ne  m'occupais  qu'a  gemir  de  ma  destinee. 
Je  maudissais  ma  prison  et  la  tyrarmie  qui  m'y 
retenait.  Je  n'eus  pas  plutdt  quelque  reMehe  du  cote" 
decet  accablement  ou  m'avait  jete  la  confusion,  que 
je  retombai  dans  les  tourments  de  1'amour.  L'ab- 
sence  de  Manon,  l'incertitude  de  son  sort,  la  crainte 
de  ne  la  revoir  jamais,  etaient  l'unique  objet  de 
mes  tristes  meditations.  Je  me  la  figurais  daes  les 
bras  de  G***  M***,  car  c'etait  la  pensee  que  j'avais 
eue  d'abord ;  et,  loin  de  m'imaginer  qu'il  lui  eut  fait 
!e  meme  traitement  qu'a  moi,  j'etais  persuade  qu'il 
ne  m'avait  fait  eloigner  que  pour  la  possdder  tran- 
cfiiiHement. 


PREMlfeRE    PARTIE.  Ml 

Je  passais  ainsi  des  jours  et  des  nuits  dont  la 
longueur  me  paraissait  eternelle.  Jen'avais  d'espe- 
rance  que  dans  le  succes  de  mon  hypocrisie.  S'oh- 
servais  soigneusement  le  visage  et  les  discours  du 
supe>ieur  pour  m'assurer  de  ce  qu'il  pensait  de 
moi,  etje  me  faisaisune  etude  de  lui  plaire,  comme 
a  l'arbitre  de  ma  destinee.  II  me  fut  aise  de  recon- 
naitre  que  j'etais  parfaitement  dans  ses  bonnes 
grices.  Je  ne  doutai  plus  qu'il  ne  fut  dispose  a  me 
rendre  service. 

Je  pris  un  jour  la  hardiesse  de  lui  demand  er  si 
c'etait  de  lui  que  mon  elargissement  dependait.  II 
me  dit  qu'il  n'en  etait  pas  absolument  le  maitre, 
mais  que,  sur  son  temoignage,  il  esperait  que  mon- 
sieur de  G***  M**\  a  la  solicitation  duquel  mon- 
sieur le  lieutenant  general  de  police  m'avait  fait  ren- 
fermer,  consentirait  a  me  rendre  la  liberte.  «  Puis-je 
me  flatter,  repris-je  doucement,  que  deux  niois  de 
prison  que  j'ai  deja  essuyfe  lui  paraitront  une  ex- 
piation suffisante  ¥  »  II  me  promit  de  lui  en  parler 
si  je  le  souhaitais.  Je  le  priai  instamment  de  me 
rendre  ce  bon  office. 

II  m'apprit,  deux  jours  apres,  que  monsieur  de 


M2  MANON    LESCAUT. 

G***  M***  avait  ete  si  touche  du  bien  qu'il  avail 
entendu  dire  de  iaoi,  que  non-seulement  il  parais- 
sait  etre  dans  le  dessein  de  me  laisser  voir  le  jour, 
mais  qu'il  avait  meme  marque  beaucoup  d'envie 
de  me  connaitre  plus  particuliereraent,  et  qu'il  se 
proposait  de  me  rendre  one  visite  dans  ma  prison. 
Quoique  sa  presence  ne  put  m'etre  agreable,  je  la 
regardai  comme  un  acheminement  prochain  a  ma 
liberte. 

II  vint  effectivement  a  Saint-Lazare.  Je  lui  trou- 
vai  1'air  plus  grave  et  moms  sot  qu'il  ne  l'avait  eu 
dans  la  maison  de  Manon.  II  me  tint  quelques  dis- 
cours  de  bon  sens  sur  ma  mauvaise  conduite.  II 
ajouta,  pour  justifler  apparemment  ses  propres  des- 
ordres,  qu'il  etait  permis  a  la  faiblesse  des  hommes 
de  se  procurer  certains  plaisirs  que  la  nature  exige, 
mais  que  la  friponnerie  et  les  artifices  honteux 
meritaient  d'etre  punis. 

Je  l'ecoutai  avec  un  air  de  soumission  dont  il  pa- 
rut  satisfait.  Je  ne  m'offensai  pas  meme  de  lui  en- 
tendre lacher  quelques  railleries  sur  ma  fraternity 
avec  Lescaut  et  Manon,  et  sur  les  petites  chapelles 
dont  il  supposait,  me  dit-il,  que  j'ava-is  du  faire  un 


PREMIERE    PARTIE.  113 

grand  nombre  a  Saint-Lazare,  puisque  je  trouvajs 
tant  de  plaisir  a  cette  pieuse  occupation.  Mais  il  lui 
echappa,  malheureusement  pour  lui  et  pour  moi- 
meme,  de  me  dire  que  Manon  en  aurait  fait  aussi 
sans  doute  de  fort  jolies  a  Thopital.  Malgre  le  fre- 
missement  que  le  nom  d'hdpital  me  causa.,  j'eus 
encore  le  pouvoir  de  le  prier  avec  douceur  de  s'ex- 
pliquer  :  «  He  oui  I  reprit-il,  il  y  a  deux  mois 
qu'elle  apprend  ia  sagesse  a  l'Hopital  General,  et 
je  souhaite  qu'elle  en  ait  tire  autant  de  profit  que 
vous  a  Saint-Lazare.  » 

Quand  j'aurais  eu  une  prison  eternelle  ou  la  mort 
meme  presente  a  mes  yeux,  je  n'aurais  pas  ete  le 
maitre  de  mon  transport  a  cette  furieuse  nouvelle. 
Je  me  jetai  sur  lui  avec  une  si  affreuse  rage,  que 
j'en  perdis  la  moitie  de  mes  forces.  J'en  eus  assez 
n6anmoins  pour  le  renverser  par  terre  et  pour  le 
prendre  a  la  gorge.  Je  l'etranglais,  lorsque  le  bruit 
de  sa  chute  et  quelques  cris  aigus  que  jc  lui  laissais 
a  peine  la  liberte  de  pousser  attirerent  le  superieur 
et  plusieurs  religieux  dans  ma  chambre.  On  le  de- 
livra  de  mes  mains. 

J'avais  presque  perdu  moi-meme  la  force  et  la 


444  MANON    LESCAUT. 

respiration.  «  0  Dieu !  m'ecriai-ie  en  poussant 
milie  soupirs ;  justice  do  cie) !  faut-il  que  je  vive  ua 
moment  apres  une  telle  infamie !  »  Je  voulus  me 
jeter  encore  sur  le  barbare  qui  venait  de  m'assassi- 
ner.  On  m'arreta.  Mon  desespoir,  mes  cris  et  mes 
larmes  passaient  toute  imagination.  Je  fis  des  choses 
A  etonnantes,  que  tous  les  assistants,  qui  en  igno- 
raient  la  cause ,  se  regardaient  les  uns  les  autres 
avec  autant  de  frayeur  que  de  surprise. 

Monsieur  de  G***  M***  raj ustait  pendant  ce  temps- 
la  sa  perruque  et  sa  cravate;  et,  dans  le  depit  d'a- 
voir  et6  si  maltraite,  il  ordonnait  au  superieur  de 
me  resserer  plus  etroitement  que  jamais,  et  de  me 
punir  par  tous  les  chatiments  qu'on  sait  etre  pro- 
pres  a  Saint-Lazare.  «  Non,  monsieur,  lui  dit  le  su- 
perieur, ce  n'est  point  avec  une  personne  de  la 
naissance  de  monsieur  le  chevalier  que  nous  en 
usons  de  cette  maniere.  II  est  si  doux  d'ailleurs  et 
si  honnete,  que  j'ai  peine  a  comprendre  qu'il  se  soit 
porte  a  cet  exces  sans  de  fortes  raisons. »  Cette  re- 
ponse  acheva  de  d6concerter  monsieur  de  G***  M***. 
11  sortit  en  disant  qu'il  saurait  faire  plier,  et  le  sun&- 
rieur  et  moi,  et  tous  ceux.  qui  oseraient  lui  resister. 


PREMIERE    PARTIE.  415 

Le  supeneur,  ayant  ordonne  a  ses  religieux  de  le 
conduire,  demeura  seul  avec  moi.  II  me  conjura  de 
lui  apprendre  promptement  d'ou  venait  ce  desordre. 
«  0  mon  pere !  lui  dis-je,  en  continuant  de  pleurer 
comme  un  enfant,  figurez-vous  la  plus  horrible 
cruaute,  imaginez-vous  la  plus  detestable  de  toutes 
les  barbaries,  c'est  Taction  que  l'indigne  G***  M*** 
a  eu  la  lachete  de  commettre.  Oh !  il  m'a  perce  le 
coeur.  Je  n'en  reviendrai  jamais.  Je veuxvous  racon- 
ter  tout,  ajoutai-je  en  sanglatant,  Vous  etes  bon, 
vous  aurez  pitie  de  moi.  » 

Je  lui  fis  un  recit  abrege  de  la  longue  et  insur- 
montable  passion  que  j'avais  pour  Manon,  de  la  si- 
tuation florissante  de  notre  fortune  avant  que 
nous  eussions  ete  depouilies  par  nos  propres  do- 
mestiques,  des  offres  que  G***  M***  avait  faites  a 
ma  maitresse,  dela  conclusion  de  leur  marche,  et  de 
la  maniere  dont  il  avait  6te  rompu.  Je  lui  represen- 
tai  les  choses,  a  la  verite\  du  c&te  le  plus  favorable 
pour  nous.  «Voila,  continuai-je,  de  quelle  source 
est  venu  le  zele  de  M.  de  G***  M***  pour  ma  conver- 
sion. II  a  eu  le  credyl  de  me  faire  renfermer  ici  par 
un  pur  motif  de  vengeance.  Je  le  lui  pardonne; 


446  MANON    LESCAUT. 

mais,  mon  pere,  ce  n'est  pas  tout :  il  a  fait  enlever 
cruellement  la  plus  chere  moitie"  de  moi-meme;  il 
l'a  fait  mettre  honteusement  a  l'hdpital;  il  a  eu 
1 'impudence  de  me  l'annoncer  aujourd'faui  de  sapro- 
pre  bouche.  A  l'hopital,  mon  pere!  0  ciel!  ma  char- 
mante  maitresse,  ma  chere  reine  a  l'hdpital,  comme 
la  plus  infame  de  toutes  les  creatures !  Ou  trouve- 
rai-je  assez  de  force  pour  ne  pas  mourir  de  douleur 
et  de  honte  ?  » 

Le  bon  pere,  me  voyant  dans  cet  exces  d'afflic- 
tion,  entreprit  de  me  consoler.  II  me  dit  qu'il  n'a- 
vait  jamais  compris  mon  aventure  de  la  maniere 
dont  je  la  racontais;  qu'il  avait  su,  a  la  verite,  que 
je  vivais  dans  le  dSsordre,  mais  qu'il  s'etait  figure 
que  ce  qui  avait  oblige  monsieur  de  G***  M***  d'y 
prendre  interet  6tait  quelque  liaison  d'estime  et 
d'amitie  avec  ma  famille ;  qu'il  ne  s'en  elait  expli- 
que  a  lui-meme  que  sur  ce  pied;  que  ceque  je  venais 
de  lui  apprendre  mettrait  beaucoup  de  changement 
dans  mes  affaires,  et  qu'il  ne  doutait  pas  que  le  re- 
cit  fidele  qu'il  avait  dessein  d'en  faire  a  monsieur 
le  lieutenant  general  de  police  ne  put  contnbuer  a 
ma  liberie. 


PREMIERE    PARTIE.  117 

II  me  demanda  ensuite  pourquoi  je  n'avais  pas 
encore  pense  a  donner  de  mes  nouvelles  a  ma  fa- 
mille,  puisqu'elle  n'avait  point  eu  de  parta  macap- 
tivite\  Je  satisfis  a  cette  objection  par  quelques  rai- 
sons  prises  de  la  douleur  que  j'avais  apprehende 
de  causer  a  mon  pere  et  de  la  honte  que  j'en  aurais 
ressentie  moi-m&me.  Enfin  il  me  promit  d'aller  de 
ce  pas  chez  le  lieutenant  general  de  police  :  «  Ne 
fut-ce,  ajouta-t-il,  que  pour  prevenir  quelque  chose 
de  pis  de  la  part  de  M.  de  G***  M***,  qui  est  sorti 
de  cette  maison  fort  mal  satisfait,  et  qui  est  assez 
consid&e'  pour  se  faire  redouter.  » 

J'attendis  le  retour  du  pere  avec  toutes  les  agita- 
tions d'un  malheureux  qui  touche  au  moment  de 
sa  sentence.  C'etait  pour  moi  un  supplice  inexpli- 
cable de  me  representer  Manon  a  l'hopital.  Outre 
l'infamie  de  cette  demeure,  j'ignorais  de  quelle  raa- 
niere  elle  y  6tait  traitee;  et  le  souvenir  de  quelques 
particularity  que  j'avais  entendues  de  cette  maison 
d'horreur  renouvelait  a  tous  moments  mes  trans- 
ports. J'elais  tellement  resolu  de  la  secourir, 
a  quelque  prix  et  par  quelque  moyen  que  ce 
put  etre,  que  j'aurais  mis  le  feu  a  Saint-Lazare, 


448  MANON    LESCAUT. 

s'il  m'eut  ete  impossible  d'en  sortir  autrement. 

Je  rtiflechis  done  sur  les  voies  que  j'avais  a  pren- 
dre, s'il  arrivait  que  le  lieutenant  general  de  police 
continual  de  m'y  tenir  malgre  moi.  Je  mis  mon  In- 
dustrie a  toutes  les  epreuves,  je  parcourus  toutes 
les  possibilii.es.  Je  ne  vis  rien  qui  put  m'assurer 
d'une  evasion  certaine,  et  je  craignis  d'etre  renferme" 
plus  etroitement  si  je  faisais  une  tentative  malheu- 
reuse.  Je  me  rappelai  le  nom  de  queiques  amis  de 
qui  je  pouvais  espererdusecotws :  mais  quel  moyen 
de  leur  faire  savoir  ma  situation?  Enfia,  je  crus 
avoir  formg  un  plan  si  adroit  qu'il  pourrait  reussir, 
et  je  remis  a  l'arranger  encore  mieux  apres  le  re- 
tour  du  pere  superieur,si  i'inutilite  desa  demarche 
me  le  rendait  necessaire. 

II  ne  tarda  point  a  revemr.  Je  ne  vis  pas  sur  son 
visage  les  marques  de  joie  qui  accompagnent  une 
bonne  nouvelle.  «  J'ai  parle,  me  dit-il,  a  monsieur 
le  lieutenant  general  de  police,  mais  je  lui  ai  parle 
trop  tard.  Monsieur  de  G***  M***  Test  alle  voir  en 
sortant  d'ici,  el  l'a  si  fort  prevenu  contre  vous,  qu'ii 
etait  sur  le  point  de  m'envoyer  de  nouveaux  ordres 
pour  vous  resserrer  davantage. 


PREMIERE    PARTIE.  41? 

«  Cependant,  lorsque  je  lui  ai  appris  le  fond  de 
vos  affaires,  ii  a  paru  s'adoucir  beaucoup;  et,,  riant 
un  peu  de  l'incontinence  du  vieux  monsieur  de 
&***  M***,  il  m'a  dit  qu'il  failait  vous  Jaisser  ici  sis 
moispour  le  satisfaire  :  d'autant  mieux,  a-t-il  dit, 
que  cette  demeure  ne  saurait  vous  etre  inutile.  II 
m'a  recommande  de  vous  traiter  honnetement,  et 
je  vous  repoads  que  vous  ne  vous  plaindrez  point  de 
mes  manieres. » 

Cette  explication  du  bon  superieur  fut  assez  ion- 
gue  pour  me  donner  le  temps  de  faire  une  sage  re- 
flexion. Je  concus  que  je  m'esposerais  a  renverser 
mes  desseins,  si  je  lui  marquais  trop  d'empresse- 
ment  pour  ma  liberie.  Je  lui  temoignai,  au  con- 
traire,  que,  dans  la  necessite  de  demeurer,  c'etait 
une  douce  consolation  pour  moi  d'avoir  quelque 
part  a  son  estime.  Je  le  priai  ensuite,  sans  affecta- 
tion, de  m'accorder  une  grace  qui  n'eHait  de  nulfe 
importance  pour  personne,  et  qui  servirait  beaucoup 
k  ma  tranquiilite  :  c'etait  de  faire  avertir  un  de  mes 
amis,  un  saint  ecclesiastique  qui  demeurait  a 
Saint-Sulpice,  que  j'elais  a  Saint-Lazare,  et  de 
permettre  que  je  recusse  quelquefois   sa  visile. 


420  MANON    LESCAUT. 

Cette  faveur  me  fut  accordee  sans  denberer. 
C'etait  mon  ami  Tiberge  doat  il  etait  question, 
non  que  j'esperasse  de  lui  des  secours  necessaires 
pour  ma  liberie,  mais  je  voulais  l'y  faire  servir 
comme  un  instrument  eloigne,  sans  qu'il  en  eut 
meme  connaissance.  En  un  mot,  voici  mon  projet : 
je  voulais  ecrire  a  Lescaut,  et  le  charger,  lui  et  nos 
amis  communs,  du  soin  de  medelivrer.  La  premiere 
difficulte  etait  de  lui  faire  tenir  ma  lettre;  ce  devait 
etre  l'office  de  Tiberge.  Cependant,  comme  il  le 
connaissait  pour  le  frere  de  ma  maitresse,  je  crai- 
gnais  qu'il  n'eut  peine  a  se  charger  de  cette  commis- 
sion. Mon  dessein  etait  de  renfermer  ma  lettre  a  Les- 
caut dans  une  autre  lettre  que  je  devais  adresser  a 
un  honnete  homme  de  ma  connaissance,  en  le  priant 
de  rendre  promptement  la  premiere  a  son  adresse ; 
et  comme  il  etait  necessaire  que  je  visse  Lescaut 
pour  nous  accorder  dans  nos  mesures,  je  voulais  lui 
marquer  de  venir  a  Saint-Lazare,  et  de  demander  a 
me  voir  sous  le  nom  de  mon  frere  aine,  qui  e"tait 
venu  expres  a  Paris  pour  prendre  connaissance  de 
mes  affaires.  Je  remettais  a  convenir  avec  lui  des 
moyens  qui  nous  paraitraient  les  plus  expedilifs  et 


PREMIERE    PARTIE.  '21 

les  plus  surs.  Le  pere  superieur  fit  avertir  Tiberge 
du  desir  que  j'avais  de  l'entretenir.  Ce  fidele  ami 
ne  m'avait  pas  tellement  perdu  de  vue  qu'il  ignorat 
mon  aventure ;  il  savait  que  j'etais  a  Saint-Lazare, 
st  peut-etre  n'avait-il  pas  ete  facht?  de  cette  disgrace, 
qu'il  croyait  capable  de  me  ramener  au  devoir.  II 
accourut  aussitota  ma  chambre. 

Notre  entretien  fut  plein  d'amitie.  II  voulut  etre 
inform^demes  dispositions.  Jelui  ouvris  mon  coeur 
sans  reserve,  excepte  sur  le  dessein  de  ma  fuite. 
«  Ce  n'est  pas  a  vos  yeux,  cher  ami,  lui-dis-je,  que 
je  veux  paraitre  ce  que  je  ne  suis  point.  Si  vous 
avez  cru  trouver  ici  un  ami  sage  et  regie"  dans  ses 
desirs,  un  libertin  reveille  par  les  chatiments  du 
ciel,  en  un  mot,  un  coeur  degage  de  l'amour  et  re- 
venu  des  charxnes  de  Manon,  vous  avez  juge  trop 
favorablement  de  moi.  Vous  me  revoyez  tel  que 
vous  me  laissates  il  y  a  quatre  mois,  toujours  ten- 
dre  et  toujours  malheureux  par  cette  fatale  ten- 
dresse  dans  laquelle  je  ne  melasse  point  de  cherebe* 
mon  nonheur.  » 

II  me  repondit  que  l'aveu  que  je  faisais  me  ren  • 
dait  inexcusable ;  qu'on  voyait  bien  des  peeheurs 


<I22  MANON    LESCAUT. 

qui  s'enivraient  du  faux  bonheur  du  vice  jusqu'a 
le  preferer  hautement  au  vrai  bonheur  de  la  vertu; 
mais  que  c'etait  dumoins  a  des  images  de  bonheur 
qu'ils  s'attachaient,  et  qu'ils  etaient  les  dupes  de 
i'apparence ;  mais  que  de  reconnaitre,  comme  je  le 
faisais,  que  l'objet  de  mes  attachements  n'etait  pro- 
pre  qu'a  me  rendre  coupable  et  malheureux,  et  de 
continuer  a  me  precipiter  voiontairement  dans  Tin- 
fortune  et  dans  le  crime,  c'etait  une  contradiction 
d'idees  et  de  conduite  qui  ne  faisait  pas  honneur  a 
ma  raison. 

«  Tiberge,  repris-je,  qu'il  vous  est  aise  de  vaincre 
lorsqu'on  n'oppose  rien  a  vos  armes !  Laissez-moi 
raisonner  a  mon  tour.  Pouvez-vous  pretendre  que 
ce  que  vous  appelez  le  bonheur  de  la  vertu  soit 
exempt  de  peines,  de  traverses  et  d'inquietudes  ? 
Quel  nom  donnerez-vous  a  la  prison,  aux  croix, 
aux  supplices  et  aux  tortures  des  tyrans  ?  Direz- 
vous,  comme  font  les  mystiques,  que  ce  qui  tour- 
mente  le  corps  est  un  bonheur  pour  Time  ?  Vous 
n'oseriez  le  dire,  c'est  an  paradoxe  insoutenable. 
Ce  bonheur  que  vous  relevez  tant  <jst  done  mele  de 
miSle  peines,  ou,  pour  parler  plus  juste,  ce  n'est 


PREMIERE    PARTIE.  423 

qu'un  tissu  de  malheurs  au  travers  desquels  on 
tend  a  la  felicite.  Or,  si  la  force  de  l'iniagination 
fait  trouver  au  plaisir  dans  ces  maux  memes,  parce 
qu'ils  peuvent  conduire  a  un  terme  heureux  qu'on 
espere,  pourquoi  traitez-vous  de  contradictoire  et 
d'insensee  dans  ma  conduite  une  disposition  toute 
semblabie?  J'aime  Manon;  je  tends  au  travers  de 
mille  douleurs  a  vivre  heureux  et  tranquille  aupres 
d'elle.  La  voie  par  ou  je  marche  est  malheureuse; 
mais  l'esperance  d'arriver  a  son  terme  y  repand 
toujours  de  la  douceur,  et  je  me  croirai  trop  faien 
paye  par  un  moment  passe  avec  elle  de  tous  les 
chagrins  que  j'essuie  pour  l'obtenir.  Toutes  choses 
me  paraissent  done  egales  de  votre  cdte  et  du  mien, 
ou,  s'il  y  a  quelque  difference,  elle  est  encore  a 
mon  avantage;  car  le  bonheur  que  j'espere  est 
proche,  et  l'autre  est  eloigne ;  le  mien  est  de  la 
nature  des  peines,  e'est-a-dire  sensible  au  corps, 
et  l'autre  est  d'une  nature  inconnue,  qui  n'est  cer- 
taine  que  par  la  foi.  » 

Tiberge  parut  effraye  de  ce  raisonnement.  II  re- 
cula  deux  pas,  en  me  disant  de  Fair  le  plus  serieux, 
que  non-seulement  ce  que  je  venais  de  dire  Mes- 


424  MANON    LESCAUT. 

sait  le  bon  sens,  mais  que  c'etait  un  malheureux 
sophisme  d'impiete"  et  d'irreligion  :  «  Carcettecom- 
paraison,  ajouta-t-il,  du  terme  de  vos  peines  avec 
celui  qui  est  propose"  par  la  religion,  est  une  idee 
des  plus  libertines  et  des  plus  monstrueuses. 

—  J'avoue,  repris-je,  qu'elle  n'est  pas  juste; 
mais  prenez-y  garde,  ce  n'est  pas  sur  elle  que  porte 
mon  raisonnement.  J'ai  eu  dessein  d'expliquer  ce 
que  vous  regardez  comme  une  contradiction  dans 
Sa  perseverance  d'un  amour  malheureux,  et  je  crois 
avoir  fort  bien  prouve  que,  si  e'en  est  une,  vous  ne 
sauriez  vous  en  sauver  plus  que  moi.  C'est  a  cet 
egard  seulement  que  j'ai  traite  les  choses  d'egales, 
et  je  soutiens  encore  qu'elles  le  sont. 

>»  Repondrez-vous  que  le  terme  de  la  vertu  est 
infiniment  superieur  a  celui  de  l'amour  ?  qui  refuse 
d'en  convenir?  Mais  est-ce  de  quoi  il  est  question  ? 
Ne  s'agit-il  pas  de  la  force  qu'ils  ont  l'un  et  l'autre 
pour  faire  supporter  les  peines?  Jugeons-en  par 
l'effet  :  combien  trouve-t-on  de  deserteurs  de  la 
severe  vertu,  et  combien  en  trouverez -vous  peu  de 
l'amour ! 

»  Repondrez-vous  encore  que,  s'il  y  a  des  peines 


PREMIERE    PARTIE.  125 

dans  1'exercice  du  bien,  elles  ne  sont  pas  mfaillibles 
et  necessaires ;  qu'on  ne  trouve  plus  de  tyrans  nide 
croix,  et  qu'on  voit  quantite  de  personnes  vertueu- 
ses  mener  une  vie  douce  et  tranquille?  Je  vous  dirai 
de  meme  qu'il  y  a  des  amours  paisibles  et  fortunes ; 
et,  ce  qui  fait  encore  une  difference  qui  m'est  extre- 
mement  avantageuse,  j'ajouterai  que  l'amour, 
quoiqu'iltrompeassez  souvent,  neproduit  du  moins 
que  des  satisfactions  et  des  joies,  au  lieu  que  la  re- 
ligion veut  qu'on  s'attende  a  une  pratique  triste  et 
mortifiante. 

>»  Ne  vous  alarmez  pas,  ajoutai-je  en  voyant  son 
zele  pret  ase  chagriner.  L'unique  chose  que jeveux 
conclure  ici,  c'est  qu'il  n'y  a  point  deplus  mauvaise 
methode  pour  degouter  un  coeur  de  l'amour,  quede 
lui  en  decrier  les  douceurs  et  de  lui  promettre  plus 
de  bonheur  dans  l'exercice  de  la  vertu.  De  la  ma- 
niere  dont  nous  sommes  faits,  il  est  certain  que  no- 
tre  felicite  consiste  dans  le  plaisir;  je  defie  qu'on 
s'en  forme  une  autre  idee  :  or,  le  coeur  n'a  pas  be- 
soin  de  se  consulter  long  temps  pour  sentir  que  de 
tous  les  piaisirs  les  plus  doux  sont  ceuxde  l'amour. 
11  s'apercoitbientot  qu'on  le  Uompe  lorsqu  on  lui  en 


*26  MAN0N    LESCAOT. 

promet  ailleurs  de  plus  charmants,  et  celte  Won** 
perie  le  dispose  a  se  defier  des  promesses  les  plus 
solides. 

»  Predicateurs  qui  voulez  me  ramener  a  la  vertu, 
dites-moi  qu'elle  est  indispensablement  ne'cessaire, 
mais  ne  me  deguisez  pas  qu'elle  est  severe  et  pe- 
nible.  Etablissez  bien  que  les  devices  de  1' amour 
sont  passageres,  «fu'elles  sont  defendues,  qu'elles 
seront  suivies  par  d'eternelles  peines.et,  cequifera 
p^ut-Stre  encore  plus  d'impression  sur  moi,  que 
plus  elles  sont  douces  et  charmantes,  plus  le  ciel 
sera  magnifiquearecompenser  \m  si  grand  sacrifice ; 
mais  confessez  qu'avec  des  cceurs  tels  que  nous  les 
avons,  elles  font  ici-bas  nos  plus  parfaites  felicitdis. » 

Cette  fin  de  mon  discours  rendit  sa  bonne  humeur 
a  Tiberge.  II  convint  qu'il  y  avait  quelque  cbose  de 
raisonnable  dans  mes  pensees.  La  seule  objection 
qu'il  ajouta  fut  de  me  demander  pourquoi  je  n'en- 
trais  pas  du  moins  dans  mes  propres  princioes,  en 
sacrifiant  mon  amour  a  1'esperance  de  cette  remu- 
neration dont  je  me  faisais  une  si  grande  id6e  :  «  0 
mon  cher  ami !  lui  repondis-je,  c'est  ici  que  je  re- 
connais  ma  niisere  et  ma  faiblesse.  Helas !  oui,  c'est 


JREMI&RE    PARTIE.  427 

mon  devoir  d'agir  comme  je  raisonne ;  mais  1' action 
est-elle  en  mon  pouvoir?de  quels  seeours  n'aurais- 
|e  pas  besoin  pour  oublier  les  charmes  de  Manon  1 
—  Dieu  me  pardonne,  reprit  Tiberge,  je  pense  que 
voici  encore  un  de  nos  jansenistes.  —  Je  ne  sais  ee 
que  je  suis,  repliquai-je,  et  je  nevoispas  trop  clai- 
rementce  qu'il  fautStre;  mais  je  n'eprouve  que  trop 
la  verite  de  ce  qu'ils  disent.  » 

Cette  conversation  servit  du  moms  a  renouveler 
la  pilie  de  mon  ami.  II  comprit  qu'il  y  avait  plus  de 
faiblesse  que  de  malignite  dans  mes  desordres.  Son 
amitie  en  fut  plus  disposee  dans  la  suite  a  me  don- 
ner  des  seeours  sans  lesquels  j'aurais  peri  infailli- 
blement  de  misere.  Cependant  je  ne  lui  fis  pas  la 
moindre  ouverture  du  dessein  que  j'avais  de  m'echap- 
per  de  Saint-Lazare.  Je  le  priai  seulement  de  se 
charger  demalettre;  je  Pavais  preparee  avant  qu'il 
fut  venu,  et  je  ne  manquai  point  de  pretextes  pour 
colorer  la  n^cessite  ouj'etais  d'ecrire.  II  eut  la  fide- 
lite  de  la  porter  exactement,  et  Lescaut  regut  avant 
ia  fin  du  jour  celle  qui  etait  pour  lui. 

II  vint  me  voir  le  lendemain,  et  il  passa  heureu- 
sement  sous  le  nom  de  mon  frere.  Ma  joie  fut  ex- 


128  MAN0N    LESCABT. 

treme  en  l'apercevant  dans  machambre.  J'en  fermai 
la  porte  avec  soin.  «  Ne  perdons  pas  un  seul  mo- 
ment, lm  dis-je;  apprenez-moi  d'abord  des  nou- 
velles  de  Manon,  et  donnez-moi  ensuite  un  non 
conseil  pour  rompre  mes  fers.  »  II  m'assura  qu'il 
n' avail  pas  vu  sa  soeur  depuis  le  jour  qui  avait  pre- 
cede mon  emprisonnement ;  qu'il  n'avait  appris  son 
sort  et  le  mien  qu'aforce  d'informations  et  de  soins; 
que  s'etant  presente  deux  ou  trois  fois  a  l'hdpital, 
on  lui  avait  refuse"  la  liberte  de  .lui  parler.  «  Mal- 
heureux  G***  M**\  m'6criai-je,  que  tu  me  le  paye- 
ras  cher! 

—  Pour  ce  qui  regarde  votredelivrance,  continua 
Lescaut,  c'est  une  entreprise  moms  facile  que  vous 
ne  pensez.  Nous  passames  hier  la  soiree,  deux  de 
mes  amis  et  moi,  a  observer  toutes  les  parties  exte- 
rieures  de  cette  maison,  et  nous  jugeames  que,  vos 
fenfires  donnant  sur  une  cour  entouree  de  bati- 
ments,  comme  vous  nous  l'aviez  marque,  il  y  aurait 
bien  de  la  difficulty  a  vous  tirer  de  la.  Vous  Gtes 
d'ailleurs  au  troisieme  etage,  et  nous  ne  pouvons 
introduire  ici  ni  cordes  ni  echelles.  Je  ne  vois  done 
nulle  ressource  du  cote  du  dehors.  C'est  dans  la 


PREMIERE    PARTIE.  429 

maison  meine  qu'il  faudrait  imaginer  quelque  arti- 
fice. 

—  Non,  repris-je;  j'ai  tout  examin6,  surtout  de- 
puis  que  ma  cloture  est  un  peu  moins  rigoureuse 
par  l'indulgence  du  superieur.  La  porte  de  ma 
chambre  ne  se  ferme  plus  avecla  clef; j'ai  laliberte- 
de  me  promener  dans,  les  galeries  des  religieux ; 
mais  tous  les  escaliers  sont  bouches  par  des  portes 
epaisses,  qu'on  a  soin  de  tenir  fermees  la  nuitet  le 
jour,  de  sorte  qu'il  est  impossible  que  la  seule 
adresse  puisse  me  sauver. 

—  Attendez,  repris-je  apres  avoir  un  peu  rellechi 
sur  uneidee  qui  me  parut  excellente,  pourriez-vous 
m'apporter  un  pistolet  ?  —  Aisement,  me  dit  Les- 
caut;  mais  voulez-vous  tuer  quelqu'un?  »  Je  l'as- 
surai  que  j'avais  si  peu  dessein  de  tuer,  qu'il  n'etait 
pas  meme  necessaire  que  le  pistolet  fut  charge. 
«  Apportez-le-moi  demain,  ajoutai-je,  etnemanquez 
pas  de  vous  trouverle  soir,  a  onze  heures,  vis-a-vis 
la  porte  de  cette  maison,  avec  deux  ou  trois  de  nos 
amis:  j'espere  que  je  pourrai  vous  y  rejoindre.  »  I] 
me  pressa  en  vain  de  lui  en  apprendre  davantage. 
Je  lui  dis  qu'une  entreprise  telle  que  je  la  meditais 


■530  MANON    LESCABT. 

ne  pouvait  paraitre  raisonnable  qu'apres  avoir  reussi, 
Je  le  priai  d'abregersa  visite,  afin  qu'il  trouvat  plug 
de  facilite  a  me  revoir  le  lendeoiain.  II  fut  admis 
avec  aussi  peu  de  peine  que  la  premiere  fois.  Son 
air  6tait  grave,  il  n'y  a  personne  qui  ne  Teut  pris 
pour  un  homme  d'honneur. 

Lorsque  je  me  trouvai  muni  de  l'instrument  de 
ma  liberie,  je  ne  doutai  presque  plus  du  succes  de 
mon  projet.  II  etait  bizarre  et  hardi ;  mais  de  quoi 
n'etais-je  pas  capable  avec  les  motifs  qui  m'ani- 
maient?  J'avais  remarque,  depuis  qu'il  m'etait  per- 
mis  de  sortir  de  ma  chambre  et  de  me  promener 
dans  les  galeries,  que  le  portier  apportait  chaque 
soir  les  clefs  de  toutes  les  portes  au  superieur,  et 
qu'il  regnait  ensuite  un  profond  silence  dans  la 
maison,  qui  marquaitque  tout  lemonde&ait  retire. 
Je  pouvais  aller  sans  obstacle,  par  une  galerie  de 
communication,  de  ma  chambre  a  celle  de  ce  pere. 
Ma  resolution  etait  de  lui  prendre  ses  clefs,  en  l'e- 
pouvantant  avec  mon  pistolet  s'il  faisait  difflculte 
de  me  les  donner,  et  de  m'en  servir  pour  gagner  la 
rue.  J'en  attendis  le  temps  avec  impatience.  Le  por- 
tier vint  a  1'heure  ordinaire,  c'est  a-dire  un  peu 


PREMIERS    PARTIE.  434 

apres  neuf  heures.  J'en  laissai  passer  encore  une, 
pour  m'assurer  que  tous  les  religieux  et  les  domes- 
tiqufis  etaient  endormis.  Je  partis  enfin,  avec  mon 
arme  et  une  chandelle  allumee.  Je  frap'jai  d'abord 
doucement  a  la  porte  du  pere,  pour  1'eveiller  sans 
bruit.  II  m'entendit  au  second  coup ;  et,  s'imaginant 
sans  doute  que  c'etait  quelque  religieux  qui  se  trou- 
vait  mal  et  qui  avail  besoin  de  secours,  il  se  leva 
pour  m'ouvrir.  II  eut  neanmoins  la  precaution  de 
demander  au  travers  de  la  porte  qui  c'etait  et  ce 
qu'on  voulait  de  lui.  Je  fus  oblige"  de  me  nommer ; 
mais  j'affectai  un  ton  plaintif,  pour  lui  faire  com- 
prendre  que  je  ne  me  trouvais  pas  bien.  «  Ha !  c'est 
vous,  mon  cher  fils?  me  dit-il  en  ouvrant  la  porte; 
qu'est-ce  done  qui  vous  amene  si  tard  ?  »  J'entrai 
danssachambre;  et  1'ayant  tire  a  1'autre  bout  op- 
pose a  la  porte,  je  lui  declarai  qu'il  m'etait  impos- 
sible de  demeurer  plus  longtemps  a  Saint-Lazare ; 
que  la  nuit  etait  un  temps  commode  pour  sortir 
sans  etre  apercu,  et  que  j'attendais  de  son  auntie 
qu'il  consentirait  a  m'ouvrir  les  portes  ou  a  me 
preter  ses  clefs  pour  les  ouvrir  moi-mSme. 
Ce  compliment  devait  le  surprendre.  II  rieraeura 


f32  MAN0N    LESCAU/T. 

qnelque  temps  a  me  considerer  sans  me  repondre. 
Comme  je  n'en  avais  pas  a  perdre,  je  repris  la  parole 
pour  lui  dire  que  j'etais  fort  touche  de  toutes  ses 
bontes,  mais  que  la  liberie"  etant  le  plus  cher  de  tous 
les  biens,  surtout  pour  moi  a  qui  on  la  ravissait  si 
injustement,  j'etais  resolu  de  me  la  procurer  cette 
nuit  meme,  a  quelque  prix  que  ce  fut;  et,  de  peur 
qu'il  ne  lui  prit  envie  d'elever  la  voix  pour  appeler 
du  secours,  je  lui  fls  voir  une  honnete  raison  de  si- 
lence, que  je  tenais  sous  mon  justaucorps. «  Un  pis- 
tolet!  me  dit-iL  Quoi!  mon  fils,  vous  voulez  m'dter 
la  vie  pour  reconnaitre  la  consideration  que  j'ai  eue 
pour  vous? — A  Dieuneplaise!  lui  repondis-je.Yous 
avez  trop  d'esprit  et  de  raison  pour  me  mettre  dans 
cette  necessite;  mais  je  veux  etre  libre.etj'y  suissi 
resolu ,  que  si  mon  proj  et  manque  par  votre  faute,  c'est 
fait  de  vous  absolument. — Mais,  moncherfils,  reprit- 
il  d'un  air  pale  et  effraye,  que  vous  ai-je  fait?  quelle 
raison  avez-vous  de  vouloir  ma  mort?  — Eh,  non! 
repliquai-je  avec  impatience.  Je  n'ai  pas  dessein  de 
vous  tuer  :  si  vous  voulez  vivre,  ouvrez-moilaporte, 
et  je  suis  le  meilleur  de  vos  amis.  »  J'apercus  les 
cles  qui  etaient  sur  la  table;  je  les  pris,  et  je  le  priai 


PREMIERE    PARTIE.  433 

de  me  suivre  en  faisant  le  moins  de  bruit  qu'il  pour- 
rait. 

11  fut  oblig6  de  s'y  resoudre.  A  mesure  que  nous 
avancions  et  qu'ii  ouvrait  une  porte,  il  me  repetait 
avec  un  soupir  :  «  Ah !  mon  fils,  ah !  qui  l'aurait 
jamais  cru?  —  Point  de  bruit,  mon  pere ,  »  repe"- 
tais-je  de  mon  cdte  a  tout  moment.  Enfin  nous 
arrivames  a  une  espece  de  barriere  qui  est  avant  la 
grande  porte  de  la  rue.  Je  me  croyais  deja  libre,  et 
j'etais  derriere  le  pere,  tenant  ma  chandelle  d'une 
main  et  mon  pistolet  de  l'autre. 

Pendant  qu'il  s'empressait  d'ouvrir,  un  domes- 
tique  qui  couchait  dans  une  petite  chambre  voisine, 
entendant  le  bruit  de  quelques  verrous,  se  leve  et  met 
la  tete  a  sa  porte.  Le  bon  pere  le  crut  apparemment 
capable  de  m'arreter.  II  lui  ordonna  avec  beaucoup 
d'imprudence  de  venir  a  son  secours.  C'&ait  un 
puissant  coquin,  qui  s'elanga  sur  moi  sans  balan- 
cer. Je  ne  le  marchandai  point,  je  lui  lachai  le 
coup  au  milieu  de  la  poitrine.  «  Voila  de  quoi  vous 
etes  cause,  mon  pere,  dis-je  assez  fierement  a 
mon  guide.  Mais  que  cela  ne  vous  empeche  point 
d'achever,  »  ajoutai-je  en  le  poussant  vers  la 


434  MANON    LESCAUT. 

derniere  porte.  II  n'osa  refuser  de  l'ouvrir.  Je 
sortis  heureusement ,  et  je  trouvai  a  quatre  pas 
Lescaut  qui  m'attendait  avec  deux  amis,  suivant  sa 
promesse. 

Nous  nous  eloignames.  Lescaut  me  demanda  s'il 
n'avait  pas  entendu  tirer  un  pistolet.  «  C'est  votre 
faute,  lui  dis-je;  pourquoi  me  l'apportiez-vous 
charge?  >»  Cependant je  leremerciaid'avoireu  cette 
precaution,  sans  laquelle  j'etais  sans  doute  a  Saint- 
Lazare  pour  longtemps.  Nous  allames  passer  la  nuit 
chez  un  traiteur,  ou  je  me  remis  un  peu  de  la 
mauvaise  chere  que  j'avais  faite  depuis  pres  de 
trois  mois.  Je  ne  pus  neanmoins  m'y  livrer  au 
plaisir;  je  souffrais  mortellement  dans  Manon.  « II 
faut  la  delivrer,  disais-je  a  mes  amis.  Je  n'ai  sou- 
haite  la  liberte"  que  dans  cette  vue.  Je  vous  demande 
le  secours  de  votre  adresse:  pour  moi,  j'y  em- 
ploierai  jusqu'amavie.  » 

Lescaut,  qui  ne  manquait  pas  d'esprit  et  de  pru- 
dence, me  representa  qu'il  fallait  aller  bride  en 
main  ;  que  mon  evasion  de  Saint-Lazare  et  le  mal- 
heur  qui  m'etait  arrive  en  sortant  causeraient  in- 
failliblement  du  bruit;  que  le  lieutenant  general 


PREMIERE    PA.RTIE.  435 

de  police  me  ferait  chercher,  et  qu'il  avait  le  bras 
long ;  enfin  que  si  je  ne  voulais  pas  etre  expose  a 
quelque  cbose  de  pis  que  Samt-Lazare,  il  6tait  a 
propos  de  me  tenir  couvert  et  renferme"  pendant 
quelques  jours,  pour  laisser  au  premier  feu  de  mes 
ennemis  ie  temps  de  s'eteindre.  Son  tonseil  etait 
sage ;  mais  il  aurait  fallu  l'etre  aussi  pour  le  suivrft, 
Tant  de  lenteur  et  de  managements  ne  s'accor- 
daient  pas  avec  ma  passion.  Toute  ma  complaisance 
se  r^duisit  a  lui  promettre  que  je  passerais  le  jour 
suivant  a  dormir.  II  m'enferma  dans  sa  chambre, 
ou  je  demeurai  jusqu'au  soir. 

J'employai  une  partie  de  ce  temps  a  former  des 
projets  et  des  expedients  pour  secourir  Manon. 
J'etais  bien  persuade  que  sa  prison  &ait  encore 
plus  impenetrable  que  n'avait  ete  la  mienne.  II 
n'etait  pas  question  de  force  et  de  violence,  il  fallait 
de  1" artifice;  mais  la  deesse  meme  de  l'invention 
n' aurait  pas  su  par  ou  commencer.  J'y  vis  si  peu 
de  jour,  que  je  remis  a  considerer  mieux  les  choses 
Iorsque  j'aurais  pris  quelques  informations  sur  l'ar- 
rangement  iuWrieur  de  l'hdpital. 

Aussitdt  que  la  nuit  m'eut  rendu  la  liberie,  je 


436  MANON    LESCAUT. 

priai  Lescaut  de  m'accompagner.  Nous  liames  con- 
versation avec  un  des  portiers,  qui  nous  oarut  homme 
debon  sens.  Je  feignis  d'etre  un  etranger  qui  avait 
entendu  parler  avec  admiration  de  l'Hdpital  Gene- 
ral et  de  l'orare  qui  s'y  observe.  Je  1'interrogeai  sur 
lesplus  minces  details,  et  de  circonstance  en  cir- 
constance  nous  tombames  sur  les  administrateurs, 
dont  je  le  priai  de  m'apprendre  lesnomsetles  qua- 
lity. Les  reponses  qu'il  me  fit  sur  ce  dernier  arti- 
cle me  firent  naitre  une  pensee  dont  je  m'applau- 
dis  aussitdt,  et  que  je  ne  tardai  point  a  mettre  en 
oeuvre.  Je  lui  demandai,  comme  une  chose  essen- 
tielle  a  mon  dessein,  si  ces  messieurs  avait  des  en- 
fants.  II  me  dit  qu'il  ne  pouvait  pasm'en  rendre  un 
compte  certain,  mais  que  pour  monsieur  de  T***, 
qui  etait  un  des  principaux,  il  lui  connaissait  un 
fils  en  age  d'etre  marie,  qui  etait  venu  plusieurs  fois 
a  l'hdpital  avec  son  pere.  Cette  assurance  me 
suffisait. 

Je  rompis  presque  aussitot  notre  entretien,  et  je 
fis  part  a  Lescaut,  en  retournant  chez  lui,  du  des- 
sein que  j'avais  congu.  «  Je  m'imagine,  lui  dis-je, 
que  monsieur  de  T***  le  fils,  qui  est  riche  et  de 


PREMIERE    PARTIK.  437 

bonne  famille,  est  dans  un  certain  gout  de  plaisirs, 
comme  la  plupart  des  jeunes  gens  deson  age.  II  ne 
saurait  etre  ennemi  des  ferames,  ni  ridicule  au  point 
de  refuser  ses  services  pour  une  affaire  d'amour. 
J'ai  forme  le  dessein  de  l'interesser  a  '.a  liberte  de 
Manon.  S'il  est  honnete  homme  et  qu'il  ait  des  sen- 
timeats,  il  nous  accordera  son  secours  par  genero- 
site.  S'il  n'est  point  capable  d'etre  conduit  par  ce 
motif,  il  fera  du  moins  quelque  chose  pour  une  fille 
aimable,  ne  fut-ce  que  par  l'esperance  d'avoir  part 
a  ses  faveurs.  Je  ne  veux  pas  differer  de  le  voir, 
ajoutai-je,  plus  longtemps  que  jusqu'a  demain.  Je 
me  sens  si  console  par  ce  projet,  que  j 'en  tire  un  bon 
augure.  » 

Lescaut  convint  lui-meme  qu'il  yavait  de  la  vrai- 
semblance  dans  mes  idees,  et  que  nous  pouvions 
esperer  quelque  chose  par  cette  voie.  J'en  passai 
la  nuit  moins  tristement. 

Le  matm  etant  venu,  je  m'habiliai  le  plus  propre- 
ment  qu'il  me  fut  possible  dans  l'etat  d'indigence 
ou  j'e"tais  et  je  me  fis  conduire  dans  un  fiacre  a  la 
maison  de  monsieur  de  T***.  11  fut  surpris  de  rece- 
toir  la  visite  d'un  inconnu.  J'augurai  bien  de  sa 


138  MANON   LESCAUT. 

physionomie  et  de  ses  chilitGs.  Je  m'expliquw  na- 
turellement  avec  lui ;  et,  pour  ecfeauffer  ses  senti- 
ments naturels,  je  lui  parlai  de  ma  passion  et  du 
merite  de  ma  maitresse  comme  de  deux  choses  qui 
ne  pouvaient  &re  egalees  que  l'une  par Pautre.  II  me 
dit  que  quoiqu'il  n'efit  jamais  vu  Manon,  il  avait 
entendu  parler  d'elle,  du  moins  s'il  s'agissaitde 
celle  qui  avait  6te  la  maitresse  du  vieux  G*"  M***. 
Je  ne  doutai  point  qu'il  ne  fut  informe  de  la  partque 
j'avais  eue  a  cette  aventure ;  et,  pour  le  gagner  de 
plus  en  plus  en  me  faisant  un  merite  de  ma  con- 
fiance,  je  lui  racontai  le  detail  de  tout  ce  qui  etait 
arrive  a  Manon  et  a  moi.  «  Vous  voyez,  monsieur, 
continuai-je,  que  l'int£r3t  de  ma  vie  et  celui  de  mon 
cosur  sont  entre  vos  mains.  L'un  ne  m'est  pas  plus 
cher  que  l'autre.  Je  n'ai  point  de  reserve  avec  vous, 
parce  que  je  suis  informe  de  votre  ^generosite,  et  que 
la  ressemblance  de  nos  ages  me  fait  esperer  qu'il 
s'en  trouvera  quelqu'une  dans  nos  inclinations.  » 
II  parut  fort  sensible  a  cette  marque  d'ouverture 
et  de  candeur.  Sa  reponse  fut  celle  d'un  hommequi 
a  du  monde  et  des  sentiments;  ce  que  le  monde  ne 
donue  pas  toujours,  et  qu'il  fait  perdre  souvent.  II 


PREMIERE    PARTIE.  439 

isle  dit  qu'il  mettait  ma  visite  au  rang  de  ses  bonnes 
fortunes,  qu'il  regarderait  mon  amitie  comme  une 
de  ses  plus  heureuses  acquisitions,  et  qu'il  s'effor- 
eerait  de  la  m6riter  par  l'ardeur  de  ses  services.  II 
ne  promit  pas  de  me  rendre  Manon,  parce  qu'il 
n'avait,  me  dit-il,  qu'un  credit  mediocre  et  mal  as- 
sure; mais  il  m'offrit  de  me  procurer  le  plaisir  de  la 
voir,  et  de  faire  tout  ce  qui  serait  en  sa  puissance 
pour  la  remettre  entre  mes  bras,  Je  fus  plus  satis- 
fait  de  cette  incertitude  de  son  credit,  que  je  nel'au- 
rais  ele  d'une  pleine  assurance  de  remplir  tous  mes 
desirs.  Je  trouvai  dans  la  moderation  de  ses  offrcs 
une  marque  de  franchise  dont  je  fus  charme\  En  un 
mot,  je  me  promis  tout  de  ses  bons  offices.  La  seule 
promesse  de  me  faire  voir  Manon  m'aurait  fait  tout 
entreprendre  pour  lui.  Je  lui  marquai  quelque  chose 
de  ces  sentiments  d'une  maniere  qui  le  persuada 
aussi  que  je  n'etais  pas  d'un  mauvais  naturel.  Nous 
nous  embrassames  avec  tendresse,  et  nous  devin- 
mes  amis,  sans  autre  raison  que  la  bonte  de  nos 
coeursetune  simple  disposition  quiporteunhomme 
tendre  et  genereux  a  aimer  un  autre  homme  qui  lui 
ressemble. 


<40  MANON    IESCABT. 

II  poussa  les  marques  de  son  estime  bien  plus 
loin;  car,  ayant  combine  mes  aventures  et  jugeant 
qu'ep  sortant  de  Saint-Lazare  je  ne  devais  pas  me 
trouver  a  mon  aise,  il  m'offritsa  bourse  et  mepressa 
de  l'accepter.  Je  nel'acceptai  point;  naisjeluidis: 
«  C'est  trop,  mon  cher  monsieur.  Si,  avec  tant  de 
Donte  et  d'amitie,  vous  me  faites  revoir  ma  chere 
Manon,  je  vous  suis  attaehe  pour  toute  ma  vie.  Si 
vous  me  rendez  tout  a  fait  cette  chere  creature,  je 
ne  croirai  pas  etre  quitte  en  versant  tout  mon  sang 
pour  vous  servir. » 

Nous  ne  nous  separames  qu'apres  etre  convenus 
du  temps  et  du  lieu  ou  nous  devions  nous  retrouvcr. 
II  eut  la  complaisance  de  ne  pas  me  remettre  plus 
loin  que  l'apres-midi  du  meme  jour. 

Je  1'attendis  dans  un  cafe,  ou  il  vint  me  rejoindre 
vers  les  quatre  heures,  et  nous  primes  ensemble  le 
chemin  de  1'hdpital.  Mes  genoux  etaient  tremblaal 
en  traversant  les  cours.  «  Puissance  d'amour !  di- 
sais-je,  je  reverrai  done  l'idole  de  mon  coeur,  l'objet 
de  tant  de  pleurs  et  d'inquietudes !  Ciel  1  conser- 
vez-moi  assez  de  vie  pour  aller  jusqu'a  elle,  et 
disposez  apres  cela  de  ma  fortune  et  de  mes 


PREMIERE    PARTIE.  441 

Jours ;  je  n'ai  plus  d'autre  grace  a  vous  demander. » 
Monsieur  de  T***parla  a  quelques  concierges  de  la 
maison,  qui  s'empresserent  de  lui  offrir  tout  ce  qui 
de"pendait  d'eux  pour  sa  satisfaction.  II  se  fit  montrer 
lequartier  ou  Manon  avait  sa  chambre,  et  Ton  nous 
y  conduisit  avec  une  clef  d'uae  grandeur  effroyable 
qui  servit  a  ouvrir  sa  porte.  Jademandai  au  valet  qui 
nous  menait,  et  qui  etait  celui  qu'on  avait  charge 
du  soin  de  la  servir,  de  quelle  maniere  elle  avait 
passe  le  temps  dans  cette  demeure.  II  nous  dit  que 
c'etait  une  douceur  angelique ;  qu'il  n'avait  jamais 
recu  d'elle  un  mot  de  durete;  qu'elle  avait  verse" 
continuellement  des  larmes  pendant  les  six  pre- 
mieres semaines  apres  son  arrivee ;  mais  que  de- 
puis  quelque  temps  elle  paraissait  prendre  son 
malheur  avec  plus  de  patience,  et  qu'elle  e"tait  oc- 
cupee  a  coudre  du  matin  jusqu'au  soir,  a  la  reserve 
de  quelques  heures  qu'elle  employ  ait  a  la  lecture. 
Je  lui  demandai  encore  si  elle  avait  ete  entretenue 
proprement.  II  m'assuraquelenecessaire  dumoins 
ne  lui  avait  jamais  manque. 

Nous  approchames  de  sa  porte.  Mon  coaur  battait 
violemment.  Je  dis  a  monsieur  de  T***  ;  «  Enlrez 


1^2  MAMON    LESCACT. 

seul  ct  prevenez-  la  sur  ma  visite,  car  j'appreli^snde 
qu'elle  ne  soit  trop  saisie  en  me  voyant  tout  d'un 
coup.»  La  porte  nous  fut  ouverte.  Je  demeurai  daas 
la  galerie.  J'entendis  n6anmoins  ieurs  discours.  II 
lui  dit  qu'il  venait  lui  apporter  un  peu  de  consola- 
tion ;  qu'il  etait  de  mes  amis,  et  qu'il  prenait  beau- 
coup  d'interet  a  notre  bonheur.  Elle  lui  demanda 
avec  le  plus  vif  empressement  si  elle  apprendrait  de 
lui  ce  que  j'etais  devenu  II  lui  promitde  m'amener 
a  ses  pieds,  aussi  tendre,  aussi  fidele  qu'elle  pou- 
vait  le  desirer.  «  Quand?  reprit-elle.  — Aujourd'hui 
m6me,  luidit-il  :cebienlieureux  moment  ne  tardera 
point ;  il  va  paraitre  a  1'instant  si  vous  le  souhai- 
tez.  »  Elle  comprjt  que  j'etais  a  la  porte.  J'entrai 
lorsqu'elle  y  accourait  avec  precipitation.  Nous 
nous  embrassames  avec  cette  effusion  de  tendresse 
qu'une  absence  de  trois  mois  fait  trouver  si  char- 
mante  a  de  parfaits  amants.  Nos  soupirs,  nos  excla- 
mations interrompues,  uaille  noms  d'amour  repetes 
languissamment  de  part  et  d'autre,  formerent  pen- 
dant 1.0  quart  d'heure  une  scene  qui  attendrissait 
monsieur  de  T***.  «  Je  vous  porte  envie,  me  dit-il 
en  nous  faisant  asseoir;  il  n'y  a  point  de  sort  glo- 


PREMIERE    PARTIE.  143 

rieux  auquel  je  ne  preterasse  une  maitresse  si  belle 
et  si  passionnee.  —  Aussi  mepriserais-je  tous  les 
empires  du  monde,  lui  repondis-je,  pour  m'assurer 
le  bonheur  d'etre  aime  d'elle. » 

Tout  le  reste  d'une  conversation  si  desiree  ne 
pouvait  manquer  d'etre  infinimcnt  tendre.  La  pau- 
vre  Manon  me  raconta  ses  aventures,  el  je  lui  ap~ 
pris  les  miennes.  Nous  pleurames  amerement  en 
nous  entretenant  de  l'6tat  ou  elle  dtait,  et  de  celui 
d'ou  jene  faisais  que  desortir.  Monsieur  del*** nous 
consola  par  de  nouvelles  promesses  de  s'employer 
ardemment  pour  finir  nos  miseres.  II  nous  conseilla 
de  ne  pas  rendre  cette  premiere  entrevue  trop  Ioe- 
gue,  pour  lui  donner  plus  de  facilite  a  nous  en  pro- 
curer d'autres.  II  eutbeaucoup  de  peine  a  nous  faire 
gouter  ce  conseil.  Manon  surtout  ne  pouvait  se  re- 
soudre  a  me  laisser  partir.  Elle  me  fit  remettrecent 
fois  sur  ma  chaise.  Elle  me  retenait  par  les  habits 
®t  par  les  mains. «  Helas !  dans  quel  lieu  melaissez- 
vous  1  disait-elle.  Qui  peut  m'assurer  de  vous  re- 
voir?  >.  Monsieur  de  T***  lui  promit  de  la  venir  voir 
souvent  avec  moi.  «  Pour  le  lieu,  ajouta-t-il  agrea- 
blement,  il  ne  faut  plus  1'appeler  Ihdpital ;  e'est 


144  MANON    LESCAUT. 

Versailles  depuis  qu'une  personne  qui  mente  l'em- 
pire  de  tous  les  coeurs  y  est  renfermee.  » 

Je  lis  en  sortant  quelques  liberaliles  au  valet  qui 
la  servait,  pour  1'engager  a  lui  rendre  ses  soins  aveo 
zele.  Ce  garcon  avait  1'ame  moins  basse  et  moins 
dure  que  ses  pareils.  0  avait  ete  temoin  de  notre 
entrevue.  Ce  tendre  spectacle  l'avait  touche.  Un 
louis  d'or  dont  je  lui  lis  present  acheva  de  me 
l'attacher.  II  me  prit  a  1'ecart  en  descendant  dans 
les  cours :  «  Monsieur,  me  dit-il,  si  vous  me  voulez 
nrendre  a  votre  service  ou  me  donner  une  honnete 
recompense  pour  me  dedommager  de  la  perte  de 
l'emploi  que  j'occupe  ici,  je  crois  qu'il  me  sera  fa- 
cile de  deliver  mademoiselle  Manon.  » 

J'ouvris  1'oreille  a  cette  proposition ;  et,  quoique 
je  fusse  depourvu  de  tout,  je  lui  fis  des  promesses 
fort  au-dessus  de  ses  desirs.  Je  comptais  bien  qu'il 
me  serait  toujours  aise'  de  recompenser  un  homme 
de  cette  Gtoffe.  «  Sois  persuade,  lui  dis-je,  mon 
ami,  qu'il  n'y  a  rien  que  je  ne  fasse  pour  toi,  et  que 
ta  fortune  estaussi  assuree  que  la  mienne.  «  Je  vou- 
lussavoir quels  moyens  ll  avait  dessein  d'employer. 
«  Nul  autre,  me  dit-il,  que  de  lui  ouvrir  le  soir  la 


PREMIERE    PARTIE  i -55 

porte  de  sa  chambre  et  de  vous  la  conduire  jusqu'a 
celle  de  la  rue,  ou  il  faudra  que  vous  soyez  pret 
a  la  recevoir.  «  Je  lui  demandai  s'il  n'etait  point  a 
craindre  qu'elle  ne  fut  reconaue  en  traversant  les 
galeries  et  les  cours.  Tl  confessa  qu'il  y  avail  quel- 
que  danger ;  mais  il  me  dit  qu'il  fallait  Men  risquer 
quelque  chose. 

Quoiqueje  fusse  ravide  le  voir  si  resolu,  j'appelai 
monsieur  deT^**  pour  lui  communiquer  ce  projet  et 
la  seule  raison  qui  pouvait  le  rendre  douteux.  II  y 
trouva  plus  de  difficulty  que  moi.  II  convint  qu'elle 
pouvait  absolument  s'e"chapper  de  cette  maniere : 
«  Mais  si  elle  est  reconnue,  continua-t-il,  et  si  elle 
est  arrStee  en  fuyant,  c'est  peut-etre  fait  d'elle 
pour  toujours.  D'ailleurs,  il  vous  faudrait  quitter 
Paris  sur-le-charap;  car  vous  neseriez  jamais  assez 
cache-  aux  recherches :  on  les  redoublerait  autant 
par  rapport  a  vous  qu'a  elle.  Un  homme  s'echappe 
aisement  quand  il  est  seul;  mais  il  est  presque 
impossible  de  demeurer  inconnu  avec  une  jolie 
femme. » 

Quelque  solide  que  me  parut  ce  raisonnement,  il 
ne  put  l'emporter  dans  mon  esprit  sur  un  espoir 


(46  MANON    LESCAUT. 

si  proche  de  mettre  Manon  en  liberty.  Je  le  dis,a 
monsieur  de  T***,  et  je  le  priai  de  pardonner  un  peu 
d'imprudence  et  de  temerite"  a  l'amour.  J'ajoutai 
que  mon  dessein  e"tait  en  effet  de  quitter  Paris  pour 
m'arr&ter  comme  j'avais  deja  fait,  dans  quelque 
village  voisin.  Nous  convinmes  done  avec  le  valet 
de  ne  pas  remettre  son  entreprise  plus  loin  qu'au 
jour  suivant ;  et,  pour  la  rendre  aussi  certaine  qu'il 
etait  en  notre  pouvoir,  nous  resolumes  d'apporter 
des  habits  d'homme,  dans  la  vue  de  faciliter  notre 
sortie.  II  n'etait  pas  aise-  de  les  faire  entrer ;  mais 
je  ne  manquai  pas  d'invention  pour  en  trouver  le 
moyen.  Je  priai  seulement  monsieur  de  T*¥*  demettre 
le lendemaindeuxvesteslegeresrunesurlautre,  et 
je  me  chargeai  de  tout  le  reste. 

Nous  retournanies  le  matin  a  l'hopitai.  J'avais 
avec  moi,  pour  Manon,  du  linge,  des  bas,  etc.,  et 
par-dessus  mon  justaucorps  un  surtout  qui  ne  lais- 
sait  rien  voir  de  trop  enfle  dans  mes  poches.  Nous 
ne  fumes  qu'un  moment  dans  sa  chambre.  Mon- 
sieur de  T***  lui  laissa  une  de  ses  deux  vestes.  Je 
lui  donnai  mon  justaucorps,  le  surtout  me  suffisant 
pour  sortir.  II  ne  se  trouva  rien  de  manque  a  son 


PREMIERE    PARTIE.  447 

ajustement,  excepte  la  culotte,  que  j'avais  malheu- 
reusemeni  oubiiee. 

L'ouWi  de  cette  piece  n^cessaire  nous  eut  sans 
doute  apprete  a  rire,  si  l'embarras  ou  il  nous  met- 
tait  eut  6te  moins  serieux.  J'etais  au  desespoir 
ju'une  bagatelle  de  cette  nature  fut  capable  de 
aous  arr&er.  Cependant  je  pris  mon  parti,  qui  fut 
desortir  moi  memesans  culotte.  Jelaissai  la  mienne 
a  Manon.  Mon  surtout  etait  long,  et  je  me  mis,  a 
l'aide  de  quelques  epingles,  en  etat  de  passer  d6- 
cemment  a  la  porte. 

Le  reste  du  jour  me  parut  d'une  longueur  insup- 
portable. Enfin,  la  nuit  etant  venue,  nous  nous  ren- 
dimes  dans  un  earrosse  un  peu  au-dessous  de  la 
porte  de  l'hdpital.  Nous  n'y  fumes  pas  longtemps 
sans  voir  Manon  paraitre  avec  son  conducteur. 
Notre  portiere  etant  ouverte,  ils  monterent  tous  deux 
a  l'instant.  Je  recus  ma  chere  maitresse  dans 
mes  bras.  Elle  trembiait  comme  une  feuille.  Le 
cocher  me  demanda  ou  il  fallait  toucher :  «  Toucha 
au  bout  du  mondc,  lui  dis-je,  et  mene-moi  quel- 
que  part  ou  je  ne  puisse  jamais  Stre  separe  de 
Manon. » 


448  MANON    LESCAUT. 

Ce  transport,  dqnt  je  ne  fus  pas  le  maitre,  faillit 
de  m'a**.irer  un  J'acheux  embarras.  Le  cocher  fit 
reflex  on  a  mon  langage,  el  lorsque  je  lui  dis  en- 
suite  le  nom  de  la  rue  ou  nous  voulions  etre  con- 
duits, il  me  repondit  qu'il  craignait  que  je  ne  1'cn- 
gageasse  dans  une  mauvaise  affaire ;  qu'il  voyait 
bien  que  ce  beau  jeune  homme  qui  s'appelait 
Manon  etait  une  fille  que  j'enlevais  de  l'hdpital,  et 
qu'il  n'etait  pas  d'humeur  a  se  perdre  pour  l'amour 
de  moi. 

La  d&icatesse  de  ce  coquin  n'etait  qu'une  envie 
de  me  faire  payer  la  voiture  plus  cher.  Nous  etions 
trop  pres  de  l'hdpital  pour  ne  pas  filer  doux.  «  Tais- 
toi,  lui  dis- je,  il  y  a  un  louis  d'or  a  gagner  pour  toi. » 
II  m'aurait  aide\  apres  cela,  a  bruler  l'hdpital  meme. 

Nous  gagnames  la  maison  ou  demeurait  Lescaut. 
Comme  il  etait  tard,  monsieur  deT***nous  quittaen 
chemin  avec  promessede  nous  revoir  lelendemain; 
le  valet  demeura  seul  avec  nous. 

Je  tenais  Manon  si  etroitement  serree  entre  mes 
bras,  que  nous  n'occupions  qu'une  place  dans  le 
carrosse.  EUe  pleurait  de  joie  et  je  sentais  ses  lar- 
nies  qui  mouillaient  mon  visage. 


PREMI&RE    PARTIE.  44d 

Lorsqu'il  fallut  descendre  pour  entrer  chez  Les- 
caut,  j'eus  avec  le  cocher  un  nouveau  demele  dont 
les  suites  furent  funestes.  Je  me  repentis  de  lui 
avoir  promis  un  louis,  non-seulement  parce  que  le 
present  etait  excessif,  mais  par  rane  autre  raison 
bien  plus  forte,  qui  etait  l'impuissance  de  le  payer. 
Je  lis  appeler  Lescaut.  II  descendit  de  sa  chambre 
pour  venir  a  la  porte.  Je  lui  dis  a  l'oreille  dans  quel 
embarras  je  me  trouvais.  Comme  il  etait  d'une 
humeur  brusque  et  nullement  accoutume  a  me- 
nager  un  fiacre,  il  me  repondit  que  je  me  moquais. 
«  Un  louis  d'or !  ajouta-t-il;  vingt  coups  de  canne 
a  ce  coquin-la !  »  J'eus  beau  lui  representer  douce- 
ment  qu'il  allait  nous  perdre,  il  m'arracha  n, 
canne  avec  l'air  d'en  vouloir  maltraiter  le  cocber 
Celui-ci,  a  qui  il  etait  peut-Stre  arrive  de  tombi 
quelquefois  sous  la  main  d'un  garde  du  corps  ou 
d'un  mousquetaire,  s'enfuit  de  peur  avec  son  car- 
rosse,  en  criant  que  je  l'avais  trompe,  mais  que 
j'aurais  de  ses  nouveiles.  Je  lui  repetai  inutilement 
d'arreter. 

Sa  fuite  me  causa  une  extreme  inquietude.  Je  ne 
doutai  point  qu'il  n'avertit  le  commissaire.  «  Vous 


150  MANON    LESCAUT. 

me  perdez,  dis-je  a  Lescaut ;  je  ne  serais  pas  en 
surete  chez  vous,  il  faut  nous  Eloigner  dans  le 
moment.  »  Je  pretai  le  bras  a  Manon  pour  marcher, 
et  nous  sortimes  promptement  de  cette  dangereuse 
rue.  Lescaut  nous  tint  compagnie. 

Le  chevalier  des  Grieux  ayant  employe"  plus  d'une 
heure  a  ce  recit,  je  le  priai  de  prendre  un  peu  de 
relache  et  de  nous  tenir  compagnie  a  souper.  Notre 
attention  lui  fit  juger  que  nous  l'avions  ecoute  avec 
plaisir.  II  nous  assura  que  nous  trouverions  quelque 
chose  encore  de  plus  interessant  dans  la  suite  de 
son  histoire,  et,  lorsque  nous  eumes  fini  de  souper, 
il  continua  dans  ces  termes. 


Mfl    DE    LA    PREMIERE    PARTIE 


SECONDE   PARTIE 


C'est  quelque  chose  d' admirable  que  la  maniere 
dont  la  Providence  enchaine  les  ev&iements.  A 
peine  avions-nous  marche  cinq  ou  six  minutes, 
qu'un  homme  dont  je  ne  decouvris  point  le  visage 
reconnut  Lescaut.  II  le  cherchait  sans  doute  aux 
environs  de  chez  M,  avec  le  malheureux  dessein 
qu'il  executa.  «  C'est  Lescaut,  dit-il  en  lui  lachant 
un  coup  de  pistolet;  il  ira  souper  ce  soir  avec  les 
anges.  »  H  se  deroba  aussitdt.  Lescaut  tomba  sans 
le  moindre  mouvement  de  vie.  Je  pressai  Manon  de 
fuir.  car  nos  secours  etaient  inutiles  a  un  cadavre, 
et  je  craignais  d'etre  arrete  par  le  guet  qui  ne  pou- 
vai  tarder  a  paraitre.  J'enfilai,  avec  elle  et  le  valet, 
la  premiere  petite  rue  qui  croisait.  Elle  etait  si 


(59  MANON   IESCAUT. 

eperdue,  que  j'avais  de  la  peine  a  la  soutenir.  Enfin 
j'apercus  un  fiacre  au  bout  de  la  rue.  Nous  y  mon- 
tames.  Mais  lorsque  le  cocher  me  demanda  ou  il 
fallait  nous  conduire,  je  fus  embarrasse  a  lui  re- 
pondre.  Je  n'avais  point  d'asile  assure,  ni  d'arai  de 
confiance  a  qui  j'osasse  avoir  recours.  J'etais  sans 
argent,  n'ayant  guere  plus  d'une  demi-pistole  dans 
ma  bourse.  La  frayeur  et  la  fatigue  avaient  tene- 
ment incommode  Manon,  qu'elle  etait  a  demi  pamee 
pies  de  moi.  J'avais  d'ailleurs  l'imagination  rem- 
plie  du  meurtre  de  Lescaut,  et  je  n'etais  pas  encore 
sans  apprehension  de  la  part  du  guet.  Quel  parti 
prendre?  Jemesouvins  heureusement  de  1'auberge 
de  Chaillot,  ou  j'avais  passe  quelques  jours  avec 
Manon  lorsque  nous  etions  alles  dans  ce  village  pour 
y  demeurer.  J'esp^rais  non-seulement  y  etre  en 
surete,  mais  y  pouvoir  vivre  quelque  temps  sans 
fetre  presse  de  payer.  «  Mene-nous  a  Chaillot,  »  dis- 
je  au  cocher.  II  refusa  d'y  aller  si  tard  a  moins  d'une 
pistole;  autre  sujet  d'embarras.  Enfin  nous  con- 
vinmes  de  six  francs :  c'etait  toute  la  somme  qui 
restait  4ans  ma  bourse. 
Je  consolais  Manon  en  avancant,  mais  au  fond 


SECONDE    PARTIE.  453 

j'avais  le  desespoir  dans  le  coeur.  Je  me  serais  donne 
mille  fois  la  mort,  si  je  n'eusse  pas  eu  dans  noes 
bras  fe  seul  etre  qui  m'attachait  a  la  vie.  Cette  seule 
pensee  me  remettait.  «  Je  la  tiens  du  moins,  disais- 
je ;  elle  m'aime,  elle  est  a  moi :  Tiberge  a  beau  dire, 
ce  n'est  pas  la  un  fant6me  de  bonheur.  Je  verrais 
perir  tout  l'univers  sans  y  prendre  interet:  pour- 
quoi?  parce  que  je  n'ai  plus  d' affection  de  reste.  » 

Ce  sentiment  etaitvrai;  cependant,  dans  le  temps 
que  je  faisais  si  peu  de  cas  des  biens  du  monde,  je 
sentais  que  j'aurais  eu  besoin  d'en  avoir  du  moins 
une  petite  partie  pour  mepriser  encore  plus  souve- 
rainement  tout  le  reste.  L'amour  est  plus  fort  que 
Vabondance,  plus  fort  que  les  tresors  et  les  ri- 
ch esses;  mais  il  a  besoin  de  leur  secours;  et  rien 
n'est  plus  desesperant  pour  un  amant  delicat  que 
de  se  voir  rarnene  par  la,  malgre  lui,  a  la  grossie- 
rete  des  ames  les  plus  basses. 

II  etait  onze  heures  quand  nous  arrivames  a 
Chaillot.  Nous  fumes  regus  a  l'auberge  comme  des 
personnes  de  connaissance.  On  ne  fut  pas  surpris 
de  voir  Manon  en  habit  d'homme,  parce  qu'on  est 
accoutume,  a  Paris  et  aux  environs,  de  voir  prendre 


154  MAJVON    LESCAUT. 

aux  femmes  toutes  sortes  de  formes.  Je  la  fis  servir 
anssi  proprement  que  si  j'eusse  ete  dans  la  meil- 
leure  fortune.  Elle  ignorait  que  je  fusse  mal  en  ar- 
gent. Je  me  gardai  bien  de  lui  en  rien  apprendre, 
6tant  resolu  de  retourner  seul  a  Paris  le  lendemain 
pour  chercher  quelque  remede  a  cette  facheuse  es~ 
pece  de  maladie. 

Elle  me  parut  pale  et  maigrie,  en  soupant.  Je  ne 
m'en  etais  point  aper§u  a  1'hdpital,  parce  que  la 
chambre  ou  je  l'avais  vue  n'etait  pas  des  plus  Clai- 
res. Je  lui  demandai  si  ce  n'6tait  point  encore  un 
effet  de  la  frayeur  qu'elle  avait  eueen  voyant  assas- 
siner  son  frere.  Elle  m'assuraque,  quelque  touchie 
qu'elle  fut  de  eet  accident,  sa  paleur  ne  venait  que 
d'avoir  essuye"  pendant  trois  mois  mon  absence. 
«  Tu  m'aimes  done  extremement?  lui  repondis-je. 
—  Mille  fois  plus  que  je  ne  puis  dire,  reprit-elle.  — 
Tu  ne  me  quitteras  done  plus  jamais  ?  ajoutai-je.  — 
Non,  jamais,  »  repliqua-t-elle.  Cette  assurance  fut 
confirmee  par  tant  de  caresses  et  de  serments,  qu'il 
me  parut  impossible  en  effet  qu'elle  put  jamais  les 
oublier.  J'ai  toujours  etc"  persuade  qu'elle  etait  sin- 
cere :  quelle  raison  aurait-elle  eue  de  se  contre- 


SECONDS    PARTIE.  455 

fairejusqu'a  ce  point?  Mais  elle  6tait  encore  plus 
volage,  ou  plutdtelle  n'etait  plus  rien,  et  elle'ne  se 
reconnaissait  pas  elle-meme,  lorsque,  ayant  devant 
les  yeux  des  femmes  qui  vivaient  dans  l'abondance, 
elle  se  trouvait  dans  la  pauvrete  et  dans  le  besoin. 
J'dtais  a  la  veille  d'en  avoir  une  demiere  preuve 
qui  a  surpass^  toutes  les  autres,  et  qui  a  produitla 
plus  etrange  aventure  qui  soit  jamais  arrivee  a  un 
homme  de  ma  naissanee  et  de  ma  fortune. 

Comme  je  la  connaissais  de  cette  humeur,  je  me 
hatai,  lelendemain,  d'aller  a  Paris.  La  mort  deson 
frere  et  la  necessity  d'avoir  du  linge  et  des  habits 
pour  elle  et  pow  moi  etaient  de  si  bonnes  raisons, 
qne  ije  n'eus  pas  besoin  de  pretextes.  Je  sortis  de 
l'auberge  dans  le  dessein,  dis-je  a  Manon  et  a  mon 
hfite,  de  prendre  uncarrossede  louage;  mais  c'etait 
une  gasconnade,  la  necessite  m'obligeant  d'aller  a 
pied.  Je  marchai  fort  vite  jusqu'au  Cours-la-Reine, 
ou  j'avais  dessein  de  m'arrSter.  II  fallait  bien  pren- 
dre un  moment  de  solitude  et  de  tranquillite  pour 
m'arranger  et  prevoir  ce  que  j'allais  faire  a  Paris. 
Je  m'assis  sur  l'herbe.  J'entrai  dans  une  mer  de 
raisonnements  et  de  reflexions,  qui  se  r^duisireiit 


156  MANON    LESCAOT. 

peu  a  peu  atrois  principaux  articles.  J'avais  besoin 
d'un  prompt  secoars  pour  un  nombre  infim  de  ne- 
cessity presentes ;  j'avais  a  chercher  quelque  voie 
qui  put  du  moins  m'ouvrir  des  esperances  pour 
l'avenir;  et,  ce  qui  n'etait  pas  de  moindre  impor- 
tance, j'avais  des  informations  et  des  mesures  a 
prendre  pour  la  surete  de  Manon  et  pour  la  mienne. 
Apres  m'etre  epuise  en  projets  et  en  combinaisons 
sur  ces  trois  chefs,  je  jugeai  encore  a  propos  d'en 
retrancher  les  deux  derniers.  Nous  n'etions  pas  mal 
a  couvert  dans  une  chambre  de  Chaillot ;  et,  pour 
les  besoins  futurs,  je  crus  qu'il  serait  temps  d'y 
penser  lorsque  j'aurais  satisfait  aux  presents. 

II  etait  done  question  de  remplir  actuellement 
ma  bourse.  Monsieur  de  T***  m'avaitoffertgenereu- 
sement  la  sienne ;  mais  j'avais  une  extreme  repu- 
gnance a  le  remettre  moi-meme  sur  cette  matiere. 
Quel  personnage,  que  d'aller  exposersamisere  aun 
etranger  et  de  le  prier  de  nous  faire  part  de  son 
bien!  II  n'y  a  qu'une  ame  lache  qui  en  soil  capable, 
par  une  bassesse  qui  l'empeche  d'en  sentir  l'indi- 
gnite;  ou  un  Chretien  humble,  par  un  exces  de  ge- 
nerosit6  qui  le  rend  superieur  a  cette  honte.  Je 


SECONDS    PARTIE,  457 

n'elais  ni  un  homme  lache  ni  un  bon  chretien ;  j'au- 
rais  donne"  la  moitie  de  mon  sang  pour  eviter  cetle 
humiliation. 

Tiberge,  disais-je,  le  bon  Tiberge  me  refusera 
t-il  ce  qu'il  aura  le  pouvoir  de  me  donner?  Non,  il 
sera  touche  de  ma  misere,  mais  il  m'assassinera 
par  sa  morale.  II  faudra  essuyer  ses  reproches,  ses 
exhortations,  ses  menaces ;  il  me  fera  acheter  ses 
secours  si  cher,  que  je  donnerais  encore  une  partie 
de  mon  sang  plutdt  que  de  m'exposer  a  cette  scene 
facheuse,  qui  me  laissera  du  trouble  et  des  re- 
mords.  Bon!  reprenais-je,  il  faut  done  renoncera 
tout  espoir,  puisqu'il  ne  me  reste  point  d'autre  voie, 
et  que  je  suis  si  eloigne"  de  m'arreter  a  ces  deux-la, 
que  je  verserais  plus  volontiers  la  moitie  de  mon 
sang  que  d'en  prendre  une,  e'est-a-dire,  tout  mon 
sang  plutdt  que  les  prendre  toutes  deux.  Oui,  mon 
sang  tout  entier,  ajoutai-je  apres  une  reflexion  d'un 
moment;  je  le  donnerais  plus  volontiers  sans  doule 
que  me  reduire  a  de  basses  supplications. 

Mais  il  s'agit  bien  ici  de  mon  sang  1  il  s'agit  de  la 
vie  et  de  1'entretien  de  Manon,  il  s'agit  de  mon 
amour  etde  sa  fidelite.  Qu'ai-jeamettre  en  balance 


458  MAN0N    LESCAUT. 

avec  elle?  Je  n'y  ai  rien  mis  jusqu'a  present :  elle 
me  tient  lieu  de  gloire,  de  bonheur  et  de  fortune.  li 
y  a  bien  des  cfaoses,  sans  doute,  que  je  donnerais 
ma  vie  pour  obtenir  ou  pour  gviter ;  mais  estimer 
une  chose  plus  que  ma  vie  n'est  pas  une  raison  pour 
l'estimer  autant  que  Manon.  Je  ne  fus  pas  longtemps 
a  me  determiner  apres  ce  raisonnement.  Je  conti- 
auai  mon  chemin,  resolu  d'aller  d'abord  chez  Ti- 
berge,  et  de  la  chez  monsieur  de  T***. 

En  entrant  a  Paris  je  pris  un  fiacre,  quoique  je 
n'eusse  pas  de  quoi  le  payer;  je  comptais  sur  les 
secours  que  j'allais  solliciter.  Je  me  fis  conduire  au 
Luxembourg,  d'ou  j'envoyai  avertir  Tiberge  que 
j'etais  a  l'attendre.  II  satisfit  mon  impatience  par 
sa  promptitude.  Je  lui  appris  Pextremite  de  mes  be- 
soins  sans  nul  detour.  II  me  demand  a  si  les  cent 
pistoles  que  je  lui  avais  rendues  me  suffiraient;  et, 
sans  m'opposer  un  seul  mot  de  difficulte,  il  me  les 
alia  chercher  dans  le  moment,  avec  cet  air  ouvert 
et  ce  plaisir  a  donner  qui  n'est  connu  que  de 
''amour  et  de  la  veritable  amitifi. 

Quoique  je  n'eusse  pas  eu  le  moindre  doute  du 
*s;M&  de  ma  d«i??ande,  je  fus  surpris  de  i'avoi? 


SECONDE    PARTiE.  159 

obtenue  a  si  bon  marche,  c'est-a-dire  sans  qu'il 
m'eut  querelle  sur  mon  impenitence.  Mais  je  me 
trompais  en  me  croyant  tout  a  fait  quitte  de  ses 
reproches  ;  car,  lorsqu'il  eut  acheve  de  me  compter 
son  argent  et  que  je  me  preparais  a  le  quitter,  il 
me  pria  de  faire  avec  lui  un  tour  d'allee.  Je  ne  lui 
avais  point  parle  de  Manon,  il  ignorait  qu'elle  fut 
en  liberie;  ainsi  sa  morale  ne  tomba  que  sur  ma 
fuite  temeraire  de  Saint-Lazare,  et  sur  la  crainte  ou 
il  etait  qu'au  lieu  de  profiler  des  lecons  de  sagesse 
que  j'y  avais  revues,  je  ne  reprisse  le  train  du 
desordre. 

II  me  dit  qu'etant  alle  pour  me  visiter  a  Saint- 
Lazare  le  lendemain  de  mon  Evasion,  il  avait  ete 
frappe  au  dela  de  toute  expression  en  apprenant  la 
maniere  dont  j'en  etais  sorti ;  qu'il  avait  eu  la-dessus 
un  entretien  avec  le  sup6rieur ;  que  ce  bon  p^re 
n'etait  pas  encore  remis  de  son  effroi ;  qu'il  avait 
eu  neanmoins  la  generosite  de  deguiser  a  M.  le 
lieutenant  general  de  police  les  circonstances  de 
mon  depart,  et  qu'il  avait  empeehe  que  la  mort  du 
portier  ne  fut  connue  au  dehors ;  que  je  n'avais 
done,  de  ce  eote-la,  nul  sujet  d'alarme;  mais 


•160  MANON    LESCAUT. 

que  s'll  me  restait  le  moindre  sentiment  de  sagesse, 
je  profiterais  de  cet  heureux  tour  que  le  ciel  don- 
nait  a  mes  affaires  ;  que  je  devais  commencer  par 
ecrire  a  mon  pere  et  me  remettre  Wen  avec  iui,  et 
que  si  je  voulais  suivre  une  fois  son  conseil,  il 
etait  d'avis  que  je  quittasse  Paris  pour  retourner 
dans  le  sein  de  ma  famille. 

J'ecoutai  son  discours  jusqu'a  la  fin,  II  y  avait  la 
bien  des  choses  satisfaisantes.  Je  fus  ravi,  premie- 
rement,  de  n'avoir  rien  a  cramdre  du  c6te  de  Saint- 
Lazare :  les  rues  de  Paris  me  redevenaient  un  pays 
libre ;  en  second  lieu,  je  m'applaudis  de  ce  que 
Tiberge  n' avait  pas  la  moindre  idee  de  la  delivrance 
de  Manon  et  de  son  retour  avec  moi :  je  remarquai 
meme  qu'il  avait  evite  de  me  parler  d'elle,  dans 
l'opinion  apparemment  qu'elle  me  tenait  moins  au 
coeur,  puisque  je  paraissais  si  tranquille  sur  son 
sujet.  Je  resolus,  sinon  de  retourner  dans  ma 
famille,  du  moins  d'ecrire  a  mon  pere,  comme  il 
me  le  conseillait,  et  de  lui  temoigner  que  j'etais 
dispose  a  rentrer  dans  l'ordre  de  mes  devoirs  et 
de  ses  volontes.  Mon  esperance  etait  de  l'engager 
&  m'envoyer  de  1 'argent,  sous  pretexte  de  faire  mes 


SECONDE    PARTIE.  161 

esercices  a  1'Academie;  carj'aurais  eupeinealui 
persuader  que  je  fusse  dans  la  disposition  de  re- 
toumer  a  Felat  ecclesiastique,  et,  dans  le  fond,  je 
n'avais  nul  eloignement  pour  ce  que  je  voulais  lui 
promettre ,  j'etais  bien  aise ,  au  contraire ,  de 
m'appliquer  a  quelque  chose  d'honnete  et  de 
raisonnabie,  autant  que  ce  dessein  pourrait  s'ac- 
corder  avec  mon  amour.  Je  faisais  mon  compie 
de  vivre  avec  ma  maitresse  et  de  faire  en  meme 
temps  mes  exercices.  Cela  etait  fort  compatible. 

Je  fus  si  satisfait  de  loutes  ces  idees,  que  je  pro- 
mis  a  Tiberge  de  faire  partir  le  jour  mtime  une  let  • 
tre  pour  mon  pere.  J'entrai  effectivement  dans  un 
bureau  d'ecrilure  en  le  quittant,  et  j'ecrivis  d'une 
maniere  si  tendre  et  si  soumise,  qu'en  relisant  ma 
lettre  je  me  flattai  d'obtenir  quelque  chose  du  coaur 
paternel. 

Quoique  je  fusse  en  etat  de  prendre  et  de  payer 
un  fiacre  apres  avoir  quilte  Tiberge,  je  me  lis  un 
plaisir  de  marcher  fierement  a  pied  en  allant  chez 
monsieur  de  T***.  Je  trouvais  de  la  joie  dans  cet 
exercice  de  ma  liberte,  pour  laquelle  mon  ami 
m'avait  assure  qu  il  ne  me  restait  rien  a  eramdre, 


<62  MANON    LESCADT. 

Cependant  il  me  revint  tout  d'un  coup  a  l'esprit  que 
ces  assurances  ne  regardaient  que  SainJ-Lazare,  et 
que  j'avais,  outre  cela,  1'affaire  de  1'hdpital  sur  les 
bras,  sans  compter  la  mortdeLescaut,  dans  laquelle 
j'etais  mele,  du  moins  cornme  temoin.  Ge  souvenir 
m'effraya  si  vivement,  que  je  meretirai  dans  la  pre- 
miere allee,  d'ou  je  fis  appeler  un  fiacre.  J'ailai  droit 
chez  monsieur  de  T***,  que  je  fis  rire  de  ma  frayeur. 
Elle  me  parut  risible  a  moi  meme,  lorsqu'il  m'eut 
appris  queje  n'avais  rien  a  craindre  du  cote"  de  1'hd- 
pital ni  de  celui  de  Lescaut.  II  me  dit  que,  dans  la 
pensee  qu'on  pourrait  le  soupgonner  d' avoir  eu  part 
a  l'enlevement  de  Manon,  il  etait  allele  matin  a  I'ho- 
pital,  et  qu'il  avait  demands  a  la  voir  en  feignant 
d'ignorer  ce  qui  etait  arrive ;  qu'on  etait  si  eloigns 
de  nous  accuser,  ou  lui  ou  moi,  qu'on  s'etait  em- 
presse,  au  contraire,  de  lui  apprendre  cette  aventure 
comme  une  Strange  nouveile,  et  qu'on  admirait 
qu'une  fille  aussi  jolie  que  Manon  eflt  pris  le  parti 
defuir  avecun  valet;  qu'il  s'etait  contentederepon- 
dre  f roidement  qu'il  n'ea  etait  pas  surpris,  et  qu'on 
fait  tout  pour  la  liberty. 
Ii  continua  de  me  raconter  qu'il  etait  alle  de  la 


seconds:  partie.  463 

chez  Lescaut,  dans  I'esperance  de  m'y  trouver  avec 
ma  charmante  maitresse ;  que  1'hdte  de.  la  maison, 
qui  e"tait  on  carrossier,  lui  avait  proteste  qu'il  n'a- 
vait  vu  ni  elle  ni  moi;  mais  qu'il  n'etait  pas 
elonnantque  nous  n'eussions  point  paru  cbez  lui,  si 
c'etait  pour  Lescaut  que  nous  devions  y  venir, 
parce  que  nous  aurions  sans  doute  appris  qu'il  venait 
d'etre  tue  a  peu  pres  dans  le  meme  temps :  sur  quoi, 
il  n'avait  pas  refuse  d'expliquer  ce  qu'il  savait  de  la 
cause  et  des  circonstances  de  cette  mort.  Environ 
deux  heures  auparavant,  un  garde  du  corps  des  amis 
de  Lescaut  l'etait  venu  voir,  et  lui  avait  propose  de 
jouer.  Lescaut  avait  gagne  si  rapidement,  que  l'au- 
tre  s'etait  trouve  cent  ecus  de  moins  en  une  heure, 
c'est-a-dire  tout  son  argent.  Ge  malheureux,  qui  se 
voyait  sans  un  sou,  avait  prie  Lescaut  de  lui  prater 
la  moitie  de  la  somme  qu'il  avait  perdue ;  et,  sur 
quelques  difflcultesnees  a  cette  occasion,  ils  s'etaient 
querelles  avec  une  animosite  extreme.  Lescaut 
avait  refuse  de  sortir  pour  mettre  1'epee  a  la  main, 
et  Pautre  avait  jure,  en  le  quittant,  de  lui  casser  la 
tele;  ce  qu'il  avait  execute  des  lesoir  meme.  Mon- 
sieur de  T***  eut  1'honneteis  d'ajouter  qu'il  avait  ete 


464  MAN0N    LESCAUT. 

fort  mquiet  par  rapport  a  noi»?  et  qu'il  continuait 
d?  in'offrir  ses  services.  Je  ne  balanc.ai  point  a  lui 
apprendre  le  lieu  de  notre  retraite.  II  me  pria  de 
trouver  bon  qu'il  allat  souper  avec  nous. 

Cemme  il  ne  me  reslait  qu'a  prendre  du  linge  et 
des  habits  pour  Manon,  je  lui  dis  que  nous  pouvions 
partir  a  l'heure  meme,  s'il  voulait  avoir  la  complai- 
sance de  s'arr^ter  un  moment  avec  moi  cher  quel- 
ques  marchands.  Je  ne  sais  s'il  crut  que  je  lui  fai- 
sais  cette  proposition  dans  la  vue  d'interesser  sa 
g&ierosite\  ou  si  ce  fut  par  un  simple  mouvement 
d'une  belle  lime,  mais,  ayant  consenti  a  partir  aus- 
sit6t,  il  me  mena  chez  les  marchands  qui  lournis- 
saient  sa  maison  :  il  me  fit  choisir  plusieurs  etoffes 
d'un  prix  plus  considerable  que  je  ne  me  l'etais 
propose",  et  lorsque  je  me  disposai  a  les  payer,  il 
defendit  absolument  aux  marchands  de  recevoir  un 
sou  de  moi.  Celte  galanteriese  fit  de  si  bonne  grace, 
que  je  crus  pouvoir  en  profiter  sans  honte.  Nous 
primes  ensemble  le  chemin  d».  Chaillot,  ou  j'arrivai 
avec  moins  d'inquietude  que  je  n'en  etais  parti. 

Ma  presence  et  les  politesses  de  monsieur  del'" 
dissiperent  tout  ce  qui  pouvait  rester  de  chagrin  a 


SECONDE     PART1E.  465 

Manon  «  Oublions  nos  terreurs  passees,  ma  chere 
ame,  mi  dis-je  en  arrivant,  et  recommengons  a  vi- 
vreplus  fleureux  que  jamais.  Apres  tout,  1'amour 
est  un  bon  maitre ;  la  fortune  ne  saurait  nous  cau- 
ser autant  de  peines  qu'il  nous  fait  gouter  de  plai- 
sirs. »  Notre  souper  fut  une  vraie  scene  de  joie. 

J'etais  plus  fieret  plus  content  avec  Manon  etmes 
cent  pistoles,  que  le  plus  riche  partisan  de  Paris 
avec  ses  tresors  entasses.  II  faut  compter  ses  ri- 
chesses  par  les  moyens  qu'on  a  de  salisfaire  ses 
desirs.  Je  n'en  avais  pas  un  seul  a  remplir.  L'ave- 
nir  m&memecausait  peu  d'embarras.  J'etais  presque 
sur  >jue  mon  pere  ne  ferait  pas  de  difficulty  de  me 
donnerdequoi  vivre  horiorablement  a  Paris,  parce 
qu'etant  dans  ma  vingtieme  annee,  j'entrais  en  droit 
d'exiger  ma  part  du  bien  de  ma  mere.  Je  ne  cachai 
point  a  Manon  que  le  fond  de  mes  richesses  n'etait 
que  de  cent  pistoles.  C'etait  assez  pour  attendre 
tranquillcment  une  meilleure  fortune,  qui  semblait 
ne  meponvoir  manquer,  soit  par  mes  droits  natu- 
rels,  ou  par  les  resources  du  jeu. 

Ainsi,  pendant,  les  premieres  semaines,  je  ne  peri- 
sai  qu'ajouir  de  masitaation;  et  ia  force  de  1'hon- 


166  MANON    LESCAOT. 

neur,  autant  qu'un  reste  de  management  pour  la 
police,  me  faisant  remettre  de  jour  en  jour  a  re- 
nouer  avee  les  associes  de  l'h&tel  de  Transylvanie, 
je  me  reduisis  a  jouer  dans  quelques  assemblies 
moins  decrees,  ou  la  faveur  da  sort  m'epargna 
1'humiliation  d' avoir  recoars  a  l'industrie.  J'allais 
passer  a  la  ville  une  partiede  l'apres-midi,  elje  re- 
venais  souper  a  Ghaillot,  aceompagne  fort  souvent 
de  monsieur  de  T***,  dont  1'amitie  croissait  de  jour 
ea  jour  pour  nous. 

Manon  trouva  des  ressources  contre  1'ennui. 
Elle  se  lia,  dans  le  voisinage,  avec  quelques  jeunes 
personnes  que  le  printemps  y  avail  ramenees.  La 
promenade  et  les  petits  exerciees  de  leur  sexe  fai- 
saient  alternativement  leur  occupation.  Une  partie 
de  jeu  dont  elles  avaient  regis  !es  bornes  fournissait 
aux  frais  de  la  voiture.  Elles  allaient  prendre 
Fair  au  bois  de  Boulogne;  et  le  soir,  a  mon  retour, 
je  retrouvais  Manon  plus  belle,  plus  contente  el 
plus  passionnee  que  jamais. 

II  s'eleva  neanmoins  quelques  nuages  qui  sem* 
blerent  menacer  I'Mificede  mon  bonheur;  mais  lis 
furent  nettemeat  dissipes,  et  I'humeur  folatre  de 


SECONDS    PARTIE.  167 

Manon  rendit  le  denoument  si  comique ,  que  je 
irouve  encore  de  la  douceur  dans  un  souvenu 
qui  me  represenle  sa  tendresse  et  les  agrements  de 
son  esprit. 

Le  seul  valet  qui  composait  notredoraestique  me 
prit  un  jour  a  1'ecart  pour  me  dire,  avec  beaucoup 
d'embarras,  qu'il  avait  un  secret  d'impovtance  a  me 
communiquer.  Je  1'encourageai  a  parler  librement. 
Apres  quelques  detours,  il  me  fit  entendre  qu'un 
seigneur  etranger  semblait  avoir  pris  beaucoup  d'a- 
mour  pour  mademoiselle  Manon.  Le  trouble  de  mon 
sang  se  fit  sentir  dans  toutes  mes  veines.  «  En  a- 
t-elle  pour  lui  ?  »  interrompis-je  plus  brusquement 
que  la  prudence  ne  le  permettait  pour  m'eclaircir. 

Ma  vivacite  l'effraya.  II  me  repondit  d'un  air  in- 
quiet  que  sa  penetration  n'avait  pas  ete  si  loin;  mais 
qu'ayant  observe  depuis  plusieurs  jours  que  cet 
etranger  venait  assidument  au  bois  de  Boulogne, 
qu'il  y  descendait  de  son  carrosse,  et  que,  s'enga- 
geant  seul  dans  les  contre-allees,  il  paraissait  cher- 
cher  l'occasion  de  voir  ou  de'rencontrer  mademoiselle, 
il  lui  etait  venu  a  1'esprit  de  faire  quelque  liaison 
avec  ses  gens  pour  apprendre  le  nom  de  ieur  maitre; 


168  MANON    LESCAUT. 

qu'ils  letraitaient  de prince italien,  etqu'ilsle  soup- 
connaient  euxmemes  de  quelque  aventure  galante; 
qu'il  n'avait  pu  se  procurer  d'autres  lumieres,  ajou- 
ta-t-il  en  tremblant,  parceque  le  prince,  etant  alors 
sorti  du  bois,  s'etait  approche"  familierement  de  lui 
et  lui  avait  demande  son  nom ;  apres  quoi,  comrae 
s'il  eut  devine  qu'il  £tait  a  notre  service,  il  l'avait 
felicite  d'appartenir  a  ia  plus  charmante  personne 
du  monde. 

J'attendais  impatiemment  la  suite  de  ce  recit.  11 
le  finit  par  des  excuses  timides,  que  je  n'attribuai 
qu'a  mes  imprudentes  agitations.  Je  le  pressai  en 
vain  de  continuer  sans  deguisement.  Ii  me  protesta 
qu'il  ne  savait  rien  de  plus,  et  que  ce  qu'il  venait  de 
me  raconter  etant  arrive  le  jour  precedent,  il  n'avait 
pas  revu  les  gens  du  prince.  Je  le  rassurai  non-seu- 
lement  par  des  eioges,  mais  par  une  honnete  recom- 
pense ;  et,  sans  lui  marquer  la  moindre  defiance  de 
Manon,  je  tui  recommandai  d'un  ton  plus  tranquille 
de  veiller  sur  toutes  les  demarches  de  l'etranger. 

Au  fond,  sa  frayeur  me  laissa  de  cruels  doutes ; 
elle  pouvait  lui  avoir  fait  supprimer  une  partie  de 
la  vente.  Cependant,  apres  quelques  reflexions,  je 


SECONDE    PARTIE.  469 

revins  de  mes  alarmes  ^usqu'a  regretter  d'avoir 
donrte  cette  marque  de  faiblesse.  Je  ne  pouvais 
faireun  crime  a  Manon  d'etre  aimee.  II  y  avait  beau- 
coup  d'apparence  qu'elle  ignorait  sa  conquete.  Et 
quelle  vieallais-je  raener,  sij'etais  capable  d'ouvrir 
sifacilement  l'entree  de  mon  coeur  a  la  jalousie? 
Je  retournai  a  Paris  le  jour  suivant,  sans  avoir 
forme'  d'autre  dessein  que  de  hater  le  progres  de  ma 
fortune  en  jouant  plus  gros  jeu,  pour  me  mettre  en 
&at  de  quitter  Chaillot  au  premier  sujet  d'inquie- 
tude.  Le  soir,  je  n'appris  rien  de  nuisible  a  mon  re- 
pos.  L'etranger  avait  reparu  au  bois  de  Boulogne* 
et,  prenant  droit  de  ce,  qui  s'etait  passe"  la  veille 
pour  se  rapprocher  de  mon  confident,  d  lui  avait 
parle  de  son  amour,  mais  dans  des  termes  qui  ne 
supposaienfe  aucune  intelligence  avec  Manon.  II 
l'avait  interroge  sur  mille  details.  Enfin,  il  avait 
tente  de  le  mettre  dans  ses  interets  par  des  pro- 
messes  considerables;  et,  tirant  une  lettre  qu'il  te- 
nait  prete,  il  lui  avait  offert  inutilement  quelques 
louis  o'j>r  pour  la  rendre  a  sa  maitresse. 

Deux  joars  se  passerent  sans  aucun  autre  inci- 
dent. Le  troisieme  fut  plus  orageux.  J'appris,  en 


nO  MANON    LE8CAHT. 

arrivani  de  la  ville  assez  tard,  que  Manon,  pendant 
sa  promenade,  s'etait  ecartee  un  moment  de  ses 
compagnes,  et  que  l'etranger,  qui  la  suivait  a  peu 
de  distance,  s'atant  approche  d'elleausignequ'elle 
lui  en  avail  fait,  elle  lui  avait  rernis  une  lettre  qu'il 
avail  recue  avec  des  transports  dejoie.  II  n'avaiteu 
le  temps  de  les  exprimer  qu'en  baisaiit  amoureuse- 
ment  les  caracteres,  parce  qu' elle  s'etait  aussitot  de- 
robee.  Mais  slle  avait  paru  d'une  gaiete  extraordi- 
naire pendant  le  reste  du  jour,  et,  depuis  qu'elle 
etait  rentree  au  logis,  cette  humeur  ne  l'avait  pas 
abandonnee.  Je  fremis  sans  doute  a  chaque  mot 
«  Es-lu  Men  sur,  dis-je  tristement  a  mon  valet,  qut 
tes  yeux  ne  t'aient  pas  trompe  ?  »  II  prit  le  ciel  a 
temom  de  sa  bonne  foi. 

Je  ne  sais  a  quoi  les  tourments  de  mon  coeur 
m'auraient  porle,  si  Manon,  qui  m'avait  entendu 
rentrer,  ne  flit  venue  au-devant  de  moi  avec  un  air 
d'impatience  et  des  plaintes  de  ma  lenteur.  Elle 
n'attendit  point  ma  reponse  pour  m'accabler  de  ca- 
resses; et  lorsqu'elle  se  vit  seule  avec  moi,  elle  me 
fit  des  reproches  fort  vifs  de  {'habitude  que  je  pre- 
nais  de  revenir  si  tard.  Mora  silence  lui  laissant  la 


SECON0E    PARTIE.  Mh 

liberty  de  continuer,  elle  me  dit  que  depuis  trois 
semaines  je  n'avais  pas  passe  une  journee  entiere 
avec  elle;  qu'elle  ne  pouvait  soutenir  de  si  longues 
absences ;  qu'elle  me  demandait  du  moins  un  jour 
par  intervalles,  et  que,  des  le  lendemain,  elle  vou- 
lait  me  voir  pres  d'elle  du  matin  au  soir. 

«  J'y  serai,  n'en  doutez  pas, » lui  repondis-je  d'un 
ton  assez  brusque.  Eliemarqua  peu  d'attention  pour 
mon  chagrin;  et  dansle  mouvement  de  sa  joie,  qui 
me  parut  en  effet  d'une  vivacite  singuiiere,  elle  me 
fitmillepeinturesplaisantes  de  la  maniere  dontelle 
avait  passe  le  jour.  Etrange  filie  I  me  disais-je  a 
moi-meme  :  que  dois-je  attendre  de  ce  prelude? 
L'aventure  de  noire  premiere  separation  me  revint  a 
l'esprit.  Cependant  je  croyais  voir  dans  le  fond  desa 
joie  et  de  ses  caresses  un  air  de  verite  qui  s'accor- 
dait  avec  les  apparences. 

II  ne  me  fut  pas  difficile  de  rejeter  la  tristesse 
dont  je  ne  pus  me  defendre  pendant  notre  souper 
sur  une  perte  que  je  me  plaignis  d'avoir  faite  au 
jeu.  J'avais  regarde  comme  un  extreme  avantage 
que  l'ide>  de  ne  pas  quitter  Chaillot  le  jour  suivant 
fut  venue  d'elle-meme.   G'etait  gagner  du  temps 


472  MANON    LESCAUT. 

pour  mes  deliberations.  Ma  presence  eloignait  tou- 
tes  sortes  de  craiotes  pour  le  lendemain ;  et  si  je 
ne  remarquais  rien  qui  m'obligeat  de  faire  eclater 
mes  decouvertes,  j'etais  deja  resolu  de  transporter, 
le  jour  d'apres,  mon  etablissement  a  la  ville,  dans 
un  quartier  ou  je  n'eusse  rien  a  demeler  avec  les 
princes  italiens.  Cet  arrangement  me  fit  passer  une 
nuit  plus  tranquille;  mais  il  ne  m'6tait  pas  la  dou- 
leur  d'avoir  a  trembler  pour  une  nouvelle  infidelite. 
A  mon  reveil,  Manon  me  declara  que  pour  passer 
le  jour  dans  notre  appartement,  elle  ne  pretendait 
pas  que  j'en  eusse  V air  plus  neglige,  et  qu'elle  vou- 
lait  que  mes  cheveux  fussent  accommod^s  de  ses 
propres  mains.  Je  les  avais  fort  beaux.  C'etait  un 
amusement  qu'elle s'etait  donneplusieurs  fois.  Mais 
elle  y  apporta  plus  de  soins  que  je  ne  lui  en  avais 
jamais  vu  prendre.  Je  fus  oblige,  pour  la  satisfaire, 
de  m'asseoir  devant  sa  toilette  et  d'essuyer  toutes 
les  petites  recherches  qu'elle  imagina  pour  ma  pa- 
rure.  Dans  le  cours  de  son  travail,  elle  me  taisait 
tourner  souvent  le  visage  vers  elle,  et,  s'appuyant 
des  deux  mains  sur  me  epaules,  elle  me  regardait 
avec  une  curiosite  avide.  Ensuite,  exprimant  sa 


SECONDE    PARTIE.  173 

»atisfaction  par  un  ou  deux  baisers,  elle  me  faisait 
reprendre  ma  situation  pour  continuer  son  ouvrage. 

Ce  badinage  nous  occupa  jusqu'a  1'heure  du 
diner.  Le  gout  qu'elle  y  avait  pris  m'avait  paru  si 
naturel  et  sa  gaiete  sentait  si  peu  l'artifice,  que,  ne 
pouvant  eoncilier  des  apparences  si  constantes  avec 
Je  projet  d'une  noire  trahison,  je  fus  tente  plusieurs 
fois  de  lui  ouvrir  mon  coaur  et  de  me  decharger 
d'un  fardeau  qui  commencait  a  me  peser.  Mais  je 
me  flattais  a  chaque  instant  que  l'ouverture  vien- 
drait  d'elle,  et  je  m'en  faisais  d'avance  un  deiicieux 
triomphe. 

Nous  rentrames  dans  son  cabinet.  Elle  se  mit  a 
rajuster  mes  cheveux,  et  ma  complaisance  me  fai- 
sait c&ler  a  toutes  ses  volontes,  lorsqu'on  vint l'aver- 
tir  que  le  prince  de  ***  demandait  a  la  voir.  Ce  nom 
m'echauffa  jusqu'au  transport.  «  Quoi  done?  m'e- 
criai-je  en  la  repoussant :  qui?  quel  prince  ?  »  Elle 
ne  re"pondit  point  a  mes  questions :  «  Faites-le  mon- 
ter, »  dit-elle  froidement  au  valet;  et  se  tournant 
vers  moi :  «  Cher  amant!  toi  que  j'adore,  reprit-elle 
d'un  ton  enchanteur,  je  te  demande  un  moment  de 
complaisance;  un  moment,  un  seul  moment !  jet'en 


474  MANON    LESCAUT. 

aimerai  mille  fois  plus,  je  t'en  saurai  gre"  toute 
ma  vie.  » 

L'indignation  et  la  surprise  me  lierent  la  langue. 
E!le  repetait  ses  instances,  et  je  cherchais  des  ex- 
pressions pour  les  rejeter  avec  mepris.  Mais,  enten- 
dant  ouvrir  la  porte  de  1'antichambre,  elle  empoi- 
gna  d'une  main  mes  cheveax,  qui  etaient  flottants 
sur  mes  <5pa«les,  elle  prit  de  1'autre  son  miroir  de 
toilette;  elle  employa  toute  sa  force  pour  me  trai- 
ner dans  cet  6tat  jusqu'a  la  porte  du  cabinet;  et, 
l'ouvrant  du  genou,  elle  offrit  a  l'etranger,  que  le 
bruit  semblait  avoir  arr&e  au  milieu  de  la  chambre, 
un  spectacle  qui  ne  dut  pas  lui  causer  pen  d'&on- 
nement.  Je  vis  un  bomme  fort  bien  mis,  mais  d'as- 
sez  mauvaise  mine. 

Dans  l'embarras  ou  le  jetait  cette  scene,  il  ne 
laissa  pas  de  faire  une  profonde  reverence.  Manon 
0e  lui  donna  pas  le  temps  d'ouvrir  la  bouche ;  elle 
fcli  pr&enta  son  miroir  .  «  Voyez,  monsieur,  lui 
dit-elle;  regardez-vous  bien,  et  rendez-moi  justice. 
¥ous  me  demandez  de  l'amour  :  voici  l'homme  que 
j'aime  et  que  j'ai  jure"  d'aimer  toute  ma  vie.  Faites 
la  comparaison  vous-meme  :  si  vous  croyez  pouvoir 


SEGONDE    PART1E.  <75 

hiidisputer  mon  cceur,  apprenez-moi  done  sur  quel 
fondement,  car  je  vous  declare  qu'aux  yeux  de  vo- 
tre  servante  tres-humble  tous  les  princes  d'ltalie  ne 
valent  pas  un  des  cheveux  que  je  tiens.  « 

Pendant  cette  folle  harangue,  qu'elle  avait  appa- 
remment  meditee,  je  faisais  des  efforts  inutiles  pour 
me  degager,  et,  prenant  pitie  d'un  homme  de  con- 
sideration, je  me  sentais  porte  a  reparer  ce  petit 
outrage  par  mes  politesses.  Mais,  s'etant  remis  assez 
facilement,  sa  reponse,  que  je  trouvai  un  peu  gros- 
siere,  me  fit  perdre  cette  disposition.  «  Mademoi- 
selle, mademoiselle,  1m  dit-il  avec  un  sourire  force, 
j'ouvre  en  effet  les  yeux,  et  je  vous  trouve  Men 
moins  novice  que  je  ne  me  1'etais  figure.  » 

II  se  retira  aussitdt  sans  jeter  les  yeux  sur  elle, 
en  ajoutant  d'une  voix  plus  basse  que  les  femmes 
de  France  ne  valaient  pas  naieux  que  celles  d'ltalie. 
Rien  ne  m'invitait,  dans  cette  occasion,  a  lui  faire 
prendre  une  meilleure  idee  du  beau  sexe. 

Manon  quitta  mes  cheveux,  se  jeta  dans  un  fau- 
teuil  et  fit  retentir  la  chambre  de  longs  eclats  de 
rire.  Je  ne  dissimulerai  pas  que  je  fus  touche  jus- 
qu'au  fond  du  coeur  d'un  sacrifice  que  je  ne  pouvais 


176  MANON    LESCACT. 

attribuer  qu'a  1'amour.  Cependant  la  plaisanterie 
me  parut  excessive.  Je  lui  en  fis  des  reproches.Elle 
me  raconta  que  mon  rival,  apres  l'avoir  obsedee 
pendant  plusieiK«i  jours  au  bois  de  Boulogne  et 
lui  avoir  fait  deviner  ses  sentiments  par  des  gri- 
maces, avait  pris  le  parti  de  lui  en  faire  une  decla- 
ration ouverte,  acconapagnee  de  son  nom  et  de  tous 
ses  titres,  dans  une  leltre  qu'il  lui  avait  fait  re- 
mettre  par  le  cocher  qui  la  conduisait  avec  ses 
compagnea ;  qu'il  lui  promettait,  au  dela  des  monts, 
une  brillante  fortune  et  des  adorations  6ternelles; 
qu'elle  £tait  revenue  a  Chaillot  dans  la  resolution 
de  me  communiquer  cette  aventure ;  mais  qu'ayant 
congu  que  nous  pouvions  en  tirer  de  Pamusement, 
elle  n'avait  pu  resister  a  son  imagination ;  qu'elle 
avait  offert  au  prince  italien,  par  une  reponse  flat- 
teuse,  la  liberte  de  la  voir  chez  elle ;  et  qu'elle  s'etait 
fait  un  second  plaisir  de  me  faire  entrer  dans  son 
plan  sans  m'en  avoir  fait  naitre  le  moindre  soupgon. 
Je  ne  lui  dis  pas  un  mot  des  lumieres  qui  m'etaient 
venues  par  une  autre  w'^e,  et  l'ivresse  de  l'arnour 
triomphant  me  fit  tout  approuver. 
J'ai  remarque  dans  toute  ma  vie  que  le  ciel  a  tou- 


SECONDE    PARTIE.  177 

jours  choisi,  pour  toe  frapper  de  ses  plus  rudes 
chatiments,  le  temps  ou  ma  fortune  me  semblait  le 
mieux  etablie.  Je  me  croyais  si  heureux  avec  1'a- 
mitie  deM.de  T***  et  la  lendresse  de  Manon,  qu'on 
n'aurait  pu  me  raire  comprendre  que  j'eusse  a  crain- 
dre  quelque  nouveau  malheur;  cependant  il  s'en 
preparait  un  si  funeste,  qu'il  m'a  reduit  a  l'elat  ou 
vous  m'avez  vu  a  Passy,  et  par  degres  a  des  extre- 
mity si  deplorables,  que  vous  aurez  peine  a  eroire 
mon  recit  fidele. 

Un  jour  que  nous  avions  Monsieur  de  T***  a 
souper,  nous  entendimes  le  bruit  d'un  carrosse  qui 
s'arretait  a  la  porte  de  l'hStellerie.  La  curiosite  nous 
fit  desirer  de  savoir  qui  pouvait  arriver  a  cette 
heure.  On  nous  dit  que  c'etait  le  jeune  Gw*  M***, 
c'est-a-dire  le  fils  denotre  plus  cruel  ennemi,  de  ce 
vieux  debauche  qui  m'avait  mis  a  Saint-Lazare,  et 
Manon  a  l'h6pital.  Son  nom  me  fit  monter  la  rou- 
geur  au  visage.  «  C'est  le  ciel  qui  me.  l'amene,  dis-je 
a  M.  de  T***,  pour  le  punir  de  ia  lachete  de  son 
pere.  tl  ne  m'echappera  pas  que  nous  n'ayons  me- 
sur^  nos  gpees.  »  M.  de  T***,  qui  le  connaissait  et 
qui  etait  meme  de  ses  meilleurs  amis,  s'efforca  de 


178  MANON    LESCACT. 

me  faire  prendre  d'autres  sentiments  pour  lui.  II 
m'assura  que  c'etait  un  jeune  homrae  tres-aimable 
et  si  pen  capable  d'avoir  eu  part  a  1' action  de  son 
pere,  que  je  ne  le  verrais  pas  moi-meme  un  moment 
sans  lui  aceorder  mon  estime  et  sans  desirer  la 
sienne.  Apres  avoir  ajoute  mille  choses  a  son  avan- 
tage,  il  me  pria  de  consentir  qu'il  allat  lui  proposer 
de  venir  prendre  place  avec  nous,  et  de  s'accom- 
moder  du  reste  de  notre  souper.  II  prevint  l'objeo 
tion  du  peril  ou  c'etait  exposer  Manon,  que  de  de- 
couvrir  sa  demeure  au  fils  de  notre  ennemi,  en  pro- 
testant,  sur  son  honneur  et  sur  sa  foi,  que,  lors- 
qu'il  nous  connaitrait,  nous  n'aurions  point  de  plus 
zele  defenseur.  Je  ne  fis  difficult^  de  rien  apres  de 
teiles  assurances. 

Monsieur  de  T***  ne  nous  l'amena  point  sans 
avoir  pris  un  moment  pour  1'informer  qui  nous 
gtions.  II  entra  d'un  air  qui  nous  prevint  effective- 
menten  safaveur.  II  m'embrassa;  nous  nous  as- 
slmes;  il  admira  Manon,  moi,  tout  ce  qui  nous 
appartenait,  et  il  mangea  d'un  appetit  qui  fit  hon- 
neur a  notre  souper. 

Lorsqu'on  eut  desservi,  la  conversation  devint 


SECOND       PARTIE.  479 

plus  serieuse.  II  baissa  les  yeux  pour  nous  parler 
de  1'exces  ou  son  pere  s'etait  porte  contre  nous.  II 
nous  fit  les  excuses  les  plus  soumises.  «  Je  les 
abrege,  nous  dit-il,  pourne  pas  renouveler  un  sou- 
venir qui  me  cause  trop  de  konte.  »  Si  elles  etaient 
sinceres  des  le  commencement,  elles  le  devinrent 
bien  plus  dans  la  suite ;  car  il  n'eut  pas  passe  une 
demi-beure  dans  cet  entretien,  que  je  m'apergus  de 
l'impression  que  les  charmes  de  Manoa  faisaient  sur 
lui.  Ses  regards  et  ses  manieres  s'attendrirent  par 
degres.  II  ne  laissa  rien  echapper  neanmoins  dans 
ses  discours ;  mats,  sans  etre  aide  de  la  jalousie, 
j'avais  trop  d'experience  en  amour  pour  ne  pas  dis- 
cerner  ce  qui  venait  de  cette  source. 

II  nous  tint  compagnie  pendant  une  partie  de  la 
nuit,  et  il  ne  nous  quitta  qu'apres  s'etre  feiicite'  de 
notre  connaissance,  et  nous  avoir  demande  la  per- 
mission de  venir  nous  renouveler  quelquefois  l'offre 
de  ses  services.  Il  parfit  le  matin  avec  monsieur 
de  T***,  qui  se  mitavec  lui  dans  son  carrosse. 

Jenemesentais,  commej'ai  dit,  aucun  penchant 
a  la  jalousie.  J'avais  plus  de  credulite  que  jamais 
pour  les  serments  de  Manon.  Cette  charmante  crea- 


480  MANON    LESCAUT. 

ture  etait  si  absolument  maitresse  demon  ame,  que 
je  n'avais  pas  un  seul  petit  sentiment  aui  ne  fut  de 
l'estime  et  de  1'amour.  Loin  de  lui  faire  un  crime 
d' avoir  plu  au  jeune  G***  M***,  j  etais  ravi  de  l'effet 
de  ses  charmes,  et  je  m'applaudissais  d'etre  aime 
d'une  fille  que  tout  le  monde  trouvait  aimable.  Je  ne 
jugeai  pas  meme  a  propos  de  lui  communiquer  mes 
soupcons.  Nous  fumes  occupes,  pendant  quelques 
jours,  du  soin  de  faire  ajuster  ses  habits,  et  a  de- 
liberer  si  nous  pouvions  aller  a  la  comedie  sans  ap- 
prehender  d'etre  reconnus.  Monsieur  de  T***  revmt 
nous  voir  avant  la  fin  de  la  sernaine;  nous  le  con- 
sultames  la-dessus.  II  vit  bien  qu'il  fallait  dire  oui 
pour  faire  plaisir  a  Manon.  Nous  resolumes  done 
d'y  aller  le  meme  soiravec  lui. 

Cependant  celte  resolution  ne  put  s'executer; 
car,  m'ayant  tire  aussitdt  en  particulier :  «  Je  suis, 
me  dit-il,  dans  le  dernier  embarras  depuis  que  je 
vous  ai  vu,  etla  visite  queje  vous  fais  aujourd'hui 
en  est  une  suite.  G***  W**  aime  votre  maitresse,  il 
men  a  fait  confidence.  Je  suis  son  intime  ami  et 
dispose  en  tout  a  le  servir ;  mais  je  ne  suis  pas 
moins  le  votre.  J'ai  considere  que  ses  intentions 


SECONDE    PARTIE.  481 

sont  mjustes,  et  je  les  ai  condamnees.  J'aurais 
garde  son  secret,  s'il  n'avait  dessein  demployer 
pourplaire  que  les  voies  communes,  maisil  estbien 
lnforme*  de  I'humeur  de  Manon.  II  a  su,  je  ne  sais 
d'ou,  qu'elle  aime  I'abondance  et  les  plaisirs ;  et 
comme  iJ  joust  d6ja  d'un  bien  considerable,  il  m'a 
declare  qu'il  veut  la  tenter  d'abord  par  un  tres-gros 
present  et  par  l'offre  de  dix  mille  livres  de  pension. 
Toutes  choses  egales,  j'aurais  peut-ktre  eu  beau- 
coup  plus  de  violence  a  me  faire  pour  le  trahir; 
mais  la  justice  s'estjointe  en  voire  faveur  a  l'amiti6, 
d'autant  plus  qu'ayant  e"te  la  cause  imprudente  de 
sa  passion,  en  l'introduisant  ici,  je  suis  oblige  de 
prevenir  les  effets  du  mal  que  j'ai  cause.  » 

Je  remerciai  monsieur  de  T***  d'un  service  de 
celte  importance,  et  je  lui  avouai,  avec  un  parfait 
retour  de  confiance,  quele  caractere  de  Manon  etait 
tel  que  G***  M***  se  le  figurait,  c'est-a-dire  qu'eile 
ne  pouvait  supporter  le  nom  de  la  pauvrete.  «  Ce- 
pendant,  lui  dis-je,  lorsqu'il  n'est  question  que  du 
plus  ou  du  moins,  je  ne  la  crois  pas  capable  de 
m'abandonner  pour  un  autre.  Je  suis  en  etat  de  ne 
la  laisser  manquer  de  rien,  et  je  compte  que  ma 


482  MANON    LESCAOT. 

fortune  va  croitre  de  jour  en  jour.  Je  ne  crams 
qu'une  chose,  ajoutai-je;  c'est  que  G***  M***  ne  se 
serve  de  la  connaissance  qu'il  a  de  notre  demeure 
pour  nous  rendre  quelque  mauvais  office.  » 

Monsieur  de  T***  m'assuraque  je  devais  elresans 
apprehension  de  ce  cdte-ia ;  que  G***  M***  etait  ca- 
pable d'une  folie  amoureuse,  mais  qu'il  ne  1'eMt 
point  d'une  bassesse;  que  s'il  avait  la  lachete  d'en 
commettre  une,  il  serait  ie  premier,  lui  qui  parlait, 
a  Ten  punir,  et  a  reparer  par  la  le  malheur  qu'il 
avait  eu  d'y  donner  occasion.  «  Je  vous  suis  oblige 
de  ce  sentiment,  repris-je ;  mais  le  mal  serait  fait, 
et  le  remede  fort  uncertain.  Ainsi  le  parti  le  plus 
sage  est  de  le  pre>enir  en  quittant  Chaillot  pour 
prendre  une  autre  demeure.  —  Oui,  reprit  monsieur 
de  T***,  mais  vous  aurez  peineale  faireaussi  promp- 
tement  qu'il  faudrait;  car  G***  M***  doit  etre  ici  a 
midi;  il  me  le  dit  hier,  et  c'est  ce  qui  m'a  porte  a 
venir  si  matin  pour  vous  informer  de  ses  vues.  Il 
peut  arriver  a  tout  moment.  » 

Un  avis  si  pressant  me  fit  regarder  cette  affaire 
d'uu  ceil  plus  serieux.  Comme  il  me  semblait  im- 
possible d'eviter  la  visile  de  G***  M***,  et  qu'il  me 


SECONDE    PARTIE.  183 

le  serait  aussi  sans  doute  d'empecher  qu'il  ne  s'ou- 
vrit  a  Manon,  je  pris  le  parti  de  la  prevenir  moi- 
meme  sur  le  dessein  de  ce  nouveau  rival.  Je  m'ima- 
ginai,  que  me  sachant  instruit  des  propositions  qu'il 
lui  ferait  et  lea  recevanta  mes  yeux,  elle  aurait  assez 
de  force  pour  les  rejeter.  Je  decouvris  ma  pensee  a 
monsieur  de  T***,  qui  me  repondit  que  cela  etait  es- 
tremement  delicat.  «  Je  1'avoue,  lui  dis-je ;  mais 
toutes  les  raisons  qu'on  peut  avoir  d'etre  sur  d'une 
maitresse,  je  les  ai  de  compter  sur  l'affection  de  la 
mienne.  II  n'y  auraitque  la  grandeur  des  offresqui 
put  l'eblouir,  et  je  vous  ai  dit  qu'elle  ne  connalt 
point  l'interet.  Elleaime  ses  aises,  mais  elle  m'aime 
aussi ;  et  dans  la  situation  ou  sont  mes  affaires,  je 
ne  saurais  croire  qu'elle  me  preferc  le  fils  d'un 
h<?mme  qui  Fa  mise  a  l'hdpital.  »  En  un  mot,  je 
pxsistai  dans  mon  dessein;  et  m'etant  retire  a 
l'ecart  avec  Manon,  je  lui  d6clarai  naturellement 
tout  ce  que  je  venais  d'apprendre. 

Elle  me  reinercia  de  la  bonne  opinion  que  i'avais 
d'elle,  et  elle  me  promit  de  recevoir  les  offres  de 
fi***  M"*  d'une  maniere  qui  lui  dterait  l'envie  de 
les  renouveler.  «  Non,  lui  dis-je,  il  ne  faut  pas 


184  MANON    LESCAUT. 

1'irriter  par  une  brusquerie;  il  peut  nous  nwire. 
Mais  tu  sais  ass«z,1,oi,  friponne,  ajoutai-je  en  riant, 
comment  te  dcfaire  d'un  amant  desagreable  ou  in- 
commode. »  Elle  reprit,  apres  avoir  un  peu  reve  : 
«  II  me  vientun  dessein  admirable,  etje  suis  toute 
glorieuse  tie,  Finvention.  G***  M***  est  le  fils  de 
notre  plus  cruel  ennemi ;  il  faut  nous  venger  du 
pere,  non  pas  sur  le  fils,  mais  sur  sa  bourse.  Je 
veux  i'ecouter,  accepter  ses  presents,  etme  moquer 
delui. 

—  Le  projet  est  joli,  lui  dis-je;  mais  tu  nesonges 
pas,  ma  pauvre  enfant,  que  c'est  le  chemin  qui 
nous  a  conduits  droit  a  l'hopital.  »  J'eus  beau  lui 
representer  le  peril  de  cette  entreprise,  elle  me  dit 
qu'il  ne  s'agissaitque  de  bien  prendre  nosmesures, 
et  elle  repondit  a  toutes  mes  objections.  Donnez- 
moi  un  amant  qui  n'entre  point  aveuglement  dans 
tous  les  caprices  d'une  maitresse  adoree,  et  je  con- 
viendrai  que  j'eus  tort  de  ceder  si  facilement.  La 
resolution  fut  prise  de  faire  une  dupe  de  G***  M**\ 
et,  par  un  tour  bizarre  de  mon  sort,  il  arriva  que  je 
devins  la  sienne. 

Nous  vimes  paraitre  son  carrosse  vers  ies  onze 


SEGONDE    PARTIE.  485 

feerares.  11  nous  fit  des  compliments  fort  recherches 
sur  la  liberte  qu'il  prenait  de  venir  diner  avec  nous. 
II  ne  fut  pas  surpris  de  trouver  monsieur  de  T*** 
qui  lui  avait  promis  la  veille  de  s'y  rendre  aussi,  et 
qui  avait  feint  quelques  affaires  pour  se  dispenser 
de  venir  dans  la  meme  voiture.  Quoiqu'il  n'y  eut 
pas  un  seul  de  nous  qui  ne  portat  la  trahison  dans 
le  cceur,  nous  nous  mimes  a  table  avec  un  air  de 
confiance  et  d'amitie.  G*+*  M***  trouva  aisement 
1 'occasion  de  declarer  ses  sentiments  a  Manon.  Je 
ne  dus  pas  lui  paraitre  genant ;  car  je  m'absentai 
expres  pendant  quelques  minutes. 

Je  m'apercus,  a  mon  retour,  qu'on  ne  1' avait  pas 
desespere'  par  un  exces  de  rigueur.  11  etait  de  la 
meilleure  humeur  du  monde;  j'affectai  de  le  pa- 
raitre aussi :  il  riait  interieurement  de  ma  simpli- 
cite,  et  moi  de  la  sienne.  Pendant  toute  l'apres-midi, 
nous  fumes  I'un  pour  l'autre  une  scene  fort  agrea- 
ble.  Je  lui  menageai  encore,  avant  son  depart,  un 
moment  d'enlretien  particulier  avec  Manon;  de 
sorte  qu  il  eut  lieu  de  s'applaudir  de  ma  complai- 
sance autant  que  de  la  bonne  chere. 

Aussitot  qu'il  fsit  motiteen  carrosse  avec  monsieu* 


i&G  HANON    LESCAUT. 

de  T***,  Manon  accourut  a  moi  les  bras  ouverts,  et 
m'embrassa  en  eclatant  de  rire.  Elle  me  repeta  ses 
discours  et  ses  propositions  sans  y  changer  un  mot. 
11  se  r£duisaient  a  ceci :  il  l'adorait ;  il  vouiait  par- 
tager  avec  elle  quarante  mille  livres  de  rente  dont 
il  jouissait  deja,  sans  compter  ce  qu'il  attendait 
apres  la  mort  de  son  pere.  Elle  allait  etre  maitresse 
de  son  coeur  et  de  sa  fortune ;  et,  pour  gage  de  ses 
bienfaits,  il  etait  pret  a  lui  donner  un  carrosse,  un 
fodtel  meuble,  une  femme  de  chambre,  trois  laquais 
et  un  cuisinier. 

«  Voila  un  fils,  dis-je  a  Manon,  bien  autrement 
genereux  que  son  pere.  Parlons  de  bonne  foi,  ajou- 
fcai-je;  cette  offre  ne  vous  tente-t-elle  point?  — 
Moi?  reponditelle  en  ajusfant  a  sa  pensee  deux 
vers  de  Racine, 

Moi !  vous  me  soupeoiinez  de  cette  perfidie? 
Moi !  je  pourrais  soufirir  un  visage  odieux 
Qui  rappelle  toujours  l'hopital  h  mes  yeux  1 

—  Non,  repris-je  en  continuant  la  parodie, 

J'aurais  peine  a  penser  que  l'hopital,  madams, 

Fut  un  trait  dont  Tamour  l'eut  grav6  dans  votre  tea. 


SECONDE    PAItTIE.  187 

*  Mais  e'en  est  un  bien  seduisant  qu'un  hdtel 
Eieubie,  avec  une  femme  de  chambre,  un  cuisinier, 
an  carrosse  et  trois  laquais ;  et  l'amour  en  a  peu 
d'a  issi  forts.  » 

M\e  me  protesta  que  son  cosur  etait  a  moi  pour 
ton  ours,  et  qu'i!  ne  recevrait  jamais  d'autres  traits 
qui  les  miens.  «  Les  promesses  qu'il  ma  faites,  me 
dit>  elle,  sont  un  aiguilion  de  vengeance  plutot 
qu'  in  trait  d'amour.  »  Je  lui  demandai  si  elle  etait 
dai  s  le  dessein  d'accepter  l'hfitel  et  le  carrosse. 
Ell  me  repondit  qu'eile  n'en  foulait  qu'a  son  argent. 

1  n diflicuite  etait  d'obtenir  l'un  sans  I'autre.  Nous 
res  dumes  d'attendre  1'entiere  explication  du  projet 
de  t***  M***,  dans  une  lettre  qu'il  avait  promis  de 
lui  ecrire.  Elle  la  recut  en  effet  le  lendemain  par 
un  laquais  sans  livree,  qui  se  procura  fort  adroite- 
meit  1'occasion  de  iui  parler  sans  temoins.  Elle 
lui  lit  d'attendre  sa  reponse,  et  elle  vint  m'apporter 
aussitfit  sa  lettre.  Nous  Pouvrimes  ensemble. 

Outre  les  lieux  communs  de  tendresse,  elle  con» 
tenait  le  detail  des  promesses  de  mon  rival.  II  ne 
bornait  point  sa  depense :  il  s'engageait  a  lui 
compter  dix  mille  francs  en  prenant  possession  da 


188  MANON    LESCAUT. 

I'hotel,  et  a  reparer  tellement  les  diminutions  de 
cette  somine,  qu'elle  1'eut  toujours  devartl  elle  en 
argeni  comptant.  Le  jour  de  Inauguration  n'etait 
pas  recule  trop  loin.  II  ne  lui  en  demandait  que 
tfeux  pour  les  preparalifs,  et  il  lui  marquait  le  nom 
de  la  rue  et  de  I'hotel  ou  il  lui  promettait  de  l'at- 
tendre  l'apres-aiidi  du  second  jour,  si  elle  pouvait" 
se  d6rober  de  mes  mains,  C'etait  1'unique  point  sur 
lequel  il  la  conjurait  de  le  tirer  d'inquietude :  il 
paraissait  sur  de  tout  le  reste;  reais  il  ajoutait  que, 
si  elle  prevoyait  de  la  difficulty  a  m'echapper,  il 
trouverait  le  moyen  de  rendre  sa  fuite  aisee. 

G***  M***  etait  plus  tin  que  son  pere.  II  voulait 
tenir  sa  proie  avant  que  de  compter  ses  especes. 
Nous  deliberames  sur  la  conduite  que  Manon  avait 
a  tenir.  Je  fis  encore  des  efforts  pour  Jui  6ter  cetfe 
entreprise  de  la  tete,  et  je  lui  en  repr&entai  tous 
les  dangers ;  rien  ne  fut  capable  d'ebranler  sa  reso- 
lution. 

Elle  fit  une  courte  reponse  a  G***  Mw,  pour  l'as- 
surer  au'elle  ne  trouverait  pas  de  difficulte  a  se 
rendre  a  Paris  le  jour  marque,  et  qu'il  pouvait  l'at- 
tendre  avec  certitude. 


SECONDE    PARTIE.  189 

Nous  reclames  ensuite  que  je  partirais  sur-Ie- 
champ  pour  aller  louer  un  nouveau  logement  dans 
quelque  village  de  l'autre  cfite  de  Paris,  et  que  je 
transporterais  avec  moi  notre  petit  Equipage ;  que, 
le  lendemain  apres  midi,  qui  etait  ie  temps  de  son 
assignation,  elle  se  rendrait  de  bonne  heure  a  Paris ; 
qu' apres  avoir  recu  les  presents  de  G***  M***,  elle 
le  prierait  instamment  de  la  conduire  a  la  comedie, 
qu'elle  prendrait  avec  elle  tout  ce  qu'elle  pourrait 
porter  de  la  somme,  et  qu'elle  chargerait  du  reste 
mon  valet,  qu'elle  voulait  mener  avec  elle.  C'etait 
toujours  le  meme  qui  l'avait  delivree  de  l'hdpital, 
et  qui  nous  etait  infiniment  attache.  Je  devais  me 
trouver,  avec  un  fiacre,  a  l'entre  de  la  rue  Saint- 
Andre-des-Ares,  et  l'y  laisser  vers  les  sept  heures 
pour  m'avancer  dans  l'obscurite  a  la  porte  de  la 
comedie.  Manon  me  promettait  d'inventer  des  pre- 
textes  pour  sortir  un  instant  de  sa  loge,  et  de  l'em- 
ployer  a  descendre  pour  me  rejoindre.  L'ex^cution 
du  reste  etait  facile.  Nous  aurions  regagne  mon 
fiacre  en  un  moment,  et  nous  serions  sortie  de  Paris 
par  le  faubourg  Saint-Antoine,  qui  6tait  le  chemm 
de  notre  nouvelle  demeure. 


490  MANON   LESCAUT. 

Ce  dessein,  tout  extravagant  qu'il  etait,  nous 
parut  assez  bien  arrange.  Mais  il  y  avait  dans  le 
fond  une  folle  imprudence  a  s'imaginer  que,  quand 
ii  eut  reussi  le  plus  heureusement  du  monde,  nous 
eussions  jama»si  pu  nous  mettre  a  convert  des  suites. 
Cependant  nous  nous  exposames  avec  la  plus  teme- 
raire  confiance.  Manon  partit  avec  Marcel;  c'est 
ainsi  que  se  nommait  notre  valet.  Je  la  vis  partir 
avec  douleur.  Je  lui  dis  en  1'embrassaut :  «  Manon, 
ne  me  trompez-vous  point?  me  serez-vous  fidele?  » 
E!le  se  plaignit  tendrement  de  ma  defiance,  et  elle 
me  renouvela  tous  ses  serments. 

Son  compte  etait  d'arriver  a  Paris  sur  les  trois 
heures.  Je  partis  apres  elle.  J'allai  me  morfondre, 
le  reste  de  1'apres-midi,  dans  le  cafe"  de  Fere,  au 
pont  Saint-Michel.  J'y  demeurai  jusqu'a  la  nmt. 
J'en  sortis  alors  pour  prendre  un  fiacre  que  je 
postai,  suivant  notre  projet,  a  1'entree  de  la  rue 
Saint- Andre-des  Arcs ;  ensuite  je  gagnaiajied  la 
porte  de  la  comedie.  Je  fus  surpris  de  n'y  pas  trou- 
ver  Marcel,  qui  devait  etre  a  m'attendre.  Je  pris 
patience  pendant  une  heure,  confondu  dans  une 
foule  de  laquais  et  1'oeil  ouvert  sur  tous  les  pas- 


SECONDE    PARTIE.  191 

sants.  Enih»,  sept  heures  etant  sonnees  sans  que 
j'eusse  den  apercu  qui  eut  rapport  a  nos  desseins, 
je  pris  un  billet  de  parterre  pour  aller  voir  si  je 
decouvrirais  Manon  etG***  M***  dans  les  loges.  lis 
n'y  &aient  ai  luo  ni  l'autre.  Je  retournai  a  la  porte, 
ouje  passai  encore  un  quart  d'heure,  transports 
d'impatienee  et  d'inquietude.  N'ayant  rien  vu  pa- 
raitre,  je  rejoignis  mon  fiacre,  sans  pouvoir  m'ar- 
reter  a  la  moindre  resolution.  Le  cocher  m'ayant 
aper?u,  vint  quelques  pas  au-devant  de  moi,  pour 
me  dire  d'un  air  mysterieux  qu'une  jolie  demoiselle 
m'attendait  depuis  line  heure  dans  le  carrosse; 
qu'elle  m'avait  demande  a  des  signes  qu'il  avait 
Men  reconnus,  et  qu'ayant  appris  que  je  devais 
revenir,  elle  avait  dit  qu'elle  ne  s'impaiienterait 
point  a  m'attendre. 

Je  me  figurai  aussitdt  que  c'etait  Manon.  J'ap- 
prochai.  Mais  je  vis  un  joli  petit  visage  qui  n'etail 
pas  le  sien.  C'etait  une  e"trangere  qui  me  demanda 
d'abord  si  elle  n'avait  pas  l'honneur  de  parler  a 
monsieur  le  chevalier  des  Grieux  ?  Je  lui  dis  que 
c'etait  mon  aom.  «  J'ai  une  lettre  a  vous  renaie, 
Kprit-eiie,  qui  vous  instraira  du  sujet  qui  ai  amen' 


<92  MANON    LKSCAUT 

et  par  quel  rapport  j'ai  l'avanthtge  de  connaitre 
votre  nom.  »  Je  la  priai  de  me  doimer  [e  temps  de 
la  lire  dans  un  cabaret  voisin.  Elle  voulut  me  sui- 
vre,  et  elle  me  conseilla  de  demander  une  chambre 
a  part.  «  De  qui  vient  cette  lettre  ?  »  lui  dis-je  en 
montant.  Elle  me  remit  a  la  lecture. 

Je  reconnus  la  main  de  Manon.  Vojci  a  peu  pres 
ce  qu'clle  me  marquait  :  «  G***  M***  l'avait  recue 
»  avec  une  politesse  et  une  magnificence  au  dela 
»  de  toutes  ses  idees.  II  l'avait  comblee  de  presents. 
»>  II  lui  faisait  envisager  un  sort  de  reine.  Elle 
»  m'assurait  neanmoins  qu'elle  ne  m'oublierail  pas 
»  dans  cette  nouvelle  splendeur ;  mais  que,  n'ayatU 
»  pu  faire  consentir  G¥**  M***  a  la  mener  ce  soir 
»  a  la  comedie,  elle  remettait  a  un  autre  jour  Ie 
»  plaisir  de  me  voir;  et  que,  pour  me  consoler  un 
»  peu  de  la  peine  qu'elle  prevoyait  que  cette  nou- 
»  ?elle  pouvait  me  causer,  elle  avail  trouve'  le 
»  rnoyen  de  me  procurer  une  des  plus  jolies  filles 
»  de  Paris,  qui  serait  la  porteuse  de  son  billet. 

»  Signe  :  Votre  fidele  amante, 

»  Manon  Lescabt.  » 


SECONDS    PARTIE.  493 

II  y  avait  quelque  chose  de  si  cruel  et  de  si  in- 
sultant  pour  moi  dans  cette  lettre,  que,  demeurant 
suspendu  quelque  temps  entre  la  colere  et  la  dou- 
leur,  j'entrepris  de  faire  un  effort  pour  oublier 
eternellement  mon  ingrate  et  parjure  maitresse. 
Je  jetai  les  yeux  sur  la  fille  qui  etait  devant  moi. 
Elle  etait  extremement  jolie,  et  j'aurais  souhaite 
qu'elle  l'eut  ete  assez  pour  me  rendre  parjure  et 
infidele  a  mon  tour.  Mais  je  n'y  trouvai  point  ces 
yeux  fins  et  languissants,  ce  port  divin,  ce  teint  de 
la  composition  de  l'amour,  enfin  cs  fonds  inepul- 
sable  de  charmes  que  la  nature  avait  prodigals  a  la 
perfide  Manon.  «  Non,  non  1  lui  dis-je  en  cessant 
de  la  regarder,  l'ingrate  qui  vous  envoie  savait  fort 
bien  qu'elle  vous  faisait  faire  une  demarche  inutile. 
Retournez  a  elle,  et  dites-lui  de  ma  part  qu'elle 
jouisse  de  son  crime,  et  qu'elle  en  jouisse,  s'il  se 
peut,  sans  remords.  Je  l'abandonne  sans  retour,  et 
je  renonce  en  meme  temps  a  toutes  les  femmes,  qm 
ne  sauraient^tre  aussi  aimables  qu'elle,  et  qui  sont 
sans  doute  aussi  laches  et  d'aussi  mauvaise  foi.  » 

Je  fus  alors  sur  le  point  de  descendre  et  de  me 
retirer  sans  pretendre  davantage  a  Manon;  et  la 

7 


194  MANON    LESCAUT. 

jalousie  mortelle  qui  me  dechirait  le  coeur  se  de- 

guisant  en  une  morne  el  sombre  tranquillity,  je  me 

crus  d'autant  plus  proche  de  ma  guerison  que  je  ne 

sentais  nulde  ces  mouvementsviolents  dontj'avais 

6te  agile  dans  les  memes  occasions.  Helas !  j'etas 

la  dupe  de  l'amour  autant  que  je  croyais  l'etre  de 

G***M***etdeManon. 

Cette  fille  qui  m'avait  apporte"  la  lettre,  me  voyant 

pret  a  descendre  l'escalier,  me  demanda  ce  que  je 

voulais  done  qu'elle  rapportat  a  monsieur  de 
g*„.  M»**  et  a  «a  ^ame  qui  ^tajt  avec  juj  Je  rentraj 

dans  la  chambre  a  cette  question;  et,  par  un  chan- 
gement  incroyable  a  ceux  qui  n'ont  jamais  senti  de 
passions  violentes,  je  me  trouvai  tout  d'un  coup, 
de  la  tranquillite,  ou  je  croyais  etre,  dans  un  trans- 
port terrible  de  fureur.  «  Va,  lui  dis-je,  rapporteau 
traitre  G***  M***  el  a  sa  perflde  maitresse  le  deses- 
poir  ou  ta  maudite  lettre  m'a  jete;  mais  apprends- 
leur  qu'ils  n\\n  Jiront  pas  longtemps,  et  que  je  les 
poignarderai  tous  deux  de  ma  propremain.  »  Jeme 
jetai  sur  une  chaise.  Mon  chapeau  tomba  d'un  cdle, 
et  ma  canne  de  l'autre.  Deux  ruisseaux  de  larmes 
ameres  commencerent  a  couler  de  mes  yeux.  L'acces 


SECONDE    PARTIE.  193 

de  rage  que  je  venais  de  sentir  se  changea  en  une 
profonde  douleur.  Je  ne  fis  plus  que  pleurer  en 
poussant  des  gemissements  et  dessoupirs. «  Appro- 
che,  mon  enfant,  approche,  m'ecriai-je  eD  parlant  a 
lajeunefille;  approche,  puisque  c'est  toi  qu'onen- 
voie  pour  me  consoler.  Dis-moi  si  tu  sais  des  con- 
solations contre  la  rage  et  le  desespoir,  contre  l'en- 
vie  de  se  donner  la  mort  a  soi-meme  apres  avoir  tue 
deux  perfides  qui  ne  meritent  pas  de  vivre.  Oui, 
approche,  continuai-je  en  voyant  qu'ellefaisait  vers 
raoiquelquespas  timides  etincertains.  Viensessuyer 
mes  larmes ;  viens  rendre  la  paix  a  mon  coeur,  viens 
me  dire  que  tu  m'aimes,  afin  que  je  m'accoutume  a 
l'etre  dune  autre  que  de  mon  infidele.  Tu  es  jolie,  je 
pourrai  peut-etre  t'aimer  a  mon  tour.  »  Cette  pau- 
vre  enfant,  qui  n'avait  pas  seize  ou  dix-sept  ans,  et 
qui  paraissait  avoir  plus  de  pudeur  que  ses  pa- 
reilles,  e"tait  extraordmairement  surprise  d'une  si 
Strange  scene.  EUe  s'approcha  neanmoins  pour  me 
faire  quelques  caresses ;  mais  je  l'ecartai  aussitdt  en 
larepoussantde  mes  mains.  «  Que  veux-tu  de  moi? 
lui  dis-je.  Ah !  tu  esunefemme,  tu  es  d  un  sexe  que 
je  deteste  et  que  je  ne  puis  plus  souffrir.  La  douceur 


496  MANON    LESCAUT. 

de  ton  visage  me  menace  encore  de  quelque  trahh 
son.  Va-t'en,  et  laisse-moi  seul  ici. »  Elle  me  fit  une 
reverence  sans  oser  rien  dire,  et  elle  se  tourna  pour 
sortir.  Je  lui  criai  de  s'arreter  :  «  Mais  apprends- 
moi  du  moins,  repris-je,  pourquoi,  comment,  et  a 
quel  dessein  tu  as  etc"  envoyee  ici?  Comment  as-tu 
decouvert  mon  nom  et  le  lieu  ou  tu  pouvais  me 
trouver?  » 

Elle  me  dit  .qu'elle  connaissait  de  longue  main 
monsieur  de  G***  M***;  qu'il  l'avait  envoyecher- 
cher  a  cinq  heures,  et  qu'ayant  suivi  le  laquais  qui 
l'avait  avertie,  elle  etait  atlee  dans  une  grande  mai- 
son,  ou  elle  l'avait  trouve  qui  jouait  au  piquet  avec 
une  jolie  dame,  et  qu'ils  I'avaient  chargee  tous  deux 
de  me  rendre  la  lettre  qu'elle  m'avait  apportee,  apres 
lui  avoir  appris  qu'elle  me  trouveraitdans  un  carrosse 
au  bout  de  la  rue  Saint-Andre\  Je  lui  demandai  s'ils 
ne  lui  avaient  rien  dit  de  plus.  Elle  me  repondit,  en 
rougissant,  qu'ils  lui  avaient  fait  esperer  que  je  la 
prendrais  pour  me  tenir  compagnie.  «  On  t'atrom- 
pee,  lui  dis-je;  ma  pauvre  fille,  on  t'a  trompee.  Tu 
es  une  femme,  if  te  fant  un  homme,  mais  il  t'en 
faut  un  qui  soit  riche  et  heureux,  et  ce  n'est  pas  ici 


SECONDE    PARTIE.  197 

que  tu  peux  le  trouver.  Retoume,  retourne  a  mon- 
sieur de  G***  M***.  II  a  tout  ce  qu'il  faut  pour  elre 
aime  des  belles ;  il  a  des  hotels  meuble"s  et  des  equi- 
pages a  donner.  Pour  moi,  qui  n'ai  que  de  l'amour 
et  dela  Constance  a  offrir,  les  femmes  meprisentma 
misere  et  font  leur  jouet  de  ma  simplicite.  » 

J'ajoutai  mille  choses,  ou  tristes,  ou  violentes, 
suivant  que  les  passions  qui  m'agitaient  tour  a  tour 
cedaient  ou  reprenaient  le  dessus.  Cependant,  aforce 
de  me  tourmenter,  mes  transports  diminuerent 
assez  pour  faire  place  a  quelques  reflexions.  Je 
comparai  cette  derniere  infortune  a  celles  que  j  avais 
deja  essuyees  dans  le  m&me  genre,  et  je  ne  trouvai 
pas  qu'il  y  eut  plus  a  d^sesperer  que  dans  les  pre- 
mieres. Je  connaissais  Manon  :  pourquoi  m'afihger 
tant  d'un  malbeur  que  j'avais  du  prevoir?  pourquoi 
ne  pas  m'employer  plutot  a  chercher  du  remede?  II 
^tait  encore  temps;  je  devais  du  moins  n'y  pas  epar- 
gner  mes  soins,  si  je  ne  voulais  avoir  a  me  reprocher 
d'avoir  contribue\  par  ma  negligence,  a  mes  propres 
peines.  Je  me  mis  la-dessus  a  consider  tous  les 
moyens  qui  pouvaient  m'ouvrir  uncheminal'espd- 
rancc. 


198  MANON    LESCACT. 

Entreprendre  de  l'arracher  avec  violence  des  mains 
de  G***  M***,  c'etait  un  parti  d6sespe>6,  qui  n'etait 
propre  qu'a  me  perdre,  et  qui  n'avait  pas  la  moindre 
apparence  de  succes.  Mais  il  me  semblait  que  si 
j'eusse  pu  me  procurer  le  moindre  entretien  avec 
elle,  j'aurais  gagne  infailliblement  quelque  chose 
sur  son  cceur.  Pen  connaissais  si  bien  tous  les  en- 
droits  sensibles!  j'etais  si  sur  d'etre  aime  d'elle! 
Cette  bizarrerie  meme  de  m'avoir  envoye  une  jolie 
fille  pour  me  consoler,  j'aurais  parie  qu'elle  venait 
de  son  invention  et  que  c'etait  un  effet  de  sa  com- 
passion pour  mes  peines. 

Je  resolus  d'employer  toute  mon  industrie  pour 
la  voir.  Parmi  quantite  de  voies  que  j'examinai 
Tune  apres  l'autre,  je  m'arr&ai  a  celle-ci :  Mon- 
sieur de  T***  avait  commence  a  me  rendre  service 
avec  trop  d'affection  pour  me  laisser  le  moindre 
doute  de  sa  sincerite  et  de  son  zele.  Je  me  proposal 
d'aller  chez  lui  sur-le-champ,  et  del'engager  afaire 
appeler  G***  M***sous  pretexte  d'une  affaire  impor- 
tante.  II  ne  me  fallait  qu'une  demi-heure  pour  par- 
ler  a  Manon.  Mon  dessein  etait  de  me  faire  intro- 
duire  dans  sa  chambre  meme,  et  je  crus  quo 


SECONDE    PAETIE  199 

ceia  me  serait  aise  dans  i'absence  de  G***  M***. 

Cette  resolution  m'ayant  rend",  plus  tranquille, 
je  payai  liheralement  la  jeune  fille,  qui  etait  encore 
avec  moi;  et,  pour  lui  dter  l'envie  de  retoumer  chez 
ceux  qui  me  l'avaient  emvoyee,  je  pns  son  adresse, 
en  lui  faisant  esperer  que  j'irais  passer  la  nuit  avee 
elle.  Je  montai  dans  mon  fiacre,  et  je  me  fis  conduire 
grand  train  chez  M.  de  T***.  Je  fus  assez  heureux 
pour  l'y  trouver ;  j'avais  eu  la-dessus  de  l'inquietude 
en  chemin.  Un  mot  le  mit  au  fait  de  mes  peines  et 
du  service  que  je  venais  lui  demander. 

U  fut  si  etonnfi  d'apprendre  que  G***  M***  avait 
pu  seduire  Manon,  qu'ignorant  que  j'avais  eu  part 
moi-meme  a  mon  malheur,  il  m'offrit  genereuse- 
ment  de  rassembler  tous  ses  amis  pour  employer 
leurs  bras  et  leurs  epees  a  la  delivrance  de  ma  mai- 
tresse.  Je  lui  fis  comprendre  que  cet  eclat  pouvait 
Gtre  pernicieux  a  Manon  et  a  moi. «  Reservoas  notre 
sang ,  lui  dis-je,  pour  l'extremite.  Je  medite  une 
voie  plus  douce  et  dont  je  n  espere  pas  moins  de 
succes.  »  II  s'engagea,  sans  exception,  a  faire  tout 
ee  que  je  demanderais  de  lui;  et,  lui  ayant  repete 
qn'il  ne  s'agissait  que  de  faire  avertir  G***M*¥* 


^00  MANON    LESCAUT. 

qu'il  avail  a  lui  parler,  et  de  le  tenir  dehors  une 
heure  ou  deux,  il  partit  aussitot  avec  moi  pour  me 
satisfaire. 

Nous  cherchames  de  quel  expedient  ilpourraitse 
servir  pour  l'arrfeter  si  longtemps.  Je  lui  conseillai 
de  lui  ecrire  d'abord  un  billet  simple,  date  d'un 
cabaret,  par  lequel  il  le  prierait  de  s'y  rendre  aus- 
sitdt,  pour  une  affaire  si  importante  qu'elle  nepou- 
vait  souffrir  de  delai.  «  J'observerai,  ajoutai-je,  le 
moment  de  sa  sortie,  et  je  m'introduirai  sans  peine 
dans  la  rnaison ,  n'y  etant  connu  que  de  Manon  et 
de  Marcel,  qui  est  mon  valet.  Pour  vous,  qui  serez 
pendant  ce  temps-la  avec  G***  M***,  vous  pourrez 
lui  dire  que  cette  affaire  importante  pour  laquelle 
vous  souhaitez  de  lui  parler  est  un  besoin  d'argent; 
que  vous  venez  de  perdre  le  v6tre  au  jeu,  etque 
vous  avez  joue  beaucoup  plus  sur  votre  parole  avec 
le  meme  malheur.  II  lui  faudra  du  temps  pour  vous 
mener  a  son  coffre-fort,  et  j'en  aurai  suffisamment 
pour  executer  mon  dessein. 

M.  de  T***  suivit  cet  arrangement  de  point  en 
point.  Je  le  laissai  dans  un  cabaret  ou  il  dcrivit 
promptement  sa  lettre.  J'allai  me  placer  a  quelques 


SECONDE    PARTIE.  201 

pas  de  la  maison  de  Manon.  Je  vis  arriver  le  por- 
teur  du  message,  et  G***  M***  sortir  a  pied,  un 
moment  apres,  suivi  d'un  laquais.  Lui  ayant  laisse 
le  temps  de  s'eloigner  de  la  rue ,  je  m'avancai  a  la 
porte  de  mon  infidele ,  et ,  malgre  loute  ma  colere, 
je  frappai  avec  le  respect  qu'on  a  pour  un  temple. 
Heureusement,  ce  fut  Marcel  qui  vint  m'ouvrir.  Je 
lui  fis  signe  de  se  taire.  Quoique  je  n'eusse  rien  a 
craindre  des  autres  domestiques,  je  lui  demandai 
tout  bas  s'il  pouvait  me  conduire  dans  la  chambre 
ou  etait  Manon,  sans  que  je  fusse  apercu.  II  me  dit 
que  cela  etait  aise  en  montant  doucement  parle 
grand  escalier.  «  Allons  done  promptement,  lui 
dis-je,  et  tache  d'empecher,  pendant  que  j'y  serai, 
qu'il  n'y  monte  personne. »  Je  penetrai  sans  obstacle 
jusqu'a  l'appartement. 

Manon  etait  occupee  a  lire.  Ge  fut  la  que  j'eus 
lieu  d' admirer  le  caractere  de  cette  etrange  fille. 
Loin  d'etre  effrayee  et  de  paraitre  timide  en  m'aper- 
cevant,  elle  ne  donna  que  ces  marques  iegeres  de 
surprise  dont  on  n'est  pas  le  maitre  a  fa  vue  d'une 
personne  qu'on  croit  eloignee.  «  Ha!  e'est  vous, 
mon  amour?  me  dit-elle  en  venant  m'embrasser 


MAN0N    LESCAUT. 

avec  sa  tendresse  ordinaire.  BonDieu!  que  vous 
etes  hardi!  qui  vous  aural t  attendu  aujourd'hui 
dans  ce  lieu?  »  Je  me  degageai  de  ses  bras ;  et,  loin 
de  repondre  a  ses  caresses,  je  la  repoussai  avec 
dedain,  et  je  fis  deux  ou  trois  pas  en  arriere  pour 
m'eloigner  d'elle.  Ce  mouvement  ne  iaissa  pas  de  la 
deconcerter.  Elle  demeura  dans  la  situation  ou  elle 
etait,  et  jeta  les  yeux  sut  moi  en  changeant  de 
couleur. 

J'etais,  dans  le  fond,  si  charme  de  la  revoir, 
qu'avec  tant  de  justes  sujets  de  colere,  j'avais  a 
peine  la  force  d'ouvrir  la  bouche  pour  la  quereller. 
Cependant  mon  cosur  saignait  du  cruel  outrage 
qu'elle  m'avait  fait.  Je  le  rappelais  vivement  a  ma 
memoire  pour  exciter  mon  depit,  et  je  tachais  de 
faire  briller  dans  mes  yeux  un  autre  feu  que  celui 
de  l'amour.  Comme  je  demeurai  quelque  temps  en 
silence  et  qu'elle  remarqua  mon  agitation,  je  la  vis 
trembler,  apparemment  par  un  effet  de  sa  crainte. 

Je  ne  pus  soutenir  ce  spectacle.  «  Ah !  Manon, 
lui  dis-je  d'un  ton  tendre,  infidele  et  parjure  Ma- 
non t  par  ou  commencerai-je  a  me  plaindre  1  Je 
vous  wis  pale  et  tremblante;  et  je  suis  encore  si 


SECONDE    PARTIE.  303 

sensible  a  vos  moindres  peines,  que  je  crams  de 
vous  affliger  trop  par  mes  reproehes.  Mais,  Manon, 
je  vous  le  dis,  j'ai  le  coeur  perce  de  la  douleur  de 
votre  trahison ;  ce  sont  la  des  coups  qu'on  ne  porte 
point  a  un  amant,  quand  on  n'apas  resolu  sa  mort. 
Voici  la  troisieme  fois,  Manon ;  je  les  ai  bien  comp- 
ters; il  est  impossible  que  cela  s'oublie.  C'est  a 
vous  de  conside"rer,  a  l'heure  m£me,"quel  parti  vous 
voulez  prendre;  car  mon  triste  coeur  n'est  plus  a 
l'epreuve  d'un  si  cruel  traitement;  jesensqu'il  suc- 
combe  et  qu'il  est  prfes  de  se  fendre  de  douleur.  Je 
n'en  puis  plus,  ajoutai-je  en  m'asseyant  sur  une 
chaise;  j'ai  a  peine  la  force  de  parler  et  de  me 
soutenir.  » 

Elle  ne  me  repondit  point;  mais  lorsque  je  fus 
aeris,  elle  se  laissa  tomber  a  genoux  et  appuya  sa 
tete  sur  les  miens,  en  cachant  son  visage  de  mes 
mains.  Je  sentis  en  un  instant  qu'elle  les  mouillait 
de  ses  larmes.  Dieux!  de  quels  mouvements  n'etais- 
je  point  agite!  «  Ah !  Manon,  Manon!  repris-je  avec 
un  soupir,  il  est  bientard  de  me  donner  des  larmes, 
lorsque  vous  avez  cause"  ma  mort.  Vous  affectezune 
tristesse  que  vous  ne  sauriez  sentir.  Le  plus  grand 


204  MARON    LESCAUT. 

de  vos  inaux  est  sans  doute  ma  presence,  qui  a  ton- 
jours  ete  importune  a  vos  plaisirs.  Ouvrez  les  yeux, 
voyez  qui  je  suis;  on  ne  verse  pas  des  pleurs  siten- 
dres  pour  un  malheureux  qu'on  a  trahi  et  qu  on 
abandonne  si  cruellement.  » 

Elle  baisait  mes  mains  sans  changer  de  posture. 
«  Inconstante  Manon,  repris-je  encore,  fille  ingrate 
et  sans  foi,  ou  sont  vos  promesses  et  vos  serments  ? 
Amante  mille  fois  volage  et  cruelle,  qu'as-tu  fait 
de  cet  amour  que  tu  me  jurais  encore  aujourd'hui  ? 
Juste  del!  ajoutai-je,  est-ce  ainsi  qu'une  infidele 
se  rit  de  vous,  apres  vous  avoir  attests  si  sainte 
ment?  C'est  done  le  parjurequi  est  recompense . 
Le  desespoir  et  l'abandon  sont  pour  la  Constance  et 
ia  fidelite"  I  » 

Ces  paroles  furent  accompagnees  d'une  reflexion 
si  amere,  que  j'en  laissai  echapper  malgre  moi 
quelques  larmes.  Manon  s'en  apercut  au  change- 
ment  de  ma  voix,  Elle  rompit  enfin  le  silence.  « II 
faut  que  je  sois  Men  coupable,  me  dit-elle  triste- 
ment,  puisque  j'ai  pu  vous  causer  tant  de  douleur 
et  d'emotion ;  mais  que  le  ciel  me  punisse  si  j'ai 
cm  l'etre,  ou  si  j'ai  eu  la  pensee  de  le  devenir  f  > 


SECONDS   PART1E.  205 

Ge  discowrs  me  parut  si  depourvu  de  sens  et  de 
bonne  foi,  que.je  ne  pus  me  defends  d'un  vif  mou- 
vement  de  colere.  «  Horrible  dissimulation !  m'ecriai- 
je;  je  vois  mieux  que  jamais  que  tu  n'esqu'une 
coquine  et  une  perfide.  C'est  a  present  que  je  eon- 
nais  ton  miserable  caractere.  Adieu,  lache  crea- 
ture, continuai-je  en  me  levant;  j'aime  mieux 
mourir  mille  fois  que  d'avoir  desormais  le  moindre 
commerce  avec  toi.  Que  le  ciel  me  punisse  moi- 
meme  si  je  t'honore  jamais  du  moindre  regard! 
Demeure  avec  ton  nouvel  amant,  aime-le,  de"teste- 
moi,  renonce  a  l'honneur,  au  bon  sens ;  je  m'en  ris, 
tout  m'est  egal.  » 

Elle  fut  si  epouvantee  de  ce  transport,  que,  de- 
meurant  a  genoux  pres  de  la  chaise  d'ou  je  m'etais 
leve,  elle  me  regardait  en  tremblant  et  sans  oser 
respirer.  Je  fis  encore  quelques  pas  vers  la  porte, 
en  tournant  la  tete  et  tenant  les  yeux  fixes  sur 
elle.  Mais  il  auraitfallu  que  j'eusse  perdu  tout  sen- 
timent d'humanite  pour  m'endurcir  contre  tant  de 
charmes. 

J'6tais  si  Soigne  d'avoir  cette  force  barbare,  que, 
passant  tout  d'un  coup  a  l'extremite'  opposee,  je 


MANON    LESCAUT. 

retoumai  vers  elle,  ou  plutot  je  m'y  piseeipitai  sans 
reflexion.  Je  la  pris  entre  mes  bras ;  je  lui  donnai 
mille  tendres  baisers;  je  lui  demandai  pardon  de 
mon  emportement ;  je  confessai  que  j'etais  un  bru- 
tal, et  que  je  ne  meritais  pas  le  bonheur  d'etre  aime" 
1'une  fille  comme  elle. 

Je  la  fis  asseoir ;  et,  mutant  mis  a  genoux  a  mon 
tour,  je  la  conjurai  de  m'ecouter  en  cet  etat.  La, 
tout  ce  qu'un  amant  soumis  et  passionne*  peut  ima- 
giner  de  plus  respectueux  et  de  plus  fendre,  je  ie 
renfermai  en  peu  de  mots  dans  mes  excuses.  Je  lui 
demandai  en  grace  de  prononcer  qu'elle  me  par- 
donnait.  Elle  laissa  tomber  ses  bras  sur  mon  cou, 
en  disant  que  c'etait  elle-m&ne  qui  avait  besoin  de 
ma  bonte,  pour  me  faire  oublier  les  chagrins  qu'elle 
me  causait,  et  qu'elle  commengait  a  craindre  avec 
raison  que  je  ne  goutasse  point  ce  qu'elle  avait  a 
me  dire  pour  se  justifier.  «  Moi!  interrompis-je 
aussitdt;  ah  I  je  ne  vous  demande  point  de  justi- 
fication, j'approuve  tout  ce  que  vous  avez  fait.  Ce 
n'est  point  a  moi  d'exigei  des  raisons  de  votre  con- 
duite  :  trop  content,  trop  heureux,  si  ma  chere 
Manon  ne  m'dtt  point  la  tendresse  de  son  cceur  I 


SEC0NDE    PARTIE.  207 

Mais,  ceniinuai-je,  ne  reflechissant  pas  sur  l'etat  de 
mon  sort,  toute-puissante  Manon,  vous  qui  faites 
a  votre  gre  mes  joies  et  mes  douleurs,  apres  vous 
avoir  satisfaite  par  roes  humiliations  et  par  les 
marques  de  mon  repentir,  ne  me  sera-t-il  point 
permis  de  vous  parier  de  ma  tristesse  et  de  mes 
peines  ?  Apprendrai-je  de  vous  ce  qu'il  faut  que  je 
devienne  aujourd'hui,  et  si  c'est  sans  retour  que 
vous  allez  signer  ma  mort  en  passant  la  nuit  avec 
mon  rival  ?  » 

Elle  fut  quelque  temps  a  mediter  sa  reponse. 

«  Mon  chevalier,  me  dit-elle  en  reprenant  un  airx 
tranquille,  si  vous  vous  etiez  d'abord  explique  si 
nettement,  vous  vous  seriez  epargne  bien  du  trou- 
ble, et  a  moi  une  scene  bien  afQigeante.  Puisque 
votre  peine  ne  vient  que  de  votre  jalousie,  je  l'au- 
rais  guerie  en  m'offrant  a  vous  suivre  sur-le-champ 
au  bout  du  monde.  Mais  je  me  suis  figure  que  c'e- 
tait  la  lettre  que  je  vous  ai  ecrite  sous  les  yeux  de 
monsieur  G***  M*** ,  et  la  fille  que  nous  vous  avons 
envoyee  qui  causaient  votre  chagrin.  J'ai  cru  que 
voasaariezpu  regarder  ma  lettre  comme  une  raille- 
rie,  et  eetle  fille,  en  vous  imaginant  qu'elle  etait 


208  MANON   LESCAUT. 

allee  vous  trouver  de  ma  part,  comme  one  dechra- 
tion  que  je  renoncais  a  vous  pour  m'attacher  a  &*** 
M***.  C'est  cette  pensee  qui  ma  jetee  tout  d'uncoup 
dans  ia  consternation;  car,  quelque  innocetite  que 
je  fusse,  je  trouvais,  eny  pensant,  que  les  apparen- 
ces  ne  m'etaient  pas  favorables.  Cependant,  con- 
tinua-t-elle,  je  veux  que  vous  soyez  mon  juge  apres 
que  je  vous  aurai  explique  la  verite  du  fait. » 

Elle  m'apprit  alors  tout  ce  qui  lui  etait  arrive  de- 
puis  qu'elle  avait  trouve  G***  M***,  qui  l'attendait 
dans  le  lieu  ou  nous  ^tions.  II  l'avait  regue  effecti- 
vement  comme  la  premiere  princesse  du  monde.  II 
lui  avait  montre  tous  les  appartements,  qui  etaient 
d'un  gout  et  d'une  proprete  admirables.  II  lui  avait 
compte  dix  mille  livres  dans  son  cabinet,  et  il  y 
avait  ajoute  quelques  bijoux,  parmi  lesquels  etaient 
le  collier  et  les  bracelets  de  perles  qu'elle  avait  deja 
eus  de  son  ptee.  II  l'avait  meneede  la  dans  un  salon 
qu'elle  n' avait  pas  encore  vu,  ou  elle  avait  trouve 
une  collation  exquise  :  il  l'avait  fait  servir  par  les 
nouveaux  oomestiques  qu'il  avait  pris  pour  elle,  en 
leur  ordonnant  de  la  regarder  desormais  comme 
leur  maitresse ;  enfin  il  lui  avaitfait  voir  le  carrosse, 


SECONDE    PART1E.  209 

les chevaux  et  tout  le  reste  de  ses  presents;  apres 
quoi  il  lui  avait  propose  une  partie  de  jeu  pour  at- 
tendre  ie  souper. 

«  Je  vous  avoue,  continua-t-elle,  que  j'ai  £W  frapp^e 
de  cette  magnificence.  J'ai  fait  reflexion  que  ce  se- 
rait  dommage  de  nous  priver  d'un  seul  coup  de  tant 
de  biens,  en  me  contentant  d'emporter  les  dix  mille 
francs  et  les  bijoux ;  que  c'gtait  une  fortune  toute 
faite  pour  vous  et  pour  moi,  et  que  nous  pourrions 
vivre  agreablement  aux  depens  de  G***  M***. 

»  Au  lieu  de  lui  proposer  la  comedie,  je  me  suis 
mis  dans  la  tete  de  le  sonder  sur  votre  sujet,  pour 
pressentir  quelles  facilites  nous  aurionsa  nous  voir, 
en  supposant  l'execution  de  mon  systeme.  Je  l'ai 
trouve"  d'un  caractere  fort  traitable.  II  m'a  demande 
ce  que  je  pensais  de  vous,  et  si  je  n'avais  pas  eu 
quelque  regret  a  vous  quitter.  Je  lui  ai  dit  que  vous 
etiez  si  aimable  et  que  vous  en  aviez  toujours  use 
si  hon  ^tement  avec  moi,  qu'il  n'etait  pas  naturel 
que  je  pusse  vous  haiirJIl  a  confesse  que  vous  aviez 
du  merite  et  qu'il  s'etait  senti  porte  a  desirer  votre 
amitie. 

»  II  a  voulu  savoir  de  quelle  maniere  je  croyais 


210  MANON    LESCAUT. 

que  wus  prendriez  mon  depart,  surtout  lorsque 
vous  \iendriez  a  savoir  que  j'etais  entre  ses  mains. 
Je  lui  ai  repondu  que  la  date  de  notre  amour  etait 
deja  si  aneienne,  qu'il  avail  eu  le  temps  de  «e  re- 
froidir  un  peu;  que  vous  n  etiez  pas  d'ailleurs  fort 
a  votre  aise,  et  que  vous  ne  regarderiez  peut-etre 
pas  ma  perte  comme  un  grand  malheur,  parce  qu'elle 
vous  dechargerait  d'un  fardeau  qui  vous  pesait  sur 
ies  bras.  J'ai  ajoute  qu'etant  tout  a  fait  convaincue 
que  vous  agiriez  pacifiquement,  je  n'avais  pas  fait 
difficulty  de  vous  dire  que  je  venais  a  Paris  pour 
quelques  affaires;  que  vousy  aviez  consenti,  etqu'y 
6tant  venu  vous-meme,  vous  n' aviez  pas  paru  ex- 
tremement  inquiet  lorsque  je  vous  avais  quitte. 

»  —  Si  je  croyais,  m'a-t-ii  dit,  qu'il  fut  d'humeur 
a  bien  vivre  avec  moi,  je  serais  le  premier  aluioffrir 
mes  services  et  mes  civilites.  Je  1'ai  assure  que,  du 
caractere  dont  je  vous  connaissais,  je  ne  doutais 
point  que  vous  n'y  repondissiez  honnetement,  sur- 
tout, lui  ai-je  dit,  s'il  poavait  vous  servir  dans  vos 
affaires,  qui  etaient  fort  derangees  depuis  que  vous 
etiez  mal  avec  votre  famille.  II  m'a  interrompue 
pour  me  protester  qu'il  vous  rendrait  tous  les  ser- 


8EG0NDE    PARTIE.  211 

vices  qui  dgpendraient  de  lui,  et  que,  si  vous  vou- 
liez  meme  vous  embarquer  dans  un  autre  amour, 
il  vous  procurerait  un  jolie  maitresse  qu'il  avail 
quittee  pour  s'attacher  a  moi. 

»  J'ai  applaudi  a  son  idee,  ajouta-t-elle.,  pour 
prevenir  plus  parfaitement  tous  ses  soupcons ;  et 
me  confirmant  de  piss  en  plus  dans  mon  projet,  je 
ne  souhaitais  que  de  pouvoir  trouver  !e  moyen  de 
vous  en  informer,  de  peur  que  vous  ne  fussiez  trop 
alarme  lorsque  vous  me  verriez  manquer  a  notre 
assignation.  G'est  dans  cette  vue  que  je  lui  ai  pro- 
pose de  vous  envoyer  cette  nouvelle  maitresse,  des 
le  soir  meme,  afin  d'avoir  une  occasion  de  vous 
ecrire;  j'etais  obligee  d'avoir  recours  a  cette  adresse, 
parce  que  je  ne  pouvais  esperer  qu'il  me  laissat 
libre  un  moment. 

»I1  a  ri  de  ma  proposition;  il  a  appele"  sonlaquais, 
et,  lui  ayant  demande  s'il  pourrait  retrouver  sur- 
le-champ  son  ancienne  maitresse,  il  l'a  envoye"  de 
c6te"  et  d'autre  pour  la  chercher.  II  s'imaginait  que 
c'etait  a  Chaillot  qu'il  fallait  qu'elle  allat  vous  trou- 
ver; mais  je  lui  ai  appris  qu' en  vous  quiUant  je 
vous  avais  promis  de  vous  rejoindre  a  la  come'die, 


242  MAN0N    LESCAUT. 

ou  que,  si  quelque  raison  m'empechait  d'y  aller, 
vous  vous  etiez  engage  a  m'attendre  dans  un  car- 
rosse  au  bout  de  la  rue  Saint-Andre" ;  qu'il  valait 
mieux,  par  consequent,  vous  envoyer  la  votre  nou- 
velle  amante,  ne  ffit-ce  que  pour  vous  empecher  de 
vous  y  morfondre  pendant  toute  la  nuit.  Je  lui  ai 
dit  encore  qu'il  etait  a  propos  devous  ecrire  un  mot 
pour  vous  avertir  de  cet  echange,  que  vous  auriez 
peine  a  comprendre  sans  cela.  It  y  a  consenti : 
mais  j'ai  ete  obligee  d'ecrire  en  sa  presence,  et  je 
me  suis  bien  gardee  de  m'expliquer  trop  ouverte- 
ment  dans  ma  lettre. 

»  Voila,  ajouta  Manon,  de  quelle  maniere  les 
choses  se  sont  passees.  Je  ne  vous  deguise  rien,  ni 
de  ma  conduite,  ni  de  mes  desseins.  La  jeune  fille 
est  venue,  je  l'ai  trouvee  jolie;  et,  comme  je  ne 
doutais  point  que  mon  absence  ne  vous  causat  de  la 
peine,  c'etait  sincerement  que  je  souhaitais  qu'elle 
put  servir  a  vous  desennuyer  quelques  moments; 
car  la  fidelite  que  je  souhaite  de  vous  est  celle  du 
cceur.  J'aurais  ete  ravie  de  pouvoir  vous  envoyer 
Marcel ;  mais  je  n'ai  pu  me  procurer  un  moment 
pour  l'instruirede  ce  que  j'avais  a  vous  faire  savoir.i» 


SECONDE    PARTIE.  213 

EUe  conclut  enfin  son  recit  en  m'apprenant  1'em- 
barras  ou  G***  M***  s' etait  trouve  en  recevant  le 
billet  de  M.  de  T***.  «  II  a  balance,  me  dit-elle,  s'il 
devait  me  quitter,  et  il  m'a  assure  que  son  retour 
ne  tarderait  point :  c'est  ce  qui  fait  que  je  ne  vous 
vois  point  ici  sans  inquietude,  et  que  j'ai  marque 
de  la  surprise  a  votre  arrivee.  » 

J'ecoutai  ce  discours  avec  beaucoup  de  patience. 
J'y  trouvais  assurement  quantite  de  traits  cruels  et 
mof tifiants  pour  moi ;  car  le  dessein  de  son  infide- 
lite  etait  si  clair,  qu'elle  n'avait  pas  meme  eu  le 
soin  de  me  le  deguiser.  Elle  ne  pouvait  esperer  que 
G¥**  M***  la  laissat  toute  la  nuit  comme  une  ves- 
tale.  C  etait  done  avec  lui  qu'elle  comptait  la  passer. 
Quel  aveu  pour  un  amant !  Cependant  je  considerai 
que  j'etais  cause  en  partie  de  sa  faute,  par  la  con- 
naissance  que  je  lui  avais  donnee  d'abord  des  sen- 
timents que  G***  M***  avait  pour  elle,  et  par  la 
complaisance  que  j'avais  eue  d'entrer  aveugl^ment 
dans  le  plan  temeraire  de  son  aventure.  D'ailleurs, 
par  un  tour  naturel  du  genie  qui  m'est  particulier, 
je  fus  touche  de  l'ingenuite  de  son  recit  et  de  cette 
maniere  bonne  et  ouverte  ayec  laquelle  elle  me 


214  MANOR   LESGAUT. 

racontait  jusqu'aux  circon  stances  dent  j'6tais  le  plus 
offense.  Elie  peche  sans  malice,  disais-je  en  moi- 
meme;  elle  est  legere  et  imprudente,  mais  elle  est 
droite  et  sincere.  Ajoutez  que  1' amour  sufflsait  seul 
pour  me  fermer  Jes  yeux  sur  toutes  ses  fautes 
J'etais  trop  satisfait  de  l'esperance  de  Fenlever  le 
soir  meme  a  mon  rival.  Je  lui  dis  neanmoins ;  «  Et 
la  nuit,  avec  quil'auriez-vous  passee  ?  »  Cette  ques- 
tion, que  je  lui  fis  tristement,  l'embarrassa.  Elle 
ne  me  repondit  que  par  des  mais  et  des  si  inter- 
rompus. 

J'eus  pitie  de  sa  peine;  et,  rompant  ce  discours, 
je  lui  declarai  nettement  que  j'attendais  d'elle 
qu'elle  me  suivit  a  l'heure  meme. «  Je  leveux  Men, 
me  dit-elle;  mais  vous  n'approuvez  done  pas  mon 
projet?  —  Ah!  n'est-ce  pas assez,  repartis-je,  que 
j'approuve  tout  ce  que  vous  avez  fait  jusqu'a  pre- 
sent ?  —  Quoi !  nous  n'emporterons  pas  meme  les 
dix  mille  francs?  repliqua-telle  :  il  me  les  a  donnes, 
ils  sont  a  moi.  »  Je  lui  conseillai  d'abandonner  tout 
et  de  ne  penser  qu'a  nous  eloigner  promptement; 
car,  quoiqu'il  y  eut  a  peine  une  demi-heure  que 
jj'6tais  avec  elle,  je  craigoais  leretourdeG***M***. 


SECONDE    PARTIE.  215 

Cependant  elle  me  fit  de  si  pressantes  instances 
pour  me  faire  consentir  a  ne  pas  sortir  ies  mains 
vides,  queje  crus  lui  devoir  accorder  queique  chose 
apres  avoir  tant  obtenu  d'elle. 

Dans  le  temps  que  nous  nous  preparions  au 
depart,  j'entendis  frapper  a  la  porte  de  la  rue.  Je  ne 
doutais  nullement  que  ce  ne  fut  G***  M*** ;  et,  dans 
le  trouble  ou  cette  pensee  me  jeta,  je  dis  a  Manon 
que  c'etait  un  homme  mort  s'il  paraissait.  Effecti- 
vement  je  n'etais  pas  assez  revenu  de  mes  trans- 
ports pour  me  moderer  a  sa  vue.  Marcel  finit  ma 
peine  en  m'apportant  un  billet  qu'il  avait  regu  pour 
moi  a  la  porte  :  il  etait  de  M.  de  T***. 

II  me  marquait  que  G***  M***  etant  alle  lui 
chercher  de  1'argent  a  sa  maison,  il  profitait  de  son 
absence  pour  me  communiquer  une  pensee  fort 
plaisante :  qu'il  lui  semblait  que  je  ne  pouvais  me 
venger  plus  agreablement  de  mon  rival  qu'en  man- 
geant  son  souper  et  en  couchant  cette  nuit  meme 
dans  le  lit  qu'il  esperait  d'occuper  avec  ma  mai- 
tresse ;  que  ce  projet  lut  paraissait  assez  facile,  si 
je  pouvais  m'assurer  de  trois  ou  quatre  hommes 
qui  eussent  assez  de  resolution  pour  i'arreter  dans 


216  MANON    LESCAUT. 

la  rue,  et  de  fidelite  pour  le  garder  a  vue  jusqu'au 
lendemain ;  que,  pour  lui,  il  promettait  de  l'amuser 
encore  une  heure  pour  le  moins,  par  des  raisons 
qu'il  tenait  prStes  pour  son  retour. 

Je  montrai  ce  billet  a  Manon,  et  je  lui  appris  de 
quelle  ruse  je  m'etais  servi  pour  m'introduire  libre- 
ment  chez  elle.  Mon  invention  etcelle  de  M.  deT*** 
lui  parurent  admirables.  Nous  en  rimes  a  notre  aise 
pendant  quelques  moments;  mais,  Iorsque  je  lui 
parlai  de  la  derniere  comme  d'un  badinage,  je  fus 
surpris  qu'elle  insistat  serieusement  a  me  la  propo- 
ser comme  une  chose  dont  I'idee  la  ravissait.  En 
vain  lui  demandai-je  ou  elle  voulait  que  je  trouvasse 
tout  d'un  coup  des  gens  propres  a  arreter  G***  M*w 
et  a  le  garder  fidelement.  Elle  me  dit  qu'il  fallait 
du  moins  tenter,  puisque  M.  deT***  nous  garantis- 
sait  encore  une  heure;  et,  pour  reponse  a  mes  autres 
objections,  elle  me  dit  que  je  faisais  le  tyran,  et 
que  je  n'avais  pas  de  complaisance  pour  elle.  Elle 
ne  trouvait  rien  de  si  joli  que  ce  projet.  «  Vous 
aurez  son  couvert  a  souper,  me  repetait-elle ; 
vous  coucherez  dans  ses  draps,  et  demain  de 
grand  matin  vous  enleverez  sa  maitresse  et  son 


SECONDS    PABTIE.  217 

argent.  Vous  serez  bien  venge  du  pere  et  du  ills.  » 
Je  cedai  a  ses  instances,  malgre  les  mouvements 
secrets  de  mon  cceur,  qui  serablaient  me  presager 
une  catastrophe  malheureuse.  Je  sortis  dans  le  des- 
sein  de  prier  deux  ou  trois  gardes  du  corps,  avec 
lesquels  Lescaut  m'avait  mis  en  liaison,  de  se  char- 
ger du  soin  d'arrfiter  G***  M***.  Je  n'en  trouvai 
qu'un  au  logis ;  mais  c'etait  un  homme  entrepre- 
nant ,  qui  n'eut  pas  plutdt  su  de  quoi  ii  etait  ques- 
tion, qu'il  m'assuradu  succes ;  il  me  demanda  seu- 
lement  dix  pistoles  pour  recompenser  trois  soldats 
aux  gardes,  qu'il  prit  la  resolution  d' employer  en 
se  mettant  a  leur  tete.  Je  le  priai  de  ne  pas  perdre 
de  temps.  II  les  assembla  en  raoins  d'un  quart 
d'heure.  Je  l'attendais  a  sa  maison,  et  lorsqu'il  fut 
de  retour  avec  ses  associes,  je  le  conduisis  moi- 
m6me  au  coin  d'une  rue  par  laquelle  6***  M*** 
devait  necessairement  rentrer  dans  celle  de  Manon. 
Je  lui  recommandai  de  ne  le  pas  maltraiter,  mais 
de  le  garder  si  etroitement  jusqu'a  sept  iieures  du 
matin,  que  je  pusse  etre  assure"  qu'il  ne  Jui  echap- 
perait  pas.  II  me  dit  que  son  dessein  etait  de  le  con- 
duire  a  sa  chambre,  et  de  l'obliger  a  se  deshabiller, 


218  MANON    LESCAUT. 

ou  meme  a  se  coucher  dans  son  lit,  tandis  que  ini 
et  ses  trois  braves  passeraient  la  nuit  a  boire  et  a 
jouer. 

Je  demeurai  avec  eux  jusqu'au  moment  ou  je  vis 
paraitre  G***  M***,  et  je  me  retirai  alors  a  quelques 
pas  au-dessous,  dans  un  endroit  obscur,  pour  etre 
temoin  d'une  scene  si  extraordinaire.  Le  garde  du 
corps  1'aborda  le  pistolel  au  poing,  et  lui  expliqua 
eivilement  qu'il  n'en  voulait  ni  a  sa  vie  ni  a  son  ar- 
gent; mais  que  s'il  faisait  la  moindre  difficulte  de 
le  suivre,  ou  s'il  jetait  le  moindre  en,  il  allait  lui 
bniier  la  cervelle.  G***  M***,  le  voyant  soutenu  par 
trois  soldats,  et  craignant  sans  doute  la  bourre  du 
pistolet,  ne  fit  pas  de  resistance.  Je  le  vis  emmener 
comme  un  mouton. 

Je  retournai  aussitdt  chez  Manon ;  et,  pour  dter 
tout,  soupgon  aux  domestiques,  je  lui  dis,  en  entrant, 
qu'il  ne  fallait  pas  attendre  monsieur  de  G***  M*" 
pour  souper ;  qu'il  lui  etait  survenu  des  affaires  qui 
le  retenaient  malgre  lui,  et  qu'il  m'avait  prie"  de  ve- 
nir  lui  en  faire  ses  excuses  et  soupe*  avec  elle ;  ee 
que  je  regardais  comme  une  grande  faveur  aupres 
dune  si  belle  dame.  Elle  seeonda  fort  adroitement 


SEC0NDE    PARTIE.  249 

mon  dessein.  Nous  nous  mimes  a  table;  nous y  pri- 
mes un  air  grave  pendant  que  les  laquais  demeure- 
rent  a  non*  servir.  Enfin,  les  ayant  congedies,  nous 
passames  une  des  plus  charmantes  soirees  de  notre 
vie.  J'ordonnai  en  secret  a  Marcel  de  chercher  un 
fiacre,  et  de  l'avertir  de  se  trouver  le  lendemain  a 
la  porte  avant  six  heures  du  matin.  Je  feignis  de 
quitter  Manon  vers  minuit;  mais,  etant  rentre  dou- 
cement  par  le  secowrs  de  Marcel,  je  me  preparai  a 
occuper  le  lit  de  G***  M***  comme  j'avais  rempli  sa 
place  a  table. 

Pendant  ce  temps-la,  notre  mauvais  genie  tra- 
vaillait  a  nous  perdre.  Nous  etions  dan«  le  delire  du 
plaisir,  et  le  glaive  etait  suspendu  sur  nos  teles. 
Le  fil  qui  le  soutenait  allait  se  rompre;  mais,  pour 
mieux  faire  entendre  toutes  les  circonstanees  de 
notre  mine,  il  faut  en  eclairer  la  cause. 

G***  M***  etait  suivi  d'un  laquais  lorsqu'il  avait 
ete  arrete  par  le  garde  du  corps.  Ce  garcon,  effraye 
de  1'aventure  de  son  maitre,  retourna  en  fuyant  sur 
ses  pas,  et  la  premiere  demarehe  qu'il  fit  pour  lese- 
courir  fut  d'aller  avertir  le  vieux  G***  M*"*  de  ce 
qui  venait  d'arriver. 


220  HANON    LESCAUT. 

Une  si  facheuse  nouvelle  ne  pouvait  manquer  de 
l'alarmer  beaucoup.  II  n' avait  que  ce  fils,  et  sa  vi- 
vacity etait  extreme  pour  son  age.  II  voulut  d'abord 
savoir  du  >aquais  tout  ce  que  son  fils  avait  fait 
I'apres-midi :  s'il s'etait  querelle'  avec  quelqu'un,  s'il 
avait  pris  part  au  demele  d'une  autre,  s'il  s'etait 
trouve  dans  quelque  maison  suspecte.  Celui-ci,  qui 
croyait  son  maitre  dans  le  dernier  danger,  et  qui 
s'imaginait  ne  devoir  plus  rien  menager  pour  lui 
procurer  du  secours,  decouvrit  tout  ce  qu'il  savait 
de  son  amour  pour  Manon  et  de  la  depense  qu'il 
avait  faite  pour  eile ;  la  maniere  dont  il  avait  passe 
l'apres-midi  dans  sa  maison,  jusqu'aux  environs  de 
neuf  heures,  sa  sortie  et  le  malheur  de  son  retour. 
C'en  fut  assez  pour  faire  soupconner  au  vieillard 
que  1' affaire  de  son  fils  etait  une  querelle  d'amour. 
Quoiqu'ii  fut  au  moins  dix  heures  et  demie  du  soir, 
il  ne  balanca  point  a  se  rendre  aussitot  chez  mon- 
sieur le  lieutenant  de  police.  II  le  pria  de  faire  don- 
ner  des  ordres  particuliers  a  toutes  les  escouades 
du  guet;  et  lui  en  ayaot  demande  une  pour  se  faire 
accompagner,  il  courutlui-meme  vers  la  rue  ou  son 
fils  avait  <5t<5  arrets  :  il  visita  tous  les  endroits  de  1» 


SECONDE    PARTIK.  221 

ville  ou  il  esperait  le  pouvoir  trouver;  et,  n'ayant 
pu  deeouvrir  ses  traces,  il  se  fit  conduire  enfin  a  la 
maison  de  sa  maitresse,  ou  il  se  figura  qu'il  pou- 
vait  elre  retourne. 

J'aliais  me  mettre  au  lit  lorsqu'il  arriva.  La  porte 
de  la  chambre  6tant  fermee,  je  n'entendis  point 
frappera  celle  dela  rue;  mais  il  entra,  suivi  de 
deux  archers,  et,  s'etant  informe  inutilement  de  ce 
qu'etait  devenu  son  fils,  il  lui  prit  envie  de  voir  sa 
maitresse  pour  tirer  d'elle  quelque  lumiere.  II 
monte  a  l'appartement,  toujours  accompagne  de 
ses  archers.  Nous  etions  prSts  a  nous  mettre  au  lit ; 
il  ouvre  la  porte,  et  nous  glace  le  sang  par  sa  vue. 
«  0  Dieu!  c'est  le  vieux  G***  M***,  »  dis-je  a  Ma- 
non.  Je  saute  sur  mon  epee ;  elle  etait  malheureu- 
sement  embarrassee  dans  mon  ceinturon.  Les  ar- 
chers, qui  virent  mon  mouvement,  s'approcherent 
aussitdt  pour  me  la  saisir  :  un  homme  en  chemise 
est  sans  resistance;  ils  m'fiterent  tous  les  moyens 
de  me  deTendre. 

G***  M***,  quoique  trouble  par  ce  spectacle,  ne 
tarda  point  a  me  reconnaitre;  il  remit  encore  plus 
aisement  Manon.  «  Est-ce  une  illusion?  nous  dit-il 


222  MANON   LESCAUT 

gravement :  ne  vois-je  point le  chevalier  des  Grieux 
et  Manon  Lescaut?  »  J'etais  si  enrage  de  honte  et 
de  douleur,  que  je  ne  lui  fispas'de  reponse.  II  parat 
rouler  pendant  quelque  temps  diverses  pensees 
danssa  tete;  etcomme  si  elles  eussent  allurae  tout 
d'un  coup  sa  colere,  ii  s'ecriaen  s'adressant  a  moi  • 
«  Ah !  malheureax,  je  suis  sur  que  tu  as  tue  mon 
fils !  »  Cette  injure  me  piqua  vivement.  «  Vieus 
scelerat,  lui  repondis-je  avec  fierte,  si  j'avais  eu  a 
tuer  quelqu'un  de  ta  famille,  c'est  par  toi  que  j'au- 
rais  commence".  —  Tenez-le  bien,  dit-il  aux  ar- 
chers ;  il  faut  qu'il  me  dise  des  nouvelles  de  mon 
fils;  je  le  ferai  pendre  demain,  s'il  ne  m'apprend 
tout  a  1'heure  ce  qu'il  en  a  fait.  —  Tu  me  feras  pen- 
dre? repris-je,  Infame!  ce  sont  tes  pareils  qu'il  faut 
chercher  au  gibet.  Apprends  que  je  suis  d'un  sang 
olus  noble  et  plus  pur  que  le  tien.  Oui,  ajoutai-je,  je 
sais  ce  qui  est  arrive  a  ton  fils;  et  si  tu  m'irrites 
davantage,  je  le  ferai  etrangler  avant  qu'il  soit  de- 
main,  et  je  te  promets  le  meme  sort  apres  lui.  » 

Je  commis  une  imprudence  en  lui  confessant  que 
je  savais  ou  etait  son  fils ;  mais  l'exces  de  ma  colere 
me  fit  faire  cette  indiscretion.  11  appela  aussitfit 


8EC0NDE    PABTIE.  223 

cinq  ou  six  autres  archers  qui  l'attendaient  a  la  porte, 
el  il  Ieur  ordonna  de  s'assurer  de  tous  les  domesti- 
ques  de  la  maison.  «  Ah  S  monsieur  le  chevalier, 
reprit-il  d'un  too  railleur,  vous  savez  ou  est  mon 
fils,  et  vous  le  ferez  etrangler,  dites-vous?  Comptez 
que  nous  y  mettrons  bon  ordre.  »  Je  sentis  aussi- 
tfltla  faute  quej'avais  commise. 

II  s'approcha  de  Marion,  qui  etait  assise  sur  le 
lit  en  pleurant ;  il  lui  dit  queiques  galanteries  iro- 
niques  sur  l'empire  qu'elle  avait  sur  le  pere  et  sur 
le  fils,  et  sur  le  bon  usage  qu'elle  en  faisait.  Ce  vieux 
monstre  d'incontinencevoulut  prendre  queiques  fa- 
miliarites  avec  elle :  «  Garde-toi  de  Sa  toucher  I  m'e- 
criai-je,  il  n'y  aurait  rien  de  sacrequi  te  put  sauver 
de  mes  mains. »  II  sortit  en  laissant  trois  archers 
dans  la  chambre  auxquels  il  ordonna  de  nous  faire 
prendre  promptement  nos  habits. 

Je  ne  sais  quels  etaient  alors  ses  desseins  sui 
nous.  Peut-etre  eussions-nous  obtenu  la  liberte  en 
lui  apprenant  ou  etait  son  fils.  Je  meditais  en 
m'habillant  si  ce  n'etait  pas  le  meilleur  parti ;  mais 
s'il  etait  dans  cette  disposition  en  quittant  notre 
chambre,  elle  elaif.  biea  changee  lorsqa'il  y  reviat. 


224  MANON    IESCAUT. 

II  e"tait  alle  interroger  les  domestiques  de  Manon, 
que  ies  archers  avaient  arretes.  II  ne  put  rien  ap- 
prendre  de  ceux  qu'elle  avait  recus  de  son  fils; 
mais,  lorsqu'il  sut  que  Marcel  nous  avait  servis  au- 
paravant,  il  resolut  dele  faire  parler  pb l'intimidant 
par  des  menaces. 

C'etait  un  garcon  lidele,  mais  simple et  grossier... 
Le  souvenir  de  ce  qu'il  avait  fait  a  l'hopitai  pour 
delivrer  Manon,  joint  a  la  terreur  que  6***  M***  lui 
inspirait,  fittant  d'impression  sur  son  esprit  faible, 
qu'il  s'imagina  qu'on  allait  le  conduire  a  la  po* 
tence  ou  sur  la  roue.  II  promit  de  decouvrir  tout  ce 
qui  etait  venu  a  sa  connaissancc,  si  Ton  voulait  lui 
sauver  la  vie.  G***  M***  se  persuadala-dessus  qu'il 
y  avait  quelque  chose  dans  nos  affaires  de  plus  se- 
rieux  et  de  plus  criminel  qu'il  n'avait  eu  lieu  j usque- 
la  de  se  le  figurer  :  il  offrit  a  Marcel  non-seulement 
la  vie,  mais  des  recompenses  pour  sa  confession. 

Ce  malheureux  lui  apprit  une  partie  de  notre 
dessein,  sur  lequel  nous  n'avions  pas  fait  de  diffi- 
cult de  nous  entretenir  devant  lui,  parce  qu'il  de- 
vait  y  entrer  pour  quelque  chose.  II  est  vrai  qu'il 
ignorait  entierement  les  changements  que  nous  y 


SEC0NDE    PABTIE.  225 

avions  faits  a  Paris;  mais  il  avait  et6  inform^,  en  par- 
tant  de  Chaillot,  du  plan  de  l'entreprise  et  du  rdle 
<[u'il  y  devait  jouer.  II  lui  declara  done  que  notre 
vue  etait  de  duper  son  fils,  et  que  Manon  devait  re- 
cevoir  ou  avait  deja  recu  dix  mille  francs  qui,  selon 
notre  projet,  ne  retourneraient  jamais  aux  heritiers 
de  la  maison  de  G***  M***. 

Apres  cette  decouverte,  le  vieillard  emporte"  re- 
monta  brusquement  dans  notre  chambre.  II  passa 
sans  parler  dans  le  cabinet,  ou  il  n'eut  pas  de  peine 
a  trouver  la  somme  et  les  bijoux.  II  revint  a  nous 
avec  un  visage  enflamme,  et,  nous  montrant  ce 
qu'il  luiplutdenommer  notre  larcin,  il  nous  accabla 
de  reproches  outrageants.  II  fit  voir  de  pres  a  Ma- 
non le  collier  de  perles  et  les  bracelets.  «  Les  recon- 
naissez-vous?  luidit-il  avecunsouriremoqueur.  Ce 
n'etait  pas  la  premiere  fois  que  vous  les  eussiez  vus. 
Les  memes,  sur  ma  foi !  ils  fitaient  de  votre  gout, 
ma  belle  1  je  me  le  persuade  aisement.  Les  pauvres 
enfants !  ajouta-t-if,  ils  sont  bien  aimables  en  effet 
l'un  et  1'autre,  mais  ils  sont  un  peu  fripons. 

Mon  coeur  crevait  de  rage  ace  discours  iusultant. 
I'aurais  donne,  pour  etre  libre  un  moment. . .  juste 


226  MANOR     LESCAUT. 

ciel !  que  n'aurais-je  pas  donne !  Enfin  je  me  fis  vio- 
lence pour  lui  dire  avec  une  moderation  qui  n'etaii 
qu'unraffinement  de  fureur :  «Finissons,  monsieur, 
ces  insolentes  railleries.  De  quoi  est-il  question? 
voyons,  que  pretendez-vous  faire  denous?  —  II  est 
question,  monsieur  le  chevalier,  me  repondit-il, 
d'aller  de  ce  pas  au  Chatelet.  II  fera  jour  demain, 
nous  verrons  plus  clair  dans  nos  affaires,  et  j'espere 
que  vous  me  ferez  la  grace,  a  la  fin,  de  m'apprendre 
ou  est  mon  fils.  » 

Je  compris,  sans  beaucoup  de  reflexions,  que  c'e- 
tait  une  chose  d'une  terrible  consequence  pour  nous 
d'etre  une  fois  renfermes  au  Chatelet.  J'en  previs 
en  tremblant  tous  les  dangers.  Malgre  toute  ma 
fierte,  je  reconnus  qu'il  fallait  ployer  sous  le  poids 
de  ma  forlune,  et  flatter  mon  plus  cruel  enneriii 
pour  en  obtenir  quelque  chose  par  la  soumission. 
Je  le  priai  d'un  ton  honnete  de  m'ecouter  un  mo- 
ment. «  Je  me  rends  justice,  monsieur,  lui  dis-je; 
je  confesse  que  la  jeunesse  m'a  fait  comraettre  de 
grandes  fautes,  et  que  vous  en  etes  assez  bless6 
pour  vous  plaindre.  Mais  si  vous  connaissez  la  force 
de  l'amour,  si  vous  pouvez  juger  de  ce  que  souffre 


SECONDE     PARTIB.  227 

an  pauvre  malheureux  jeune  homme  a  qui  Ton  enleve 
tout  ce  qu'il  aime,  vous  me  trouverez  peut-etre 
pardonnable  d'avoir  cherche  le  plaisir  d'une  petite 
vengeance,  ou  du  moins  vous  me  croirez  assez 
puni  par  l'affront  que  je  viens  de  recevoir.  II  n'est 
besoin  ni  de  prison  ni  de  supplice  pour  me  forcer 
de  vous  decouvrir  ou  est  monsieur  votre  flls.  U 
est  eu  surety ;  mondessein  n'a  pas  et&  de  lui  nuire, 
ni  de  vous  offenser.  Je  suis  pret  a  vous  nommer  le 
lieu  ou  il  passe  tranquillement  la  nuit,  si  vous  me 
faites  la  grace  de  m'accorder  la  liberie.  » 

Ce  vieux  tigre,  loin  d'etre  touche  de  ma  priere, 
me  touraa  le  dos  en  riant :  il  lacha  seulement  quel- 
quesmots  pour  me  fairecomprendre qu'il  savait  notre 
dessein  jusqu'a  1'origine.  Pour  ce  qui  regardait  son 
fils,  il  ajouta  brutalement  qu'il  se  retrouverait  as- 
sez, puisquejenel'avais  pas  assassin^.  «  Condui- 
sez-les  au  petit  Chatelet,  dit-il  aux  archers,  et  pre- 
nez  garde  que  le  chevalier  ne  vous  echappe.  G'est 
un  ruse  qui  s'est  deja  sauve"  de  Saint-Lazare.  » 

II  sortit  et  me  laissa  dans  l'etat  que  vous  pouvez 
vous  imaginer.  «  0  ciel!  m'ecriai-je,  je  recevrai 
wee  soumission  ious  les  coups  qui  viennent  de  ta 


MANON    IESCAUT. 

main;  raais  qu'un  malheureux  coquin  aitlepou- 
voir  de  me  traiter  avec  cette  tyranoie,  c'est  ce  qui 
me  reduit  au  dernier  desespoir I  »  Les  archers  nous 
prierent  de  nepaslesfaire  attendre  plus  longtemps. 
lis  avaient  nn  carrosse  a  la  porte.  Je  tenrfis  la  main 
a  Manon  pour  descendre.  «  Venez,  ma  ehere  reine, 
lui  dis-je,  venez  vous  soumettre  a  toute  la  rigueur 
de  notre  sort.  II  plaira  peut-etre  au  ciel  de  nous 
rendre  quelque  jour  plus  heureux.  » 

Nous  partimes  dans  le  meme  carrosse  :  ellese 
mit  dans  mes  bras.  Je  ne  lui  avais  pas  entendu 
prononcer  un  mot  depuis  l'arrivee  de  g***M***; 
mais,  se  trouvant  seule  alors  avec  moi,  elle  me  dit 
mille  tendresses,  en  se  reprochant  d'etre  la  cause 
de  mon  malheur,  Je  l'assurai  que  je  ne  me  plain- 
drais  jamais  de  mon  sort,  tant  qu'elle  ne  cesserait 
pas  de  m'aimer. 

«  Ce  n'est  pas  moi  qui  suis  a  plaindre,  conti- 
nuai-je  :  quelques  mois  de  prison  ne  m'effrayent 
nullement.  et  je  prefererai  toujours  Se  Chatelet  a 
Saint-Lazare ;  mais  c'est  pour  toi,  ma  chere  ame, 
que  mon  coeur  s'interesse.  Quel  sort  pour  une  crea- 
ture si  charmante !  Ciei,  comment  traitez-vous  avec 


SECONDE     PART1E.  229 

tant  de  rigueur  le  plus  parfait  de  vos  ouvrages ! 
Pourquoi  ne  sommes-nous  pas  nes  Tun  et  l'autre 
avec  les  qualities  conformes  a  notre  misere  ?  Nous 
avons  regu  de  l'esprit,  du  gout,  des  sentiments  : 
helas!  quel  triste  usage  en  faisons-nous,  tandis 
que  tant  d'araes  basses  et  dignes  de  notre  sort 
jouissent  de  toutes  les  faveurs  de  la  fortune  !  » 

Ces  reflexions  me  penetraient  de  douleur;  mais 
ce  n'etait  rien  en  comparaison  de  celles  qui  regar- 
daient  l'avenir,  car  je  sGchais  de  crainte  pour  Manon. 
Elle  avait  deja  ete  a  l'hfipital ;  et,  quand  elle  en  fut 
sortie  par  la  bonne  porte,  je  savais  que  les  rechutes 
en  ce  genre  etaient  d'une  consequence  extreme- 
ment  dangereuse.  J'aurais  voulu  lui  exprimer  mes 
frayeurs;  j'apprehendais  de  lui  en  causer  trop.  Je 
tremblais  pour  elle  sans  oser  l'avertir  du  danger, 
et  je  l'embrassais  en  soupirant,  pour  l'assurer  du 
moins  de  mon  amour,  qui  Stait  presque  le  seul  sen- 
timent que  i'osasse  exprimer.  «  Manon  lui  dis-je, 
parlez  sincerement ,  m'aimerez-\ous  toujours  1  » 
Elle  me  repondit  qu'elle  etait  bien  malheureuse  que 
j'en  pusse  douter.  «  Eh  bien!  repris-je,  je  n'en 
doute  point,  et  je  veux  braver  tous  nos  ennemis 


230  MANON    LESCAUT. 

avec  cette  assurance.  J'emploierai  ma  famille  pour 
sortir  du  Chatelet,  et  tout  mon  sang  ne  sera  utile  a 
rien,  si  je  ne  vous  en  tire  pas  aussitdt  que  je  serai 
libre.  >» 

Nous  arrivames  a  la  prison  :  on  nous  mit  chacun 
dans  un  lieu  separe.  Ce  coup  me  fut  moins  rude, 
parce  que  je  l'avais  prevu.  Je  recommandai  Manon 
m  concierge,  en  lui  apprenant  que  j'e"tais  un  homme 
de  quelque  distinction  etlui  promettant  une  recom- 
pense considerable.  J'embrassai  ma  chere  maitresse 
avant  de  la  quitter ;  je  la  conjurai  de  ne  pas  s'affli- 
ger  excessivement,  et  de  ne  rien  craindre  tant  que 
je  serais  au  monde.  Je  n'etais  pas  sans  argent :  je 
lui  en  donnai  une  partie,  et  je  payai  au  concierge, 
sur  ce  qui  me  rest  ait,  un  mois  de  grosse  pension 
d'avance  pour  elle  et  pour  moi.  Mon  argent  eut  un 
fert  bon  effet.  On  me  mit  dans  une  chambre  pro- 
prement  meubl^e,  et  1'on  m'assura  que  Manon  en 
avait  une  pareille. 

Je  m'occupai  aussitdt  des  moyens  de  hater  ma 
liberie.  II  etail  cSair  qu'il  n'y  avait  rien  d'absolu- 
ment  criminel  dans  mon  affaire;  et,  supposant 
sneme  que  le  dessein  de  notre  vol  fut  prouve  par  is 


SEC0NDE    PARTIE.  234 

deposition  de  Marcel,  je  savais  fort  bien  qu'on  ne 
punit  point  les  simples  volontes.  Je  resolus  d'ecrire 
prompiement  a  mon  pere,  pour  le  prier  de  venir  en 
persoune  a  Paris.  J'avais  bien  raoins  de  hon-te, 
comme  je  l'ai  deja  dit,  d'etre  au  Chatelet  qu'a  Saint- 
Lazare.  D'ailleurs,  quoique  je  conservasse  tout  le 
respect  da  a  l'autorite  paternelle,  l'age  et  l'expe- 
rience  avaient  beaucoup  diminue  ma  timidite. 
J'ecrivis  done,  et  Ton  ne  fit  pas  difficulty  au  Cha- 
telet de  laisser  sortir  ma  letlre ;  mais  e'etait  une 
peine  que  j'aurais  pu  m'epargner,  si  j'avais  su  que 
mon  pere  devait  arriver  le  lendemain  a  Paris. 

II  avait  recu  celle  que  je  lui  avais  ecrite  huit 
jours  auparavant.  II  en  avait  ressenti  une  joie  ex- 
treme ;  mais,  de  quelque  esperance  que  je  i'eusse 
flattS  au  sujet  de  ma  conversion,  il  n'avait  pas  cm 
devoir  s'arreter  tout  a  fait  a  mes  promesses.  II  avait 
pris  le  parti  de  venir  s'assurer  de  mon  changement 
par  ses  yeux,  et  de  regler  sa  conduite  sur  la  sincg- 
rite"  de  mon  repentir.  II  arriva  le  ademain  de  moa 
emprisonnement. 
Sa  premiere  visite  fu!;  calle  qu'il  rendit  a  Tiberge, 
quijel'avais  prie  d'adresser  sa  repouse.  II  neput 


232  MANON    LESCAUT. 

savoif  de  lui  ni  ma  demeure  ni  ma  condition  pr£- 
sente  :  il  en  apprit  settlement  mes  principales 
aventures  depuis  que  je  m'etais  echappe"  de  Saint- 
Sulpice.  Tiberge  lui  parla  fort  avantageusement 
des  dispositions  que  je  lui  avais  marquees  pour  le 
bien  dans  notre  derniere  entrevue.  II  ajouta  qu'il 
me  croyait  entierement  degage  de  Manon,  mais 
qu'il  etait  surpris  neanmoins  que  je  ne  lui  eusse 
pas  donne  de  mes  nouvelles  depuis  huit  jours.  Mon 
pere  n'etait  pas  dupe ;  il  comprit  qu'il  y  avait  quel- 
que  chose  qui  echappait  a  la  penetration  de  Tiberge 
dans  le  silence  dont  il  se  plaignait,  et  il  employa 
tant  de  soins  pour  dScotivrir  mes  traces,  que,  deux 
jours  apres  son  arrivee,  il  apprit  que  j'etais  au 
Chatelet. 

Avant  de  recevoir  sa  visite,  a  laquelle  j'etais  fort 
eloigne  de  m'attendre  sitot,  je  regus  celle  de  mon- 
sieur le  lieutenant  general  de  police,  ou,  pour  ex- 
pliquer  les  choses  par  leur  nom,  je  subis  i'interro- 
gatoire.  II  me  fit  quelques  reproches;  mais  ils 
n'etaient  ni  durs,  ni  desobligeants.  II  me  dit  aveo 
douceur  qu'il  plaignait  ma  mauvaise  conduite;  que 
j'avais  manque  de  sagesse  en  me  faisant  un  ennemi 


SEGONDE    PARTIE.  233 

tel  que  monsieur  de  G*"  M*** ;  qu'a  la  verite  il  etait 
aise  de  remarquer  qu'il  y  avait  dans  mon  atfaire 
plus  d'imprudence  et  de  legerete  que  de  malice ; 
mais  que  c  etait  neanmoins  la  seconde  fois  que  je 
me  trouvais  sujet  a  son  tribunal,  et  qu'il  avait 
espeie  que  je  serais  devenu  plus  sage,  apres  avoir 
prix  deux  ou  trois  mois  de  lecons  a  Saint-Lazare. 
Charme  d'avoir  affaire  a  un  juge  raisonnable,  je 
m'expliquai  avec  lui  d'une  maniere  si  respectueuse 
et  si  moderee,  qu'il  parut  extremement  satisfait  de 
mes  reponses.  II  me  dit  que  je  ne  devais  pas  me 
livrer  trop  au  chagrin,  et  qu'il  se  sentait  dispose  a 
me  rendre  service,  en  faveur  de  ma  naissance  et  de 
ma  jeunesse.  Je  me  hasardai  a  lui  recommander 
ManoB,  et  a  lui  faire  l'eloge  de  sa  douceur  et  de 
son  bon  naturel.  II  me  repondit  en  riant  qu'il  ne 
l'avait  point  encore  vue,  mais  qu'on  la  representait 
comme  une  dangereuse  personne.  Ce  mot  excita 
tellement  ma  tendresse,  que  je  lui  dis  mille  choses 
passionnees  pour  la  defense  de  ma  pauvre  mai- 
tresse;  et  je  ne  pus  m'empecher  meme  de  repandre 
quelques  larmes.  II  ordouna  qu'on  me  reconduisit 
k  ma  chambre.  «  Amour,  amour  I  s'ecria  ce  grave 


234  MANON     LESCACT, 

magistral  en  me  voyant  sortir,  ne  te  reconcilierss-tu 
jamais  avec  la  sagesse?  » 

J'etais  a  m'entretenir  tristement  de  mes  idees  et 
a  reflechir  sur  la  conversation  que  j'avais  eue  avec 
monsieur  le  lieutenant  general  de  police,  lorsque 
j'entendis  ouvrir  la  porte  de  ma  chambre  :  c'etait 
mon  pere.  Quoique  je  dusse  etre  prepare  a  cette  vue, 
puisque  je  m'y  attendais  quelques  jours  plus  tard, 
je  ne  laissai  pas  d'en  etre  frappe  si  vivement,  que 
je  me  serais  precipite  au  fond  de  la  terre,  si  elle 
s'etait  entr'ouverte  a  mes  pieds.  J'allai  1'embrasser 
avec  toutes  les  marques  d'une  extreme  confusion. 
II  s'assit  sans  que  ni  lui  ni  moi  eussions  encore  ou- 
vert  la  bouche. 

Comme  je  demeurais  debout,  les  yeux  baisses  et 
la  tSte  decouverte :  «  Asseyez-vous.  monsieur,  me 
dit-il  gravement,  asseyez-vous.  Grace  au  scandale 
de  votre  libertinage  et  de  vos  friponneries,  j'ai  de- 
couvert  le  lieu  de  votre  demeure.  C'est  1'avantage 
d'un  merite  tel  que  le  vdtre  de  ne  pouvoir  demeurer 
cache" :  vous  allez  a  la  renommee  par  un  chemin  in- 
faillible.  J'espere  que  le  terme  en  sera  bientot  la 
Greve,  et  que  vous  aurez  effeetivement  la  gloire 


SECONOE     PAH  TIE.  235 

d'y  toe  expose  a  I'admiration  de  tout  le  monde.  » 
Je  ne  repondis  rien.  II  continua :  «  Qu'un  pere  est 
maSheureux,  lorsque  apres  avoir  aime  tendrement 
un  fils,  et  n'avoir  rien  epargne  pour  en  t'aire  un 
honnete  homme,  il  n'y  trouve  a  la  fin  qu'un  fripon 
qui  le  deshonore !  On  se  console  d'un  malheur  de 
fortune  :  le  temps  l'efface,  et  le  chagrin  diminue ; 
mais  quel  remede  centre  un  mal  qui  augmente  tous 
les  jours,  tel  que  les  desordres  d'un  fils  vicieuxqui 
a  perdu  tout  sentiment  d'honneur !  Tu  ne  dis  rien, 
raalheureux !  ajouta-t-il  :  voyez  cette  modestie  con- 
trefaite  et  cet  air  de  douceur  hypocrite;  ne  le  pren- 
<?rait-on  pas  pour  le  plus  honnete  homme  de  sa 
race?  » 

Quoique  je  fuss?  oblige"  de  reconnaltre  que  je 
meritais  une  partie  de  ces  outrages,  il  me  parut 
neanmoins  que  e'etait  les  porter  a  l'exces.  Je  crus 
qu'il  m'etait  permis  d'expliquer  naturellement  ma 
pensee. 

«  Je  vous  assure,  monsieur,  lui  dis-je,  que  la 
modestie  ou  vous  me  voyez  devant  vous  n'est  nul- 
lement  affectee :  e'est  la  situation  naturelled'un  fils 
bien  ne  qui  respecte  infiniment  son  pere,  et  surtouS 


236  MANON    LESCAUT. 

un  pere  irrite.  Je  ne  pretends  pas  non  plus  passer 
pour  lhomme  le  plus  regie  de  notre  race.  Je  me 
connais  digne  de  vos  reproches ;  mais  je  vous  con- 
jure d'y  mettre  un  peu  plus  de  bonte\  et  de  ne  pas 
me  trailer  comme  le  plus  infamede  tousles  hommes : 
je  ne  merite  pas  des  noms  si  durs.  C'est  l'amour, 
vous  le  savez,  qui  a  cause  toutes  mes  iautes.  Fatale 
passion!  Heias !  n'en  connaissez-vous  pas  la  force; 
et  se  peut-il  que  votre  sang,  qui  est  la  source  du 
mien,  n'ait  jamais  ressenti  les  memes  ardeurs? 
L'amour  m'a  rendu  trop  tendre,  trop  passionne, 
trop  fidele,  et  peut-etre  trop  complaisant  pour  les 
desirs  d'une  maitresse  toute  charmante  :  voila  mes 
crimes.  En  voyez-vous  la  quelqu'un  qui  vous  des- 
honore?  Allons,  moa  cher  pere,  ajoutai-je  tendre- 
ment,  un  peu  de  pitie"  pourunfils  qui  a  toujoursete 
plein  de  respect  et  d'affection  pour  vous,  quin'apas 
venonce,  comme  vous  pensez,  a  Thonneur  et  au 
devoir,  et  qui  est  mille  foisplus  aplaindrequevous 
ne  sauriez  vous  l'imaginer.  »  Je  laissai  tomber 
quelques  termes  en  finissant  ces  paroles. 

Un  cceur  de  pere  est  le  chef-d'oeuvre  de  la  nature ; 
elle  y  regne,  pour  ainsi  parler,  avec  complaisance, 


8EC0NDE     PARTIE.  237 

et  elle  en  regie  elle-meme  tous  les  ressorts.  Le  mien, 
qui  eta.it  avec  cela  homme  d'esprit  et  de  gout,  fut  si 
touche  du  toar  que  j'avais  donne  a  mes  excuses, 
qu'il  ne  fut  pas  le  maitre  de  me  cacher  ce  change- 
ment.  «  Viens,  mon  pauvre  chevalier,  me  dit-il, 
viens  m'embrasser ;  tu  me  fais  pitie. »  Je  1'embrassai. 
II  me  serra  d'une  maniere  qui  me  fit  juger  de  ce 
qui  se  passait  dans  son  cceur.  «  Mais  quel  moyen 
prendrons-nous  done,  reprit-il,  pour  te  tirer  d'ici? 
Explique-moi  toutes  tes  affaires  sans  deguisement. » 

Comme  il  n'y  avait  rien,  apres  tout,  dans  le  gros 
de  ma  conduite,  qui  put  me  deshonorer  absolu- 
ment,  du  moinsealamesurant  surcelledes  jeunes 
gens  d'un  certain  monde,  et  qu'une  maitresse  ne 
passe  point  pour  une  infamie  dans  le  siecle  oil  nous 
sommes,  non  plus  qu'un  pen  d'adresse  a  s'attirer 
la  fortune  du  jeu,  je  fis  sincerement  a  mon  pere  le 
detail  de  la  vie  que  j'avais  menee.  A  chaque  faute 
iont  je  lui  faisais  l'aveu,  j'avais  soin  de  joindre  des 
exemples  celebres,  pour  en  diminuer  la  honte. 

«  Je  vis  avec  une  maitresse,  lui  disais-je,  sans 
itre  lie-  par  les  ceremonies  du  mariage  :  Monsieur 
le  due  de***  en  entretient  deux  aux  yeux  de  tout 


238  MANON    LESCAUT. 

Paris ;  monsieur  de***  en  a  une  depuis  dix  a^s, 
qu'il  aime  avec  une  fideiite  qu'il  n'ajamais  eue  pbur 
sa  femme.  Les  deux  tiers  des  honneles  gens  de 
France  se  font  honneur  d'en  avoir.  J'ai  usede  quel- 
que  supercherie  au  jeu :  Monsieur  le  marquis  Se*** 
et  le  comte  de***  n'ont  point  d'autres  revenus ;  mon- 
sieur J  e  prince  de***  et  Monsieur  le  due  de***  sontles 
chefs  d'une  bande  de  chevaliers  du  meme  ordre. » 
Pour  ce  qui  regardait  mes  desseins  sur  la  bourse  des 
deux  6***  M***,  j'aurais  pu  prouver  aussi  facilement 
que  je  n'etais  pas  sans  modeles;  mais  il  me  restait 
trop  d'honneur  pour  ne  pas  me  condamner  moi- 
m&ne,  avec  tous  ceux  dont  j'aurais  pu  me  proposer 
l'exemple ;  de  sorte  que  je  priai  mon  pere  de  par- 
donner  cette  faiblesse  aux  deux  violentes  passions 
qui  m'avaient  agite,  la  vengeance  @t-  1'amour. 

II  me  demanda  si  je  pouvais  lui  donner  quelqaes 
ouvertures  sur  les  plus  courts  moyens  d'obtenir  ma 
liberie,  et  d'une  maniere  qui  put  lui  faire  enter 
i'eclat  Je  lui  appris  les  sentiments  de  bonte"  que  le 
lieutenant  general  de  police  avait  pour  moi.  «  Si 
vous  trouvez  quelques  difficultes,  lui  dis-je,  elles 
ne  peuvent  venir  que  de  la  part  des  G***  M***;  ainsi 


SECONDE    PAHTIE. 

je  crois  qu'il  serait  a  propos  que  vous  pris&iez  la 
peine  de  les  voir.  »  II  me  le  promit. 

Je  n'osai  le  prier  de  solliciter  pour  Manon.  Ce  ne 
fut  point  undeTaut  de  hardiesse,  mais  un  effet  dela 
crainte  ou  i'etais  de  le  rSvolter  par  cette  proposi- 
tion, et  de  lui  faire  naitre  quelque  dessein  funeste 
a  elle  et  a  moi.  Je  suis  encore  a  savoir  si  cette  crainte 
n'a  pas  cause  mes  plus  grandes  infortunes  en  m'em- 
pechant  de  tenter  les  dispositions  de  mon  pere,  et 
de  faire  des  efforts  pour  lui  en  inspirer  de  favora- 
bles  a  ma  malheureuse  maitresse.  J'aurais  peut- 
elre  excite  encore  une  fois  sa  pitie;  je  1'aurais  mis 
en  garde  contre  les  impressions  qu'il  allait  recevoir 
trop  facilement  duvieuxG***M***.  Que  sais-je?ma 
mauvaise  destinee  I'aurait  peut-etre  emporte  sur 
tous  mes  efforts ;  mais  je  n'aurais  eu  qu'elle,  du 
moins,  et  la  cruaute  de  mes  ennemis  a  accuser  de 
mon  malheur. 

En  me  quittant,  mon  pere  alia  faire  une  visile  a 
monsieur  de  (1***  M***.  II  le  trouv»  avee  son  fils,  a 
qui  le  garde  du  corps  avail  honnStement  rendu  la 
liberie.  Je  n'ai  jamais  su  les  particularites  de  leur 
conversation;  maisil  nem'aete  que  trop  facile  d"e» 


240  MANON    LESCAUT. 

juger  par  ses  mortels  effets.  lis  allerent  ensemble 
(je  dis  les  deux  peres)  chez  monsieur  le  lieutenant 
general  de  police,  auquel  ils  demanderent  deux  gra- 
ces :  l'une,  de  me  faire  sortirsur-le-champ  in  Cha- 
telet;  l'autre  d'enfermer  Manon  pour  le  restfc  deses 
jours,  ou  de  l'envoyer  en  Am^rique.  On  commen- 
cait,  dans  le  meme  temps,  a  embarquer  quantite  de 
gens  sans  aveu  pour  le  Mississipi.  Monsieur  le  lieu- 
tenant general  de  police  leur  donna  sa  parole  de 
faire  partir  Manon  par  le  premier  vaisseau. 

Monsieur  de  6***  M***  et  mon  pere  vinrent  aus- 
sitdt  m'  apporter  ensemble  la  nouvelle  de  ma  liberty. 
Monsieur  de  G***  M***  me  fit  un  compliment  civil 
sur  le  passe;  et,  m'ayant  felicitesur  le  bonheur  que 
j'avais  d'avoir  un  tel  pere,  il  m'exhorta  a  profiter 
desormais  de  ses  lecons  et  de  ses  exemples.  Mon 
pere  m'ordonna  de  lui  faire  des  excuses  de  l'injure 
pr&endue  que  j'avais  faite  a  sa  famille,  et  de  le  re- 
mercier  de  s'etre  employe  avec  lui  pour  mon  elar- 
gissement. 

Nous  sortimes  ensemble  sans  avoir  dit  un  mot  de 
ma  maitresse.  Je  n'osaimfeme  parlerd'elleauxgui- 
chetiers  en  leur  presence.  Helas !  mes  tristesrecom- 


SECONDE     PARTJE.  241 

mandations  eussent  ete  bien  inutiles  :  l'ordre  cruel 
etait  venu  en  meme  temps  que  celui  de  ma  deli- 
vrance.  Cettefilleinfortunee  futconduite  une  heure 
apres  a  l'hopital,  pour  y  etre  associee  a  quelques 
malheureuses  qui  elaient  condamnees  a  subir  le 
meme  sort. 

Mon  pere  m'ayant  oblige  de  le  suivre  a  la  maison 
ou  il  avait  pris  sademeure,  il  6tait  presque  six  heu- 
res  du  soir  lorsque  je  trouvai  le  moment  de  me 
derober  de  ses  yeux  pour  retourner  au  Chatelet.  Je 
n'avais  dessein  que  de  faire  tenir  quelques  rafrai- 
cbissements  a  Manon ,  et  de  la  recommander  au 
concierge ;  car  je  ne  me  promettais  pas  que  la  liberty 
de  la  voir  me  fut  accordee.  Je  n'avais  point  encore 
eu  le  temps  non  plus  de  reflechir  aux  moyens  fe 
la  delivrer. 

Je  demandai  a  parler  au  concierge.  II  avait  £te 
content  de  ma  liberalite  et  de  ma  douceur ;  de  sorte 
qu'ayant  quelque  disposition  a  me  rendre  service, 
il  me  parla  du  sort  de  Manon  comme  d'un  malheur 
dont  il  avait  beaucoup  de  regret,  parce  qu'il  pou- 
vait  m'affliger.  Je  ne  compris  point  ce  langage.  Nous 
nous  entretinmes  quelques  moments  sans  nous  en- 


242  MANON    LESCAOT. 

tendre.  A  la  fin,  s'apercevant  que  j'avais  besoin 
d'une  explication,  il  me  la  donna  telle  que  j'ai  deja 
eu  horreur  de  vous  la  dire,  et  que  je  1'ai  encore  de 
la  repeter. 

Jamais  apoplexie  violente  ne  causa  d'effet  plus  su- 
bit  et  plus  terrible.  Je  tombai  avec  une  palpitation 
de  cceur  si  douloureuse,  qu'a  l'instant  que  je  per- 
dis  connaissance  je  me  crus  delivre  de  la  vie  pour 
toujours.  II  me  resta  meme  quelque  chose  de  cette 
pensee  lorsque  je  revins  a  moi.  Je  tournai  mes  re- 
gards vers  toutes  les  parties  de  la  chambre  et  sur 
moi-meme,  pour  m'assurer  si  je  portais  encore  la 
malheureuse  qualite  d'liomme  vivant.  II  est  certain 
qu'en  ne  suivant  que  le  mouvement  naturel  qui  fait 
chercher  a  se  delivrer  de  ses  peines,  rien  ne  pou- 
vait  me  paraitre  plus  doux  que  la  mort,  dans  ce 
moment  de  desespoir  et  de  consternation.  La  reli- 
gion meme  ne  pouvait  me  faire  envisager  rien  de 
plus  insupportable  apresla  vie  que  les  convulsions 
cruelles  dont  j'etais  tourmente,  Cependant,  par  un 
miracle  propre  a  1' amour,  je  retrouvai  bientOt  assez 
de  force  pour  remercier  le  ciel  de  m'avoir  rendu  la 
connaissance  et  la  raison.  Ma  mort  neut ete  utile 


SKCONBE    PARTIS.  243 

p'a  moi;  Manonavait  besoin  dema  vie  pour  la  de- 
Uvrer,  pour  la  secourir,  pour  la  venger  :  je  jurai  de 
m'y  employer  sans  management. 

Le  concierge  me  donna  toute  1'assistance  que 
j'eusse  pu  altendre  du  meilleur  de  mes  amis.  Je 
„egus  ses  services  avec  une  vive  reconnaissance. 
«  Helas !  lui  dis-je,  vous  etes  done  touche  de  mes 
peines !  Tout  le  monde  m'abandonne,  mon  pere 
mSme  est  sans  doute  un  de  mes  plus  cruels  perse- 
cuteurs :  personne  n'a  pitie  de  moi.  Vous  seul,  dans 
le  sejour  de  la  durete  et  de  la  barbaric,  vous  mar- 
quee de  la  compassion  pour  le  plus  miserable  de 
tous  les  hommes  t  »  II  me  conseillait  de  ne  point 
paraitre  dans  la  rue  sans  etre  un  peu  remis  du 
trouble  ou  j'etais.  «  Laissez,  laissez,  repondis-je  en 
sortant :  je  vous  reverrai  plutdt  que  vous  ne  pensez. 
Preparezleplus  noir  de  vos  cachots,  je  vais  travail- 
ler  a  le  meriter.  » 

En  effet,  mes  premieres  resolutions  n'ailaient  a 
rien  moins  qu'a  me  defaire  des  deux  G***  M***  et 
du  lieutenant  general  de  police,  et  fondre  ensuiie 
a  main  armee  sur  1'hopital  avec  tous  ceux  que  je 
pourrais  engager  dans  ma  querelle.  Mon  pere  lui- 


244  MANON     LESCAUT. 

mfime  eut  a  peine  ete  respects  dans  une  vengeance 
qui  me  paraissait  si  juste;  car  le  concierge  ne  m'a- 
vait  pas  cache  que  lui  et  G***  M***  Staient  les  au- 
teurs  de  ma  perte. 

Mais  lorsque  j'eus  fait  quelques  pas  dans  la  rue, 
et  que  l'air  eut  un  peu  rafraichi  mon  sang  et  mes 
humeurs ,  ma  fureur  fit  place  peu  a  peu  a  des  sen- 
timents plus  raisonnables.  La  mort  de  nos  ennemis 
eut  ete  d'une  faible  utilite  pour  Manon,  et  elle  m'eut 
expose  sans  doute  a  me  voir  6ter  tous  les  moyens 
de  la  secourir.  D'ailleurs,  aurais-je  eu  recours  a  un 
lache  assassinat?  Quelle  autre  voie  pouvais-je  m'ou- 
vnr  a  la  vengeance?  Je  recueillis  toutes  mes  forces 
et  tous  mes  esprits  pour  travailler  d'abord  a  la  deli- 
vrance  de  Manon ,  remettant  tout  le  reste  apres  le 
succes  de  cetle  importante  entreprise. 

II  me  restait  peu  d'argent ;  c'etait  neanmoins  un 
fondement  necessaire,  par  lequel  il  fallait  commen- 
cer.  Je  ne  voyais  que  trois  personnes  de  qui  j'en 
pusse  attendre  :  monsieur  de  T***,  mon  pere  et 
Tiberge.  II  y  avait  peu  d'apparence  d'obtenir  quel- 
que  chose  des  deux  derniers,  et  j'avais  honte  de 
fatiguer  1' autre  par  mes  importunites.  Mais  ce  n'est 


SECONDE     PARTIE.  245 

point  dans  le  desespoir  qu'on  garde  des  manage- 
ments. J'allai  sur-le-champ  au  seminaire  de  Saint- 
Sulpice,  sans  m'embarrasser  si  je  serais  reconnu. 
Je  fis  appelsr  Tiberge.  Ses  premieres  paroles  me 
firent  comprendre  qu'il  ignorait  encore  mes  der- 
nieres  aventures.  Cette  idee  me  fit  changer  le  des- 
sein  que  j'avais  de  1'attendrir  par  la  compassion.  Je 
lui  parlai,  en  general,  du  plaisir  que  j'avais  eu  de 
revoir  mon  pere,  et  je  le  priai  ensuite  de  me  preter 
quelque  argent,  sous  pretexte  de  payer,  avant  mon 
depart  de  Paris,  quelques  dettes  que  je  souhaitais 
de  tenir  inconnues.  II  me  presenta  aussitot  sa 
bourse.  Je  pris  cinq  cents  francs  sur  six  cents  que 
j'y  trouvai.  Je  lui  offris  mon  billet ;  il  etait  trop 
genereux  pour  l'accepter. 

Je  retournai  de  la  chez  monsieur  de  T***.  Je  n'eus 
point  de  reserve  avee  lui.  Je  lui  fis  l'exposition  de 
mes  malheurs  et  de  mes  peines ;  il  en  savait  deja 
jusqu'aux  moindres  circonstances,  par  le  soin  qu'il 
avait  eu  de  suivre  l'aventure  du  jeune  G***  M***.  II 
m'ecouta  neanmoins,  et  il  me  plaignit  beaucoup. 
Lorsque  je  luidemandai  ses  conseils  sur  les  moyens 
de  delivrer  Manon,  il  me  repondit  tristement  qu'il 


246  MANON     LESCAUT. 

y  voyait  si  pea  de  jour,  qu'a  moins  d'un  secours 
extraordinaire  du  ciel,  il  fallait  renor»cer  a  1'espe- 
rance ;  qu'il  avait  passe  expres  a  1'hdpital  depuis 
qu'elle  y  etait  renfermee;  qu'il  a' avait  pu  obtenir 
lui-meme  la  liberie  de  la  voir;  que  les  ordres  du 
lieutenant  general  de  police  elaient  de  la  derniere 
rigueur,  et  que,  pour  comble  d'infortune,  la  mal- 
heureuse  bande  ou  elle  devait  entrer  devait  partir 
le  surlendemain  du  jour  ou  nous  elions. 

J'&ais  si  consterne  de  son  discours,  qu'il  eut  pu 
parler  une  heure  sans  que  j'eusse  pense  a  l'inter- 
rompre.  II  continua  de  me  dire  qu'il  ne  m'etait  point 
alie  voir  au  Chatelet,  pour  se  donner  plus  de  facilite 
a  me  servir,  lorsqu'on  le  croirait  sans  liaison  avec 
moi;  que  depuis  quelques  heures  que  j'en  e"tais 
sorti,  il  avait  eu  le  chagrin  d'ignorer  ou  je  m'etais 
retire,  et  qu'il  avait  souhaite"  de  me  voir  prompte- 
ment,  pour  me  donner  le  seul  conseil  dont  il  sem- 
blait  que  je  pusse  esperer  du  changement  dans  le 
sort  de  Manon,  mais  un  conseil  dangereux,  auquel 
il  me  priait  de  cacher  eternellement  qu'il  eut  eu 
part .  c'etait  de  choisir  quelques  braves  qui  eussent 
le  courage  d'attaquer  les  gardes  de  Manonlorsqu'ils 


SECONDE    PARTIE.  24"? 

seraient  sortis  de  Paris  avec  elle.  II  n'attendit  point 
que  je  lui  parlasse  de  mon  indigence.  «  Voila  cent 
pistoles,  me  dit-il  en  me  presentant  une  bourse, 
qui  pourront  vous  6tre  de  quelque  usage ;  vous  me 
les  renaettrez  lorsque  la  fortune  aura  retabli  vos 
affaires.  »  II  ajouta  que  si  le  soin  de  sa  reputation 
lui  eut  permis  d'entreprendre  lui-meme  la  deli- 
vrance  de  ma  maitresse,  il  m'eut  offert  son  bras  et 
son  epee. 

Cette  excessive  generosite  me  toucha  jusqu'aus 
larmes.  J'employai,  pour  lui  marquer  ma  recon- 
naissance, toute  la  vivacite  que  mon  affliction  me 
laissait  de  reste.  Je  lui  demandai  s'il  n'y  avait  rien 
a  esperer  par  la  voie  des  intercessions  aupres  du 
lieutenant  general  de  police  :  il  me  dit  qu'il  y  avait 
pens6,  mais  qu'il  croyait  cette  ressource  inutile, 
parce  qu'une  grace  de  cette  nature  ne  pouvait  se 
demander  sans  motif,  et  qu'il  ne  voyait  pas  bien 
quel  motif  on  pouvait  employer  pour  se  fake  un 
intercesseur  d'une  personne  grave  et  puissante;  que 
si  Ton  pouvait  se  flatter  de  quelque  chose  de  ce 
c6te-la,  ce  ne  pouvait  fetre  qu'en  faisant  changer  de 
sentiment  a  monsieur  de  G"*  M***  et  a  mon  pere, 


MANON    LESCAUT. 

et  en  les  engageant  a  prler  eux-mfemes  monsieur  le 
lieutenant  general  de  police  de  revoquer  sa  sen- 
tence- II  m'offrit  de  faire  tous  ses  efforts  pour 
gagner  le  jeune  6***  M***,  quoiqu'il  le  crfit  un  peu 
refroidi  a  son  egard  par  quelques  soupcons  qu'il 
avait  congus  de  lui  a  Tocca^on  de  notre  affaire,  et 
il  m'exhorta  a  ne  rien  omettre  de  mon  cot6  pour 
flechir  l'esprit  de  mon  pere. 

Ce  n'etait  pas  une  legere  entreprise  pour  moi ;  je 
ne  dis  pas  seulement  par  la  difficulte  que  je  devais 
naturellement  trouver  a  le  vaincre,  mais  par  une 
autre  raison  qui  me  faisait  meme  redouter  ses  ap- 
proches  ;  je  m'etais  derobe  de  son  logement  contre 
ses  ordres,  et  j'etais  fort  resolu  de  n'y  pas  retour- 
ner  depuis  que  j'avais  appris  la  triste  destinee  de 
Manon.  J'apprehendais  avec  sujet  qu'il  ne  me  fit 
retenir  mal^re  moi,  et  qu'il  ne  me  reconduisit  de 
meme  en  province.  Mon  frere  aine  avait  use  autre- 
fois de  cette  methode.  II  est  vrai  qae  j'etais  devenu 
plus  age;  mais  l'age  etait  une  faible  raison  contre 
la  force.  Cependant  je  trouvai  une  voie  qui  me 
sauvait  du  danger  :  c'etait  de  le  faire  appeler  dans 
un  endroit  public,  et  de  m'annoncer  a  lui  sous  un 


SECONDE     P  ARTIE.  249 

autre  nom.  Je  pris  aussitfit  ce  parti.  Monsieur  deT*** 
s'en  alia  chez  G***  M***,  et  moi  au  Luxembourg, 
d'ou  j'envoyai  avertir  mon  pere  qu'un  gentilhomme 
de  ses  serviteurs  etait  k  l'attendre.  le  craignais 
qu'il  iveut  quelque  peine  a  venir,  parce  que  la 
nuit  approchait.  II  parut  neanmoins  peu  apres, 
suivi  de  sou  laquais  :  je  le  priai  de  prendre  une 
allee  ou  nous  pussions  etre  seuls.  Nous  fimes  cent 
pas  pour  le  moins  sans  parler  :  il  s'imaginait  bien, 
sans  doute,  que  tant  de  precautions  ne  s'etaient 
pas  faites  sans  un  dessein  d'importance.  II  atten- 
dait  ma  harangue,  et  je  la  meditais. 

Enfin  j'ouvris  la  bouche.  «  Monsieur,  lui  dis-je 
en  tremblant,  vous  fetes  un  bon  pere.  Vous  m'avez 
comble  de  graces,  et  vous  m'avez  pardonne  un 
nombre  infini  de  fautes ;  aussi  le  ciel  m'est-il  16- 
moin  que  j'ai  pour  vous  tous  les  sentiments  du  fils 
le  plus  tendre  et  le  plus  respectueux.  Mais  il  me 
semble...  que  votre  rigueur...  —  Eh  bien!  ma 
rigueur  ?  interrompit  mon  pere,  qui  trouvait  sans 
doute  qu  e  je  parlais  lentement  pour  son  impatience. 
—  Ah  f  monsieur,  repris-je,  il  me  semble  que  votre 
rigueur  est  extreme  dans  le  traitement  que  vous  avez 


250  HANON     LESCAHT. 

fait  a  la  malheureuse  Manon.  Vous  vous  en  etes 
rapporte  a  monsieur  G***  M***.  Sa  haine  voas  i'a 
representee  sous  les  plus  noires  couleurs.  Vous 
vous  etes  forme  d'elle  une  affreuse  idee.  Cependant 
c'est  la  plus  douce  et  la  plus  aimable  creature  qui 
fiit  jamais.  Que  n'a-t-il  plu  au  ciel  de  vous  inspirer 
1'idee  de  la  voir  un  moment  1  Je  ne  suis  pas  plus 
sur  qu'elle  est  charmante  que  je  le  suis  qu'elle  vous 
l'aurait  paru.  Vous  auriez  pris  parti  pour  elle ;  vous 
auriez  d&este  les  noirs  artifices  de  6***  M*** :  vous 
auriez  eu  compassion  d'elle  et  de  moi.  Helasl  j'en 
suis  sur.  Yotre  coeur  n'est  pas  insensible ;  vous  vous 
seriez  laisse  attendrir.  » 

II  m'interrompit  encore,  voyant  que  je  parlais 
a?ec  une  ardeur  qui  ne  m'aurait  pas  permis  de 
finir  sitot.  II  voulut  savoir  a  quoi  j'avais  dessein 
d'en  venir  par  un  discours  si  passionne.  «  A  vous 
demander  la  vie,  repondis-je,  que  je  ne  puis  con- 
server  un  moment  si  Manon  part  une  fois  pour 
i'Ameriqce.  —  Non,  non,  me  dit-il  d'un  ton  severe ; 
j'aime  mieux  te  voir  sans  vie  que  sans  sagesse  et  sans 
honneur.  —  N'allons  done  pas  plus  loin,  m'ecriai-je 
en  1'arretant  par  le  bras;  6tezia-moi,  cctte  vie 


SECONDS    PARTIE.  2S< 

©dieuse  et  insupportable ;  car  dans  le  de"sespoir  ou 
vous  me  jetez,  la  mort  sera  une  faveur  pour  moi. 
C'est  un  present  digne  de  la  main  d'un  pere. 

«  —  Je  ne  te  donnerais  que  ce  que  tu  merites, 
epliqua-t-il.  Je  connais  bien  des  peres  qui  n'au- 
raient  pas  attendu  si  longtemps  pour  etre  eux- 
memes  tes  bourreaux ;  mais  c'est  ma  bonte  exces- 
sive qui  t'a  perdu.  » 

Je  me  jetai  a  ses  genoux  :  «  Ah !  s'il  vous  en  reste 
encore,  lui  dis-je  en  les  embrassant,  ne  vous  en- 
durcissez  done  pas  contre  mes  pleurs.  Songez  que 
je  suis  votre  fils...  Helas!  souvenez-vous  de  ma 
mere.  Vous  l'aimiez  si  tendrement!  Auriez-vous 
soufferfc  qu'on  l'eut  arrachee  de  vos  bras?  Vous 
1'auriez  defendue  jusqu'a  la  mort.  Les  autres  n'ont- 
ils  pas  un  coeur  comme  vous  ?  Peut-on  etre  barbare, 
aDres  avoir  une  fois  eprouv£  ce  que  c'est  que  la  ten- 
dresse  et  la  douleur  ? 

»  —  Ne  me  parle  pas  davantage  de  ta  mere,  re- 
prit-ii  d'une  voix  irritee ;  ce  souvenir  ecnauffe  moil 
indignation.  Tes  desordres  la  feraient  mourir  de 
douleur,  si  elle  eut  assez  vecu  pour  les  voir.  Finis- 
sons  cet  entretien,  ajouta-t-il ;  il  m'ioiportune  et  ne 


252  MANON    LESCAUT. 

me  fera  point  changer  de  resolution.  Je  retourne  au 
Iogis,  je  t'ordonne  de  me  suivre.  » 

Le  ton  sec  et  dur  avec  lequel  il  m'intima  cet  ordre 
me  fit  trop  comprendre  que  son  cceur  etait  inflexible. 
Je  m'eloignai  de  quelques  pas,  dans  la  crainte  qu'il 
ne  lui  prit  envie  de  m'arreter  de  ses  propres  mains. 
«  N'augmentez  pas  mon  desespoir,  lui  dis-je,  en  me 
forcant  de  vous  desobeir.  II  m'est  impossible  que  je 
vous  suive.  II  ne  l'est  pas  moins  que  je  vive,  apres 
la  durete  avec  laquelle  vous  me  traitez  :  ainsi  je 
vous  dis  un  eternel  adieu.  Ma  mort,  que  vous  ap- 
prendrez  bientot,  ajoutai-je  tristement,  vous  fera 
peut-etre  reprendre  pour  moi  des  sentiments  de 
pere.  »  Comme  je  me  tournais  pour  le  quitter :  «  Tu 
refuses  done  de  me  suivre?  s'ecria-t-il  avec  une 
vive  colere  :  va,  cours  a  ta  perte.  Adieu,  fils  ingrat 
et  rebelle ! — Adieu,  lui  dis-je  dans  mon  transport ; 
adieu,  pere  barbare  et  denature !  » 

Je  sortis  aussitot  du  Luxembourg.  Je  marchai 
dans  les  rues  comme  un  furieux  jusqu'a  la  maison 
de  monsieur  de  T***.  Je  levais,  en  marchant,  les 
yeux  et  les  mains  pour  invoquer  toutes  les  puissan- 
ces celestes.  0  ciel !  disais-je,  serez-vous  aussi  im- 


SECONDE     PARTIE.  253 

pitoyable  que  les  hommes  ?  Je  n'ai  plus  de  seoours 
a  attendre  que  de  vous. 

Monsieur  de  T***  n*etait  point  encore  retourne" 
chez  lui ;  mais  il  revint  apres  que  je  l'y  eus  attendu 
quelques  moments.  Sa  negotiation  n'avait  pas 
reussi  mieux  que  la  mienne ;  il  me  le  dit  d'un  visage 
abattu.  Le  jeune  G***  M***,  quoique  moins  irrite  que 
son  pere  contre  Manon  et  contre  moi,  n'avait  pas 
voulu  entreprendre  de  le  solliciter  en  notre  faveur. 
II  s'en  6tait  defendu  par  la  crainte  qu'il  avait  lui- 
meme  de  ce  vieillard  vindicatif,  qui  s'elait  deja  fort 
emporte  contre  lui,  en  lui  reprochant  ses  desseins 
de  commerce  avec  Manon. 

II  neme  restait  done  que  la  voie  de  la  violence, 
telle  que  monsieur  de  T***  m'en  avait  trace  Je  plan; 
j'y  reduisis  mes  esperances.  «  Elles  sont  bien  in- 
certaines,  lui  dis-je,  mais  la  plus  solide  et  la  plus 
consolante  pour  moi  est  celle  de  penr  du  moins 
dans  l'entreprise.  »  Je  le  quittai  en  le  priant  de  me 
secourir  par  ses  voeux ;  et  je  ne  pensai  plus  qu'a 
m'associer  des  camarades  a  qui  je  pusse  communi- 
quer  une  etincelle  de  mon  courage  et  de  ma  v& 
solution. 


254  MANON    LESCAUT. 

Le  premier  qui  s'offrit  a  mon  esprit  fut  le  meme 
garde  du  corps  que  j'avais  employe  pour  arreter 
6***  M***.  J'avais  dessein  aussi  d'aller  passer  la 
nuit  dans  sa  chambre,  n'ayant  pas  eu  1'esprit  as- 
sez  libre,  pendant  1'apres-midi,  pour  me  procurer 
un  logement  Je  le  trouvai  seul :  il  eut  de  la  joie  de 
mevoirsorti  du  Chatelet.  II  m'offrit  affectueuse- 
ment  ses  services  :  je  lui  expliquai  ceux  qui!  pou- 
vait  me  rendre.  II  avail  assez  de  bon  sens  pour  en 
apercevoir  toutes  les  difficultes ;  mais  il  fut  assez 
genereux  pour  eRtreprendre  de  les  surmonter. 

Nous  einployames  une  partie  de  la  nuit  a  raison- 
ner  sur  mon  dessein.  II  me  parla  des  trois  soldats 
aux  gardes  dont  il  s'etait  servi  dans  la  derniere  oc- 
casion comme  de  trois  braves  a  l'epreuve.  Monsieur 
de  T***  m'avait  informe  exactement  du  nombre  des 
archers  qui  devaient  conduire  Manon ;  ils  n'etaient 
que  six.  Cinq  hommes  hardis  et  resolus  suffisaient 
pour  donner  l'epouvaote  a  ces  miserables,  qui  ne 
sont  point  capables  de  se  defend  re  hoaorablement 
lorsqu'ils  peuvent  eviter  le  peril  du  combat  par  une 
lachetS. 

Gomme  je  ne  manquais  point  d'argent,  le  garde 


SECONDE    PARTIE,  2S5 

du  corps  me  conseilla  de  ne  rien  epargner  pour  as- 
surer Je  succes  de  notre  attaque, «  II  nous  faut  des 
chevaux,  me  dit-il,  avec  des  pistolets,  et  chacun 
notre  mousqueton.  Je  me  charge  de  prendre  demain 
le  soin  de  ces  preparatifs.  II  faudra  aussi  trois  ha- 
bits communs  pour  nos  soldats,  qui  n'oseraient  pa- 
raitre  dans  une  affaire  de  cette  nature  avec  1'uni- 
forme  du  regiment. »  Je  lui  mis  entre  les  mains  les 
cent  pistoles  que  j'avais  recues  de  Monsieur  de  T***; 
dies  furent  employees  le  lendemain  jusqu'au  der- 
nier sou.  Les  trois  soldats  passerent  en  revue  devaiit 
moi;  jeies  animai  par  de  grandes  promesses;et 
pour  leur  6ter  toute  defiance,  je  commencai  par 
leur  faire  preseot  a  chacun  de  dix  pistoles. 

Le  jour  de  1'execution  (jtant  venu,  j'en  envoyai 
un  de  grand  matin  a  1'hopital,  pour  s'instruire,  par 
ses  propres  yeux,  du  moment  auquel  les  archers 
partiraient  avec  leur  proie.  Quoique  je  n'eusse  pris 
cette  precaution  que  par  un  exces  d'inquietude  etde 
prevoyance,  il  se  trouva  qu'elle  avait  ete  absolurnerU 
necessaire.  J'avais  comptesur  quelques  fausses  in- 
formations qu'on  m'avait  donnees  de  leur  route, 
et  m'elant  persuade  que  c'etait  a  La  Rochelle  que 


256  MANON    LESCAUT. 

cette  deplorable  troupe  devaitetreembarqueej'au- 
rais  perdu  mes  peines  a  l'attendre  sur  le  chemin 
d'Orleans.  Cependant  je  fus  informe,  par  le  rapport 
du  soldat  aux  gardes,  qu'elle  prenait  le  chemin  de 
Normandie,et  que  c'etait  du  Havre -de  Grace  qu'elle 
devait  partir  pour  l'Amenque. 

Nous  nous  rendimes  aussitdt  a  la  porte  Saint- 
Honore,  observant  de  marcher  par  des  rues  differen- 
tes  ;  nous  nous  reunimes  au  bout  du  faubourg.  Nos 
chevaux  etaient  frais ;  nous  ne  tardames  point  a 
decouvrir  les  six  gardes  et  les  deux  miserables  voi- 
tures  que  vous  vites  a  Passy  il  y  a  deux  ans.  Ce 
spectacle  faillit  m'6ter  la  force  et  la  connaissance. 
«  0  fortune,  m'ecriai-je,  fortune  cruelle  1  accorde- 
moi  ici  du  moins  la  mort  ou  la  victoire.n 

Nous  tinmes  conseil  un  moment  sur  la  maniere 
dont  nous  ferions  notre  attaque.  Les  archers  n'e- 
taient  guere  a  plus  de  quatre  cents  pas  devant 
nous,  et  nous  pouvions  ies  couper  en  passant  au 
travers  d'un  petit  champ,  autour  duquel  le  grand 
chemin  tournait.  Le  garde  du  corps  fut  d'avis  de 
prendre  cette  voie,  pour  les  surprendre  en  fondant 
tout  d'un  coup  sur  eux.  J'approuvai  sa  pensee.  el 


SEGONDE    PART1E.  257 

je  fus  le  premier  a  piquer  mon  cheval.  Mais  la  for- 
tune avait  rejete"inapitoyablement  mes  voeux. 

Les  archers,  voyant  cinq  cavaliers  accourir  vers 
eux,  ne  douterent  point  que  ce  ne  fut  pour  les  atta- 
quer.  lis  se  mirent  en  defense,  en  preparant  leurs 
baionnettes  et  leurs  fusils  d'un  air  assez  resolu. 

Cette  vue,  qui  ne  fit  que  nous  animer  le  garde  du 
corps  et  moi,  6ta  tout  d'un  coup  le  courage  a  nos 
trois  laches  coinpagnons :  ils  s'arreterent  comme  de 
concert,  et,  s'etant  dit  entre  eux  quelques  mots 
que  je  n'entendis  point,  ils  tournerent  la  tete  de 
leurs  chevaux  pour  reprendre  le  chemin  de  Paris  a 
bride  abattue. 

«  Dieu!  me  dit  le  garde  du  corps,  qui  paraissait 
aussi  eperdu  que  moi  de  cette  infame  desertion,  qu'al- 
lons  nous  faire?  nous  ne  sommesque  deux.»  J'avais 
perdu  la  voix  de  fureur  et  d'etonnement.  Je  m'arr6- 
tai,  incertain  si  ma  premiere  vengeance  ne  devait  pas 
s'employerala  poursuitedes  laches  qui  m'abandon- 
naient  Je  les  regardais  fuir,  et  je  jetais  les  yeux  de 
i autre  cote  sur  les  archers:  s'il  m'eutete  possible 
de  me  partager,  j'aurais  fondu  tout  a  la  fois  sur  ces 

deux  objets  dema  rage,  je  les  devorais  tous  ensemble. 

9 


258  MANON    LESCAUT. 

Le  garde  du  corps,  qui  jugeait  de  raon  incerti- 
tude par  le  mouvement  egare  de  mes  yeux,  me  pria 
d'ecouter  son  conseil.  «  N'etant  que  deux,  me  dit-il, 
il  y  aurait  de  la  folie  a  altaquer  six  hommes  aussi 
bien  amies  que  nous,  et  qui  paraissent  nous  atten- 
dredepiedferme.  II  faut  retourner  a  Paris,  ettacher 
de  reussir  mieux  dans  le  choix  de  nos  braves.  Les 
archers  ne  sauraient  faire  de  grandesjournees  avec 
deuxpesantes  voitures,  nous  les  rejoindrons  demain 
sans  peine,  » 

Je  fls  un  moment  de  reflexion  sur  ce  parti;  mais, 
ne  voyant  de  tous  cdtes  que  des  sujets  de  desespoir, 
je  pris  une  resolution  veritablement  desesperee,  ce 
fut  de  remercier  mon  compagnon  de  ses  services ; 
et,  loin  d'attaquer  les  archers,  je  resolus  d'aller, 
avec  soumission,  les  prier  de  me  recevoir  dans  leur 
troupe,  pour  accompagner  Manon  avec  eux  jus- 
qu'au  Havre-de*  Grace,  et  passer  ensuite  au  delades 
mers  avec  elle.  «  Tout  le  moiide  me  persecute  ou 
me  trahit,  dis-je  au  garde  du  corps ;  je  n'ai  plus  de 
fond  a  faire  sur  personne;  je  n'attends  plus  rien  m 
de  la  fortune  ni  du  secours  des  hommes ;  mes  mal- 
heurs  sont  au  comble,  ii  ne  me  reste  plus  que  de 


SECONDE    PAHTIE.  259 

m'y  soumettre  :  ainsi  je  ferae  les  yeux  a  toute  es- 
perance.  Puisse  le  ciel  recompenser  votre  genero- 
sity Adieu !  je  vais  aider  mon  mauvais  sort  a 
consommer  ma  ruine,  en  y  courant  moi-m6me  vo- 
lOntairement.  »  II  fit  inutilement  ses  efforts  pour 
m'engager  a  retourner  a  Paris.  Je  le  priai  de  me 
iaisser  suivre  mes  resolutions  et  de  me  quitter  sur- 
le-champ,  de  peur  que  les  archers  ne  continuas- 
seut  de  croire  que  notre  dessein  etait  de  les  atta- 
quer. 

J'allai  seul  vers  eux  d'un  pas  lent,  et  le  visage  si 
consterne,  qu'ils  ne  durent  rien  trouver  d'effrayant 
dans  mes  approches.  lis  se  tenaieat  neanmoins  en 
defense.  «  Rassurez-vous,  messieurs,  leur  dis-je 
en  les  abordant;  je  ne  vous  apporte  point  la  guerre, 
je  viens  vous  demander  des  graces.  »  Je  les  priai 
de  continuer  leur  chemin  sans  defiance,  et  je  leur 
appris,  en  marchant,  les  faveurs  que  j'attendais 
d'eux. 

lis  consulterenl  ensemble  de  quelle  maniere  iis 
devaient  recevoir  cette  ouverture.  Le  chet  de  la 
bande  prit  la  parole  pour  !es  autres.  U  me  repondit 
que  les  ordres  qu'ils  avaient  de    veiller  sur  leurs 


260  MANON    LESCAUT. 

captives  etaient  d'une  extreme  rigueur;  quejelui 
paraissais  ne'anmoins  si  joli  homme,  que  lui  et  ses 
compagnons  se  relacheraient  un peu  deleur  devoir; 
mais  que  je  devais  comprendre  qu'il  fallait  qu'il 
m'en  coutat  quelque  chose.  II  me  restait  environ 
quinze  pistoles ;  je  leur  dis  naturellement  en  quoi 
eonsistait  le  fond  de  ma  bourse.  «  He  bien !  me  dit 
1'archer,  nous  en  userons  genereusement.  II  ne  vous 
en  coutera  qu'un  ecu  par  heure  pour  entretenir 
celle  de  nos  filles  qui  vous  plaira  le  plus ;  c'est  le 
prix  courantde  Paris.  » 

Je  ne  leur  avais  pas  parle  de  Manon  en  particu- 
lier,  parce  que  je  n'avais  pas  dessein  qu'ils  con- 
nussent  ma  passion.  lis  s'imaginerent  d'abord  que 
ce  n'etait  qu'une  fantaisie  de  jeune  homme  qui  me 
faisait  chercher  un  peu  de  passe-temps  avec  ces 
creatures ;  mais  lorsqu'ils  crurent  s'etre  apergus  que 
j'etais  amoureux,  ils  augmenterent  tellement  le 
tribut ,  que  ma  bourse  se  trouva  epuis6e  en  partant 
de  Mantes,  ou  nous  avions  couche  le  jour  que  nous 
arrivames  a  Passy. 

Vous  dirai-je  quel  fut  le  deplorable  sujet  de  mes 
entretiens  avec  Manon  pendant  cette  route,  ou 


SEGONDE    PARTIE.  26! 

quelle  impression  sa  vue  fit  sur  moi  lorsque  j'eus 
obtenu  des  gardes  la  liberte  d'approcher  de  son 
chariot?  Ah !  les  expressions  ne  rendent  jamais  qu'a 
demi  les  sentiments  da  coeur!  mais  figurez-vous 
ma  pauvre  maitresse  enchained  par  le  milieu  du 
corps,  assise  sur  quelques  poignees  de  paille,  la  tete 
appuyee  languissamment  sur  un  cote  de  la  voiture, 
le  visage  pale  et  mouille  d'un  ruisseau  de  larmes, 
qui  se  faisaient  un  passage  au  travers  de  ses  pau- 
pieres,  quoiqu'elle  eut  continuellement  les  yeux 
fermes.  Elle  n'avait  pasmeme  eu  la  curiosite  deles 
ouvrir  lorsqu'elle  avait  entendule  bruit  de  ses  gardes 
qui  craignaient  d'etre  attaques.  Son  linge  elait  sale 
et  derange,  ses  mains  delicates  exposees  a  l'injure 
de  l'air ;  enfin  tout  ce  compose  charmant,  cette 
figure  capable  de  ramener  l'univers  a  l'idolatrie, 
paraissait  dans  un  desordre  et  un  abaltement  inex- 
primables. 

J'employai  quelque  temps  a  la  consid6rer  en 
all  ant  a  cheval  a  cote  du  chariot.  J'etais  si  peu  a 
moi-meme,  que  je  fus  sur  le  point,  plusieurs  fois, 
detomberdangereusement.  Mes  soupirs  et  mes  ex- 
clamations frequentes  m'attirerent  d'elle  quelques 


262  MAN0N    LESCACT. 

regards.  E!le  me  recennut,  et  je  reraarquai  que, 
dans  le  premier  inouvement,  elle  tenia  de  se  preci- 
piter  hors  de  la  Toiture  pour  venir  a  moi;  mais, 
e"tant  retenue  par  sa  chaine,  elle  retomba  dans  sa 
premiere  attitude. 

Je  priai  les  archers  d'arrSter  un  moment  par  com- 
passion, ils  y  consentirent  par  avarice.  Je  quittai 
mon  cheval  pour  m'asseoir  aupres  d'elle.  Elle  etait 
si  languissante  et  si  affaiblie,  qu'elle  fut  longtemps 
sans  pouvoir  se  servir  de  sa  langue  ni  remuer  ses 
mains.  Je  les  mouillais  pendant  ce  temps-la  de  mes 
pleurs;  et,  ne  pouvant  proferer  moi-mSmeuneseule 
parole,  nous  etions  l'un  et  l'autre  dans  une  des  plus 
tristes  situations  dont  il  y  ait  jamais  eu  d'exemple. 
Nos  expressions  ne  le  furent  pas  moins,  lorsque 
nous  eiimes  retrouve  la  liberie  de  parler.  Manon 
parlapeu;il  semblaitque  la  honte  et  la  douleur 
eussent  altere  les  organes  de  sa  voix;  le  son  en 
etait  faible  et  tremblant. 

Elle  me  remercia  de  ne  l'avoir  pas  oubliee,  et  de 
la  satisfaction  que  je  lui  accordais,  dit-elle  en  sou- 
pirant,  de  me  voir  du  moins  encore  une  fois  et  de 
me  dire  le  dernier  adieu.  Mais,  lorsque  je  1'eus 


SECONDE    PARTIE.  263 

assuree  que  rien  n'etait  capable  de  me  separer 
d'elle,  et  que  j'etais  dispose  a  la  suivre  jusqu'a 
i'extremite  du  monde,  pour  prendre  soin  d'elle, 
pour  la  servir,  pour  1'aimer,  et  pour  attacher  inse- 
parablement  ma  miserable  destinee  a  la  sieone, 
cette  pauvre  bile  se  livra  a  des  sentiments  si  ten- 
dres  et  si  douloureux,  que  j'apprehendai  quelque 
chose  pour  sa  vie  d'une  si  violente  emotion.  Tous 
les  mouvements  de  son  ame  semblaient  se  reuniv 
dans  ses  yeux.  Elle  les  tenait  fixes  sur  moi.  Quel- 
quefois  elle  ouvrait  la  bouche,  sans  avoir  la  force 
d'achever  quelques  mots  qu'elle  commencait.  II  lui 
en  echappait  neanmoins  quelques-uns  :  c'etaien* 
des  marques  d'admiration  sur  mon  amour,  de  ten- 
dres  plaintes  de  son  exces,  des  doutes  qu'elle  put 
etre  assez  heureuse  pour  m'avoir  inspire  une  pas- 
oion  si  parfaite,  des  instances  pour  me  faire  renon- 
cer  au  dessein  de  la  suivre,  et  chercher  ailleurs  un 
bonheur  digne  de  moi,  qu'elle  me  disait  que  je  ne 
pouvais  esperer  avec  elle. 

En  depit  du  plus  cruel  de  tous  les  sorts,  je  trou- 
vais  ma  felicite  dans  ses  regards  et  dans  la  certitude 
que  j'avais  de  son  affection.  JPavais  perdu,  a  la  ve- 


264  MANON    LESCAUT. 

rite,  tout  ce  que  le  reste  des  hommes  estime;  mais 
j'etais  maitre  du  ceeur  de  Manon,  le  seul  bien  que 
j'estimais.  Vivre  en  Europe,  vivre  en  Amerique,  que 
m'importe  en  quel  endroit  vivre,  si  j'etais  sur  d'y 
etre  heureux  en  vivant  avec  ma  maitresse?  Tout 
l'univers  n'est-il  pas  la  patrie  de  deux  amants 
fideles?  Ne  trouvent-ils  pas  l'un  dans  l'autre  pere, 
mere,  parents,  amis,  richesses  et  felicite"  ? 

Si  quelque  chose  me  causait  de  l'inquietude, 
c'etait  la  crainte  de  voir  Manon  exposee  aux  besoins 
de  l'indigence.  Je  me  supposais  deja  avec  elle  dans 
une  region  ineulte  et  habitee  par  des  sauvages.  Je 
suis  bien  sur,  disais-je,  qu'il  ne  saurait  y  en  avoir 
d'aussi  cruels  que  G***  M***  et  mon  pere.  lis  nous 
laisseront  du  moins  vivre  en  paix.  Si  les  relations 
qu'on  en  fait  sont  fideles,  ils  suivent  les  lois  de  la 
nature-  Ils  ne  connaissent  ni  lesiureurs  de  l'ava- 
rice,  qui  possedent  G***  M*"*,  ni  les  idees  fantas- 
tiques  de  1'b.onneur,  qui  m'ont  fait  un  ennemi  de 
mon  pere  ;  ils  ne  troubleront  point  deux  amants 
qu'ils  verront  vivre  avec  autant  de  simplicite  qu'eux- 
J'etais  done  tranquil  le  de  ce  c6te-la. 

Mais  je  ne  me  formais  pas  des  idees  romanes- 


SECONDE    PARTIS.  265 

ques  par  rapport  aux  besoins  communs  de  la  vie. 
J'avais  Gprouve  trop  souvent  qu'il  y  a  des  neces- 
sites  insupportables ,  surtout  pour  une  fille  deli- 
cate, qui  est  accoutumee  a  une  vie  commode  et 
abondante.  J'&ais  au  desespoir  d'avoir  epuise  inu- 
tilement  ma  bourse,  et  que  le  pen  d'argent  qui  me 
restait  encore  fat  sur  le  point  de  m'elre  ravi  par 
la  friponnerie  des  archers.  Je  concevais  qu'avec 
une  petite  somme  j'aurais  pu  esp6rer  non-seule- 
ment  de  me  soutenir  quelque  temps  en  Amerique, 
ou  l'argent  6tait  rare,  mais  d'y  former  meme  quel- 
que entreprise  pour  un  etablisseraent  durable. 

Cette  consideration  me  fit  naitre  la  pensee  d'ecrire 
a  Tiberge,  que  j'avais  toujours  trouve  si  prompt  a 
m'offrir  les  secours  de  l'amitie.  J'ecrivis  des  la  pre- 
miere ville  ou  nous  passames.  Je  ne  lui  apportai  point 
d'autre  motif  que  le  pressant  besoin  dans  lequel  je 
prevoyais  que  je  me  trouverais  au  Havre-de-Grace, 
ou  je  lui  conlessais  que  j'etais  alle  conduire  Manon. 
Je  lui  demandais  cent  pistoles.  «  Faites-les-moi 
tenir  au  Havre,  lui  disais-je,  par  le  maitre  de  la 
poste.  Vous  voyez  bien  que  c'est  la  derniere  fois  que 
j'importune  voire  affection,  et  que  ma  malheureuse 


266  MANON    LESCAUT. 

maitresse  m'etant  enlevee  pour  toujours,  je  ne  puis 
la  laisser  partir  sans  quelques  soulagements  qui 
adoueissent  son  sort  et  mes  mortels  regrets.  » 

Les  archers  devinrent  si  intraitables,  lorsqu'ils 
eurent  decouvert  la  violence  de  ma  passion,  que. 
redoublant  continuellement  le  prix  de  leurs  moin- 
dres  faveurs,  its  me  reduisirent  bient&tala  derniere 
indigence.  L'amour,  d'ailleurs,  ne  me  permettait 
guere  de  menager  ma  bourse.  Je  m'oubliais  du  ma- 
tin au  soir  pres  de  Manon ;  et  ce  n'etait  plus  par 
heure  que  le  temps  m'etait  mesure\  c'Stait  par  la 
longueur  entieredes  jours.  Enfin,  ma  bourse  etant 
tout  a  fait  vide,  je  me  trouvai  expose  aux  caprices 
et  a  la  brutalite  de  six  miserables  qui  me  traitaient 
avec  une  hauteur  insupportable.  Vous  en  futes  te- 
moin  a  Passy.  Votre  rencontre  fut  un  heureux  mo- 
ment de  relache  qui  me  fut  accorde  par  la  fortune. 
Votre  pitie  a  la  vue  de  mes  peines  fut  ma  seule  re- 
commandation  aupres  de  votre  coeur  genereux.  Le 
secours  que  vous  m'accordates  liberalement  servit  a 
me  faire  gagner  le  Havre,  et  les  archers  tinrent  leur 
promesse  avec  plus  de  fideiite  que  je  ne  l'esperais. 

Nous  arrivames  au  Havre.  J'allai  d'abosdala  poste. 


SECONDS    PARTIE.  ^67 

T iberge n'avait  point  encore  eu  le  temps  de  me  r6pon  - 
dre.  Je  m'informai  quel  jour  je  pouvais  attendre  sa 
lettre.  Ellene  pouvait  arriver  que  deux  jours  apres, 
et,  par  une  etrange  dispositioa  de  snon  manvais 
sort,  il  se  trouva  que  notre  vaiss&au  devait  partir  le 
matin  de  eelui  auquel  j'attendais  1'ordinaire.  Je  ne 
puis  vous  representer  mon  desespoir.  «  QuoU  m'6- 
criai-je,  dans  le  malheur  meme,  i)  taud.a  toujours 
queje  sois  distingue  par  des  exces !  »  Manon  reoon- 
dit :  «  Helas!  une  vie  si  malheureuse  merile-t-eiie 
le  soia  que  nous  en  prenons?  Mo  '(irons  au    Havre, 
mon  cher  chevalier.  Que  la  mort  flnisse  tout  d'un 
coup  nos  miseres.  Irons-nous  les  trainer  dans  un 
pays  inconnu,  oil  nous  devons  nous  attendre  sans 
doute  ad'horribles  extremites,  puisqu'on  a  voulu 
m'en  faire  un  supplice?  Mouroiis,  repeta-t-elle,  ou 
du  moins  donne-moi  la  mort,  et  va  chercher  un  au- 
tre sort  dans  les  bras  d'uiie  amante  plus  heureuse. 
-Non,  non,  lui  dis-je;  c'est  pour  moi  un  sort  digne 
d'envie  que  d'etre  malheureux  avec  vous. »» 

Son  discours  me  fit  trembler,  Je  jugeai  qu  ?Ile 
elait  accablee  de  ses  maux.  Je  m'efforgai  de  prendre 
un  air  plus  tranquille,  pour  lui  dter  ces  funestes 


268  MANON    LESCAUT. 

pensees  de  mort  et  de  desespoir.  Je  resolus  de  te- 
nir  la  meme  conduite  al'avenir,  et  j'ai  eprouvedans 
la  suite  que  rien  n'est  plus  capable  d'inspirer  du 
courage  a  une  femme  que  l'intrepidit6  d'un  homme 
qu'elle  aime. 

Lorsque  j'eus  perdu  l'esperance  de  recevoir  du 
secours  de  Tiberge,  je  vendis  mon  cheval.  L'argent 
que  j'en  tirai,  joint  a  eelui  qui  me  restait  encore  de 
vos  liberalites,  me  composala  petite  somme  de  dix- 
sept  pistoles.  J'en  employai  sept  a  l'achat  de  quel- 
ques  soulagements  necessaires  a  Manon,  et  je  ser- 
rai  Ies  dix  autres  avecsoin,  comme  le  fondementde 
notre  fortune  et  de  nos  esperanees  en  Amerique.  Je 
n'eus  point  depeineame  faire  recevoir  dans  le  vais- 
seau.  On  cherchait  alors  des  jeunes  gens  qui  fusr 
sent  disposes  a  se  joindre  volontairement  a  la  colo- 
nic Le  passage  et  la  nourriture  me  furent  accordes 
gratis.  La  poste  de  Paris  devant  partir  le  lendemain, 
j'y  laissai  une  lettre  pour  Tiberge.  Elle  etait  tou- 
chante  et,  capable  de  l'attendrir  sans  doute  au  der- 
nier point,  puisqu'elle  luifit  prendre  une  resolution 
qui  ne  pouvait  venir  que  d'un  fonds  infini  de  ten- 
d  resse  et  de  generosite  pour  un  ami  malheureux. 


SBCONDE     PARTIE.  269 

Nous  mimes  a  la  voile.  Le  vent  ne  cessa  point  de 
nous  etre  favorable.  J'obtins  du  capitaine  un  lieu  a 
part  pour  Manon  et  pour  moi.  II  eu  la  bonte  de 
nous  regarder  d'un  autre  ceil  que  le  commun  de  nos 
miserables  associes.  Je  l'avais  pris  en  particulier 
des  le  premier  jour;  et,  pour  m'attirer  de  lui  quel- 
que  consideration,  je  lui  avais  decouvert  une  par- 
tie  de  mes  infortunes.  Je  ne  erus  pas  me  rendre 
coupable  d'un  mensonge  honteux  en  lui  disantque 
j'etais  marie  a  Manon.  II  feignit  de  le  croir@j  et  il 
m'accorda  sa  protection.  Nous  en  resumes  des 
marques  pendant  toute  la  navigation.  II  eut  soin 
de  nous  faire  nourrir  honnetement,  et  les  egards 
qu'il  eut  pour  nous  servirent  a  nous  faire  res- 
pecter des  compagnons  de  notre  misere.  J'avais  une 
attention  continuelle  a  ne  pas  laisser  souffrir  la 
moindre  incommodite  a  Manon.  Elle  le  remarquait 
bien ;  et  cette  vue,  jointe  au  vif  ressentiment  del'e- 
trange  extremite  ou  je  m'e"tais  reduit  pour  elle,  la 
rendait  si  tendre  et  si  passionnee,  si  attentive  aussi  a 
mes  pluslegersbesoins,  que  c'etait  entre  elle  et  moi 
uae  perpetuelle  emulation  de  services  et  d'amour. 
Je  ne  regreltais  point  I'Europe ;  au  contraire,  plus 


270  MANON    LESCAOT. 

nous  avancions  vers  l'Amerique,  plus  je  sentais 
mon  coeur  s'elargir  et  devenir  tranquille.  Si  j'eusse 
pu  m'assurer  de  n'y  pas  manquer  des  necessites 
absolues  de  la  vie,  j'aurais  remercie  la  fortune  d'a- 
voir  donne  un  tour  si  favorable  a  nos  malheurs. 

Apres  une  navigation  de  deux  mois,  nous  abor- 
dames  enfin  au  rivage  desire.  Le  pays  ne  nous  offrit 
rien  d'agreable  a  la  premiere  vue.  C'etaient  des  cam- 
pagnes  studies  et  inhabitees,  ou  Ton  voyait  a  peine 
quelques  roseaux  et  quelques  arbres  depouilles  par 
levent.  Nulle  trace  d'hommes  ni  d'animaux.  Cepen- 
dant  le  capitaine  ayant  fait  tirer  quelques  pieces  de 
notre  artillerie,  nous  ne  fumes  pas  longtemps  sans 
apercevoir  une  troupe  de  citoyens  de  la  Nouvelie-Or- 
leanssquis'approcherent  de  nous  avec  de  vives  mar- 
ques dejoie.  Nous  n'avionspasdecouvertlaville,  elle 
est  cachee  dece  cole-la  par  une  petite  colline.  Nous 
fumes  recus  comme  des  gens  descendus  du  ciel. 

Ces  pauvres  habitants  s'empressaient  pour  nous 
faire  mille  questions  sur  S'etat  de  !a  France  et  sur 
les  differentes  provinces  ou  ils  etaient  nes.  lis  nous 
embrassaient  comme  feurs  freres,  et  comme  dechers 
compagnons  qui  venaient  partager  leur  misere  et 


SECONDE    PAHTIE.  274 

leur  solitude.  Nous  primes  le  chemin  de  la  viile 
aveceux;  mais  nous  fumes  surpris  de  decouvrir, 
en  avancant,  que  ce  gu'onnous  avait  vante  jusqu'a- 
lors  comme  une  bonne  ville  n'etait  qu'un  assem- 
blage de  queiques  pauvres  eabanes.  Eiles  elaient 
habilees  par  cinq  ou  six  cents  personnes.  La  mai- 
son  du  gouverneur  nous  parut  un  peu  distinguee 
par  sa  hauteur  etpar  sa  situation.  Elle  est  defendue 
par  queiques  ouvrages  de  terre,  autour  desquels 
regne  un  large  fosse. 

Nous  fumes  d'abord  presentes  a  lui.  II  s'entretint 
longtemps  en  secret  avec  le  capitaine;  et,  revenant 
ensuite  a  nous,  il  considera,  l'une  apres  l'autre, 
toutes  les  filles  qui  etaient  arrivees  par  le  vaisseau. 
Eiles  etaient  au  nombre  de  trente;  car  nous  en 
avions  trouve  au  Havre  une  autre  bande  qui  s'6tait 
jointe  a  Ian6tre.  Le  gouverneur,  les  ayant  longtemps 
examinees,  fitappeler  divers  jeunes  gens  de  la  ville, 
qui  languissaient  dans  i'attente  d'une  epouse.  li 
donna  les  plus  jolies  aux  principaux,  et  le  reste  fut 
tir£  au  sort  II  n'avait  pas  encore  parle  a  Manon ; 
mais  lorsqu'il  eut  ordonne  aux  autres  de  se  retirer, 
il  aous  fit  demeurer,  eile  et  moi. 


272  MAN0N    LESCAUT. 

«  J'apprends  du  capitaine,  nous  dit-il,  que  vous 
fetes  martes,  et  qu'il  vous  a  reconnus,  sur  la  route, 
pour  deux  personnes  d'esprit  et  de  merite.  Je 
n'entre  point  dans  les  raisons  qui  ont  cause  votre 
malheur ;  mais,  s'il  est  vrai  que  vous  ayez  autant 
de  savoir-vivre  que  votre  figure  me  le  promet,  je 
n'epargnerai  rien  pour  adoucir  votre  sort,  et  vous 
contribuerez  vous-memes  a  me  faire  trouver  quelque 
agrement  dans  ce  lieu  sauvage  et  desert.  » 

Je  lui  repondis  de  la  maniere  que  je  cms  la  plus 
propre  a  confirmer  1'idSe  qu'il  avait  de  nous.  II 
donna  quelques  ordres  pour  nous  faire  preparer  un 
logement  dans  la  ville,  et  il  nous  retint  a  souper 
avec  lui.  Je  lui  trouvai  beaucoup  de  politesse  pour 
un  chef  de  malheureux  bannis.  II  ne  nous  fit  point 
de  questions  en  public  sur  le  fond  de  nos  aventures. 
L&  conversation  fut  ggnerale;  et,  malgre-  notre  tns- 
tesse,  nous  nous  efforcames,  Manon  et  moi,  de  con- 
tnbuer  a  la  rendre  agr^able. 

Le  soir,  il  nous  fit  conduire  au  logement  qu'on 
nous  avait  pre"pare\  Nous  trouvames  une  miserable 
cabane  composee  de  planches  et  de  noue,  qui  con- 
sistait  en  deux  ou  trois  chambres  de  plain-pied, 


SEC0NDE    PARTIE.  273 

avec  un  grenier  au-dessus.  II  y  avait  fait  mettre  six 
chaises  et  quelques  commodity  necessaires  a  la  vie. 
Manon  parut  effrayee  a  la  vue  d'une  si  triste 
demeure.  C'e"tait  pour  moi  qu'elle  s'affligeait,  beau- 
coup  plus  que  pour  elle-meme.  Eile  s'assit  lorsque 
nous  fumes  seuls,  et  elle  se  mit  a  pleurer  amere- 
ment.  J'entrepris  d'abord  de  la  consoler;   mais 
lorsqu'elle  m'eut  fait  entendre  que  c'etait  moi  seul 
qu'elle  plaignait,  et  qu'elle  ne  considerait  dans  nos 
malheurs  communs  que  ce  que  j'avais  a  souffrir, 
j'affectai  de  montrer  assez  de  courage  et  meme 
assez  de  joie  pour  lui  en  inspirer.  «  De  quoi  me 
plaindrais-je  ?  lui  dis-je  :  je  possede  tout  ce  que  je 
desire.  Vous  m'aimez,  n'est-ce  pas?  quel  autre  bon- 
heur  me  suis-je  jamais  propose?  Laissons  au  ciel 
le  soin  de  notre  fortune.  Je  ne  la  trouve  pas  si 
d6sesp6re"e.  Le  gouverneur  est  un  homme  civil ;  il 
nous  a  marque"  de  la  consideration;  il  ne  permettr? 
pas  que  nous  manquions  du  necessaire.  Pour  ce 
qui  regarde  la  pauvrete"  de  notre  cabane  et  la  gros- 
sierete  de  nos  meubles,  vous  ave7  pu  remarquer 
qu'il  y  a  peu  de  personnes  iei  qui  paraissent  mieux 
iogees  et  mieux  meublees  que  nous  :  et  puis  tu  ^^ 


274  MANON    LESCAUT. 

un  chimiste  admirable,  ajoutai-je  en  I'embrassant; 
ts'  transformes  tout  en  or. 
—  Vous  serez  done  la  plus  riche  personne  de 
anivers,  me  repondit-eJle ;  car,  s'il  n'y  eut  jamais 
ti'amour  tel  que  le  vdtre,  il  est  impossible  aussi 
d'etre  aime  plus  tendrement  que  vous  1  etes.  Je  me 
rends  justice,  continua-t-elle  :  je  sens  bien  que  je 
n'ai  jamais  merite  ce  prodigieux  attachement  que 
vous  avez  pour  moi.  Je  vous  ai  cause  des  chagrins 
que  vous  n'avez  pu  me  pardonner  sans  une  bonte" 
extreme.  J'ai  ete  legere  et  volage ;  et  meme  en  vous 
aimant  eperdument,  comme  j'ai  toujours  fait,  je 
n'etais  qu'une  ingrate.  Mais  vous  ne  sauriez  croire 
combien  je  suis  changee  :  mes  larmes,  que  vous 
avez  vues  couler  si  souvent  depuis  notre  depart  de 
France,  n'ont  pas  eu  une  seule  fois  mes  malheurs 
pour  objet.  J'ai  eesse"  de  les  sentir  aussitSi  que  vous 
avez  commence  a  les  partager.  Je  n'ai  pleure  que 
de  teudresse  et  de  compassion  pour  vous  Je  ne  me 
console  point  d'avoir  pu  vous  chagriner  un  moment 
dans  ma  vie.  Je  ne  cesse  point  de  me  reprocher  mes 
inconstances,  et  de  m'attendrir  en  admirant  de 
auoi  l'amour  vous  a  rendu  capable  pour  une  mal- 


SSflONDE    P&KTSK.  275 

fieureuse  qui  n'en  efaitpas  digne,  et  quinepaverait 
pas  bien  de  tout  son  sang,  ajouta~t-elle.  avec  une 
abondance  de  krmes,  la  moitie  des  peines  qu'elle 
vous  a  causees    » 

Ses  pleurs,  son  discours,  et  le  ton  dont  elle  le 
prononga,  firent  sur  moi  une  impression  si  eton- 
nante,  que  je  crus  sentir  une  espece  de  division 
dans  mon  ame.  «  Prends  garde,  lui  dis-je,  prends 
garde,  ma  chfere  Manon;  je  n'ai  point  assez  de  force 
pour  supporter  des  marques  si  vives  de  ton  affec- 
tion; je  ne  suis  point  accoutume  a  ces  exces  de 
joie.  0  Dieu !  m'ecriai-je,  je  ne  vous  demande  plus 
rien.  Je  suis  assure  du  cceur  de  Manon ;  il  est  tel 
que  je  i'ai  souhaiie  pour  elre  henreux,  je  ne  puis 
plus  cesser  de  1'etre  a  present  :  voila  ma  feliciie 
bien  etablie.  —  Elle  Test,  reprit-elle,  si  vous  la 
faites  dependre  de  moi,  et  je  sais  bien  ou  je  puis 
compter  aussi  de  trouver  toujours  la  mienne.  » 

Je  me  couchai  a?ec  ces  charmantes  idees,  qui 
changerent  ma  cabane  en  un  palais  digne  du  pre- 
mier roi  du  monde.  L'Ameriqee  me  parat  apres  cela 
un  lieu  de  delices.  ««  G'est  a  la  Nouvelle-Orleans 
qu'i!  faut  venir,  disais-je  souvent  a  Manon,  quand 


276  MANON    LESCAUT. 

on  veut  gouter  les  vraies  douceurs  de  1'amour :  c'est 
ici  qu'on  s'aime  sans  interet,  sans  jalousie,  sans 
inconstance.  Nos  compatriotes  y  viennent  chercher 
de  Tor;  ils  ne  s'imaginent  pas  que  nous  y  avons 
trouve  des  tresors  bien  plus  estimables.  » 

Nous  cultivames  soigneusement  l'amitie  du  gou- 
verneur.  II  eut  la  bonte,  quelques  semaines  apres 
notre  arrivee,  de  me  donner  un  petit  emploi  qui  vint 
a  vaquer  dans  le  fort.  Quoiqu'i!  ne  fut  pas  bien 
distingue,  je  l'acceptai  comme  une  faveur  du  ciel : 
il  me  mettait  en  etat  de  vivre  sans  &tre  a  charge  a 
personne.  Je  pris  un  valet  pour  moi,  et  une  servante 
pour  Manon.  Notre  petite  fortune  s'arrangea ;  j'elais 
regie  dans  ma  conduite,  Manon  ne  l'etait  pas  moins. 
Nous  ne  laissions  point  echapper  l'occasion  de 
rendre  service  et  de  faire  du  bien  a  nos  voisins. 
Cette  disposition  officieuse  et  la  douceur  de  nos 
manieres  nous  attirerent  la  confiance  et  l'affection 
de  toute  la  colonie ;  nous  fumes  en  peu  de  temps  si 
consideres,  que  nous  passions  pour  les  premieres 
personnes  de  la  ville  apres  le  gouverneur. 

L'innocence  de  nos  occupations  et  la  tranquillity 
ou  nous  £tions  continuellement,  servirent  a  nous 


SECONDE    PARTIE.  27? 

faire  rappeler  insensiblement  des  idees  de  religion. 

Manon  n'avait  jamais  ete  une  fille  impie;  je  n'etais 

pas  non  plus  de  ces  libertins  outres  qui  font  gloire 

d'ajouter  l'irreligiok  a  la  depravation  des  moeurs  : 

1'amour  et  la  jeunesse  avaient  cause"  tous  nos 

desordres.  L'experience  commencait  a  nous  tenir 

lieu  d'age ;  elle  fit  sur  nous  le  meme  effet  que  les 

annees.  Nos  conversations,  qui  etaient  toujours 

reflechies,  nous  mirent  insensiblement  dans  le  gout 

d'un  amour  vertueux.  Je  fus  le  premier  qui  proposai 

ce  changement  a  Manon.  Je  connaissais  les  prin- 

cipes  de  soncoeur :  elle  etait  droite  et  naturelle  dans 

tous  ses  sentiments,  qualite  qui  dispose  toujours  a 

la  vertu.  Je  lui  fis  comprendre  qu'il  manquait  une 

chose  a  notre  bonheur  :  «  C'est,  lui  dis-je,  de  le 

faire  approuver  du  ciel.  Nous  avons  l'ame  trop  belle 

et  le  coeur  trop  bien  fait  l'un  et  l'autre  pour  vivre 

volontairement  dans  l'oubli  du  devoir.  Passe  d'y 

avoir  ^6cu  en  France,  ou  il  nous  etait  6galement 

impossible  de  cesser  de  nous  aimer  et  de  nous  satis- 

faire  par  une  voie  legitime ;  mais  en  Amerique,  ou 

nous  ne  dependons  que  de  nous-memes,  ou  nous 

a'avons  plus  a  manager  les  lois  arbitrairei  du  rang 


278  MANON   LESCAOf. 

et  de  la  biense"ance,  ou  Ton  nous  croit  meme  marife, 
qui  eropeche  que  nous  ne  le  soyons  bientot  effective- 
ment,  et  que  nous  n'ennoblissions  notre  amour  par 
des  serments  que  la  religion  autorise  ?  Pour  moi, 
ajoutai-je,  je  ne  vous  offre  rien  de  nouveau  en  vous 
offrant  mon  coeur  et  ma  main  ;  mais  je  suis  pret  a 
vous  en  renouveler  le  don  au  pied  d'un  autel.  » 

II  me  parut  que  ce  discours  la  penetrait  de  joie. 
«  Croiriez-vous,  me  repondit-elle,  que  j'y  ai  pense 
mille  fois  depuis  que  nous  sommes  en  Amerique  t 
La  crainte  de  vous  deplaire  m'a  fait  renfermer  ce 
desir  dans  mon  coeur.  Je  n'ai  point  la  presomption 
d'aspirer  a  la  qualite  de  votre  epouse.  —  Ah! 
Manon,  repliquai-je,  tu  serais  bientfitcelled'unroi, 
si  le  del  m'avait  fait  naitre  avec  une  couronne.  Ne 
balancons  plus;  nous  n'avons  nul  obstacle  a  redor 
ter:  j'en  veux  parler  des  aujourd'hui  au  gouverneur, 
Et  lui  avouer  que  nous  1'avons  trompe  jusqu'a  ce 
jour.  Laissons  craindre  atsx  amants  vulgaires,  ajou- 
tai-je, les  chalnes  indissolubles  du  manage;  ils  ne 
les  craindraient  pas,  s'ils  etaient  surs,  cotnme  nous, 
de  porter  toujours  celles  de  1'amour.  »  Je  laissai 
Manon  au  comble  de  la  joie  apres  cette  resolution. 


SECONDS    PARTIE.  279 

Je  suis  persuade  qu'il  n'y  a  point  d'honn6te 
homme  an  monde  qui  n'eut  approuve"  mes  vues 
dans  les  circonstances  ou  j'etais,  c'est-a-dire  as- 
servi  fatalement  a  une  passion  que  je  ne  pouvais 
vaincre,  et  combattu  par  des  remords  que  je  ne 
devais  point  etouffer.  Mais  setrouvera-i-il  quelqu'un 
qui  accuse  mes  plainies  d'injustice,  si  je  gemis  de 
la  rigueur  du  ciel  a  rejeter  un  dessein  que  je  n'avais 
forme  que  pour  lui  plaire?  Helas!  que  dis-je,  a  le 
rejeter?  i!  1'a  puni  comme  un  crime.  II  m'avait 
souffert  avec  patience  tandis  que  je  marchais  aveu- 
glement  dans  la  route  du  vice;  et  ses  plus  rudes 
chatiments  m'etaient  reserves  lorsque  je  commen- 
cerais  a  retourner  a  !a  vertu.  Je  crains  de  manquer 
de  force  pour  achever  le  recit  du  plus  funeste  eve- 
neraentqui  fut  jamais. 

J'allai  chez  le  gouverneur,  comme  j'en  6tais  con- 
venu  avec  Manon,  pour  le  prier  de  consentir  a  la 
ceYemonie  de  notre  mariage.  Je  me  serais  bien  garde 
d'en  parler  a  lui  ni  a  personne,  si  j'eusse  pu  me 
promettre  que  son  aumfinier,  qui  etait  alors  le  seul 
pretre  de  la  ville,  m'eut  rendu  ce  service  sans  sa 
participation;  mais.  n'osact  esperer  qu'il  voulut 


280  MANON    LESCAUT. 

s'engager  au  silence,  j'avais  pris  le  parti  d'agi? 
ouvertement. 

Le  gouverneur  avait  un  neveu,  nomme  Synnelet. 
qui  lui  etait  extr^mement  cher.  C'etait  un  homme 
de  trente  ans,  brave,  mais  emporte  et  violent.  II 
n'elait  point  marie.  La  beaute  de  Manon  l'avait  tou- 
che  des  le  jour  de  notre  arrivee,  et  les  occasions 
sans  nombre  qu'il  avait  eues  de  la  voir,  pendant 
neuf  ou  dix  mois,  avaient  tellement  entlamme  sa 
passion,  qu'il  se  consumait  en  secret  pour  elle. 
Cependant,  comme  il  etait  persuade,  avec  sononcle 
et  toute  la  ville,  que  j'etais  reellement  marie,  il 
s'etait  rendu  m  ait  re  de  son  amour  jusqu'au  point 
de  n'en  rien  laisser  £clater,  et  son  zele  s'etait  i»6me 
declare  pour  moi  dans  plusieurs  occasions  de  me 
reudre  service. 

Je  le  trouvai  avec  son  oncle  lorsque  j'arrivai  au 
fort.  Je  n'avais  nulle  raison  qui  m'obligeat  de  lui 
faire  un  secret  de  mon  dessein ;  de  sorte  que  jene  fis 
point  difficulte"  de  m'expliquer  en  sa  presence.  Le 
gouverneur  m'ecouta  avec  sa  bonte  ordinaire.  Je 
lui  racontai  une  partie  de  mon  histoire,  qu'il  enten- 
dit  avec  plaisir ;  et,  lorsque  je  le  priai  d'assister  a 


SECONDE    PARTIE.  28i 

la  ceremonie  que  jemeditais,  il  eut  la  generosity  de 
s'engager  a  faire  toute  la  depense  de  la  fete.  Je  me 
retirai  fort  contem. 

Une  heure  apres,  je  vis  entrer  l'aumdnier  chea 
moi.  Je  m'imaginai  qu'il  venait  me  donner  quelques 
instructions  sur  mon  mariage ;  mais,  apres  m'avoir 
salue  froidement,  il  me  d^clara,  en  deux  mots,  que 
monsieur  le  gouverneur  me  defendait  d'y  penser, 
et  qu'il  avait  d'autres  vues  sur  Manon.  «  D'autres 
vues  sur  Manon !  lui  dis-je  avec  un  mortel  saisis- 
sement  de  coeur ;  et  quelles  vues  done,  monsieur 
•l'aumfinier?  II  me  repondit  que  je  n'ignorais  pas 
que  monsieur  le  gouverneur  etait  le  maitre ;  que 
Manon  ayant  &e  envoyee  de  France  pour  la  colo- 
nie,  c'6tait  a  lui  a  disposer  d'elle ;  qu'il  ne  l'avait 
pas  fait  jusqu'alors,  parce  qu'il  la  croyait  mariee ; 
mais  qu'ayant  appris  de  moi-meme  qu'elle  ne  V€- 
tait  point,  il  jugeait  a  propos  de  la  donner  a  mon- 
sieur Synnelet,  qui  en  etait  amoureux. 

Ma  vivacite  l'emporta  sur  ma  prudence.  J'ordon- 
nai  fierement  a  l'aumdnier  de  sortir  de  ma  maison, 
en  jurant  que  le  gouverneur,  Synnelet,  et  toute  la 
ville  ensemble,  n'oseraient  porter  la  mmi  sur  ma 


MANON    LESCADT. 

fercme  ou  ma  maitresse,  comme  its  voudraient 
1'appeler. 

Je  fis  part  aussitdt  a  Manon  du  fune  ste  message 
que  je  venais  de  recevoir.  Nous  jugeames  que  Syn» 
nelet  avait  seduit  l'esprit  de  son  oncle  depuis  mon 
retour,  et  que  c'etait  l'effet  de  quelque  dessein  me- 
dit6  depuis  longtemps.  lis  etaient  les  plus  forts. 
Nous  nous  trouvions  dans  la  Nouvelle- Orleans 
comme  au  milieu  de  la  mer,  c'est-a-dire  separes  du 
reste  du  monde  par  des  espaces  immenses.  Ou  fuir, 
dans  un  pays  inconnu,  desert,  ou  habite  par  des 
betes  feroces  et  par  des  sauvages  aussi  barbares 
qu'elles  ?  J'&ais  estime  dans  la  ville ;  mais  je  ne 
pouvais  esperer  d'emouvoir  assez  le  peuple  en  ma 
faveur  pour  en  obtenir  un  secours  proportionne'  au 
mal :  il  eut  fallu  de  l'argent,  j'etais  pauvre.  D'ail- 
leurs,  le  succes  d'une  emotion  populaire  6tait  incer- 
tain;  et  si  la  fortune  nous  eut  manque,  notre  mal- 
heur  serait  devenu  sans  remede. 

3e  roulais  toutes  ces  pensees  dans  ma  tete,  j'an 
communiquais  une  partiea  Manon;  j'eo  formais  de 
aouvelles  sans  ecouter  sa  reponse ;  je  prenais  un 
parti,  je  le  rejetais  pour  en  prendre  un  autre;  je 


SECONDE    PARTIB.  283 

parlais  sewl,  je  repondais  tout  haul  a  mes  pensees  : 
enfin  j'etais  dans  une  agitation  que  je  ne  saurais 
comparer  a  rien,  parce  qu'il  n'y  en  eut  jamais  d'e- 
gale.  Manon  avait  les  yeux  sur  moi :  elle  jugeait 
par  mon  trouble  de  la  grandeur  du  peril ;  et,  trem- 
Mant  pour  moi  plus  que  pour  elle-meme,  cette  tendre 
filie  n'osait  pas  raeine  ouvrir  la  bouche  pour  m'ex- 
prhner  ses  craintes. 

Apres  une  infinite  de  reflexions,  je  m'arretai  a  la 
resolution  d'aller  trouver  le  gouverneur,  pour  m'ef- 
forcer  de  le  toucher  par  des  considerations  d'hon- 
neur  et  par  le  souvenir  de  mon  respect  et  de  son 
affection.  Manon  voulut  s'opposer  a  ma  sortie ;  elle 
me  disait,  les  larmes  aux  yeux  :  «  Vous  allez  a  la 
mort ;  ils  vont  vous  tuer ;  je  ne  vous  reverrai  plus ; 
je  veux  mourir  avant  vous.  »  II  fallut  beaucoup 
d'efforts  pour  la  persuader  de  la  necessite  ou  j'etais 
de  sortir,  et  de  celle  qu'il  y  avait  pour  elle  de 
demeurer  au  logis.  Je  lui  promis  qu'elle  me  rever- 
rait  dans  un  instant.  Elle  ignorait,  et  moi  aussi.que 
c'etait  sur  elle-meme  que  devaient  tomber  toute  ia 
colere  du  ciel  et  la  rage  de  nos  ennerais. 

Je  me  rendis  au  fort  :  le  gouverneur  etait  ave© 


3884  MANON    LKSCACT. 

sod  aumdnier.  Je  m'abaissai,  pour  le  toucher,  a  des 
soumissions  qui  m'auraient  fait  mourir  de  honte,  si 
je  les  eusse  faites  pour  toute  autre  cause.  Je  le  pris 
par  tous  les  motifs  qui  doivent  faire  une  impression 
certaine  sur  un  coeur  qui  n'est  pas  celui  d'un  tigre 
feroce  et  cruel. 

Ce  barbare  ne  fit  a  mes  plaintes  que  deux  repon- 
ses,  qu'il  repeta  cent  fois.  Manon,  me  dit-il,  de- 
pendait  de  lui;  il  avait  doune  sa  parole  a  son 
neveu.  J'etais  resolu  de  me  moderer  jusqu'a  l'ex- 
tremite  :  je  me  contentai  de  lui  dire  que  je  le 
croyais  trop  de  mes  amis  pour  vouloir  ma  mort,  a 
laquelle  je  consentirais  piutdt  qu'a  la  perte  de  ma 
maitresse. 

Je  t'us  trop  persuade,  en  sortant,  que  je  n'avais 
rien  a  esperer  de  cet  opiniatre  vieillard,  qui  seserait 
damne  mille  fois  pour  son  neveu.  Cependant  je 
persistai  dans  le  dessein  de  conserver  jusqu'a  la  fin 
un  air  de  moderation,  resolu,  si  Ton  en  venait  aux 
exces  d'injustice,  de  donner  a  1'Amerique  une  des 
plus  sanglantes  et  des  plus  horribles  scenes  que 
1'amour  ait  jamais  produites. 

Je  retournais  chez  moi  en  meditant  ce.  projet, 


SECONDE    PARTIE.  285 

lorsque  le  sort,  qui  voulait  hater  ma  ruine,  me  fit 
rencontrer  Synnelet.  II  lut  dans  mes  yeux  une  partie 
de  mes  pensees.  J'ai  dit  qu'il  £tait  brave,  il  vint  a 
moi :  «<  Ne  me  cherchez-vous  pas  ?  me  dit-il.  Je  con- 
nais  que  mes  desseins  vous  offensent,  et  j'ai  bien 
prevu  qu'il  faudrait  se  couper  la  gorge  avec  vous  : 
allons  voir  qui  sera  le  plus  heureux.  »  Je  luirepon- 
dis  qu'il  avait  raiso-n,  et  qu'il  n'y  avail  que  ma  morfc 
qui  put  finir  nos  differends. 

Nous  nous  ecartames  d'une  centaine  de  pas  hors 

de  la  ville.  Nos  epees  se  croiserent ;  je  le  blessai,  et 

je  le  desarmai  presque  en  meme  temps.  II  fut  si 

enrage  de  son  malheur,  qu'il  refusa  de  me  deman- 

der  la  vie  et  de  renoncer  a  Manon.  J'avais  peut-etre 

droit  de  lui  6ter  tout  d'un  coup  l'une  et  l'autre ; 

mais  un  sang  genereux  ne  se  dement  jamais.  Je  lui 

jetai  son  e"pee.  «  Recommencons,  lui  dis-je,  et  son- 

gez  que  c'est  sans  quartier,  » II  m'attaqua  avec  une 

furie  inexprimable.  Je  dois  confesser  que  je  n'etais 

pas  fort  dans  les  armes,  n'ayant  eu  que  trois  mois 

de  salle  a  Paris.  L'amour  conduisait  mon  6pee. 

Synnelet  ne  laissa  pas  de  me  percer  le  bras  d'outre 

en  outre;  mais  je  le  pris  sur  le  temps,  etje  lui  four- 


286  MANON    LKSGAUT. 

nis  un  coup  si  vigoureux,  qu'il  tomba  a  mes  piefe 
sans  mouvement 

Malgre  la  joie  que  donnela  victoire  apres  un  com- 
bat mortel,  Ja  reflechis  aussit6tsur  les  consequences 
de  cette  mort.  IJ  n'y  avail  pour  moi  ni  grace  ni  delai 
de  supplice  a  espe"rer.  Connaissant  comme  je  fai- 
sais  ia  passion  du  gouverneur  pour  son  neveu, 
j'etais  certain  que  ma  mort  ne  serait  pas  differed 
d'une  heure  apres  la  connaissance  de  la  sienne. 
Quelque  pressante  que  fut  cette  crainte,  elle  n'elait 
pas  la  plus  forte  cause  de  mon  inquietude.  Manon, 
1'interet  de  Manon,  son  peril  et  la  necessite  de  la 
perdre,  metroublaient  jusqu'a  repandre  de  1'obscu- 
rite  sur  mes  yeux  et  a  m'empecher  de  reconnaitre 
le  lieu  ou  j'etais.  Je  regrettai  le  sort  de  Synnelet  : 
une  prompte  mort  me  semblait  le  seul  remede  a 
mes  peines 

Gependant  ce  fut  cette  pensee  mSme  qui  me  fit 
rappeler  promptement  mes  esprits,  et  qui  me  re»di{ 
capable  de  prendre  une  resolution.  Quoi !  je  veus 
mourir,  m'ecriai-je,  pour  finir  mes  peines!  W  y  en 
a  done  que  j'apprehende  plus  que  la  perte  de  ce 
que  j'aime?  Ah!   souffrons  jusqu'aux.  pius  cruel- 


SECONDE    PARTIE.  287 

les  extr6mit£s  pour  secourir  ma  maitresse,  et  re- 
mettons  a  mourir  apres  les  avoir  souffertes  inuti- 
lement. 

Je  repris  !e  chemin  de  la  ville,  j'entrai  chez  moi ; 
j'y  trouvai  Manon  a  demi  morte  de  frayeur  et  d'in- 
quietude ;  ma  presence  la  ranima.  Je  ne  pouvais  lui 
deguiser  le  terrible  accident  qui  venait  de  m' arri- 
ved Elle  tomba  sans  connaissance  entre  mes  bras 
au  r^cit  de  la  mort  de  Synnelet  et  de  ma  blessure ; 
j'employai  plus  d'un  quart  d'heure  a  lui  faire  re- 
trouver  le  seutiment. 

J'etais  a  demi  mort  moi-mSme;  je  ne  voyais  pas 
le  moindre  jour  a  sa  surete  ni  a  la  mienne.  «  Manon, 
que  ferons  nous?  lui  dis-je  lorsqu'elle  eut  repris 
un  peu  de  force ;  helas !  qu'allons-nou^  faire  ?  II  faut 
necessairement  que  je  m'eloigne.  Voulez-vous 
demeurer  dans  la  ville?  Oui,  demeurez-y;  vouspou- 
vez  encore  y  etre  heureuse ;  et  moi,  je  vais,  loin  de 
vous,  chercher  la  mort  parmi  les  sauvages  ou  entre 
les  griifes  des  betes  f^roces. » 

Ellese  leva  malgre  sa  faiblesse;  elle  me  prit  par 
la  main  pour  me  conduire  vers  la  porte :  «  Fuyons 
ensemble,  me  dit-elle,  ne  perdons  pas  un  instant. 


288  MANON    LESCAUT. 

Le  corps  de  Synnelet  peut  avoir  ete  trouve  par  ha- 
sard,  et  nous  n'aurions  pas  le  temps  de  nous  eloi- 
gner. —  Mais,  chere  Manon,  repris-je  tout  eperdu, 
dites-moi  done  ou  nous  pouvons  aller.  Voyez-vous 
quelqueressource?  Ne  vaut-il  pas  mieux  que  vous 
tachiez  de  vivre  ici  sans  moi,  et  que  je  porte  volon- 
tairement  ma  tete  au  gouverneur?  » 

Cette  proposition  ne  fit  qu'augmenter  soa  ardeur 
a  partir ;  il  fallut  la  suivre.  J'eus  encore  assez  de 
presence  d'esprit,  ensortant,  pour  prendre  quelques 
liqueurs  fortes  que  j'avais  dans  ma  chambre  et 
toutes  les  provisions  que  je  pus  faire  entrer  dans  mes 
poclies.  Nous  dimes  a  nos  domestiques,  qui  etaient 
dans  la  chambre  voisine,  que  nous  partions  pour  la 
promenade  du  soir  (nous  avions  cette  coutume  tous 
les  jours) ;  et  nous  nous  eloignames  de  la  ville  plus 
promptement  que  la  delicatesse  de  Manon  ne  sem- 
blait  le  permettre. 

Quoique  je  ne  fusse  pas  scrti  de  mon  irresolution 
sur  le  lieu  de  notre  retraite,  je  ne  laissais  pas  d'a- 
voir  deux  esperances,  sans  lesquelles  j'aurais  pre- 
Kre  la  mort  a  l'incertitude  de  ce  qui  pouvait  arriver 
a  Manon.  J'avais  acquis  assez  de  connaissance  du 


SECONDS    PARTIE.  889 

pays,  depuis  pres  de  dixmois  que  j'etais  en  Ameri- 
que,  pour  ne  pas  ignorer  de  quelle  maniere  on  ap- 
privoisait  les  sauvages.  On  pouvait  se  mettre  entre 
leers  mains  sans  courir  a  une  mort  certaine.  J'avais 
meiue  appris  quelques  mots  de  leur  langue  et  quel- 
ques-unes  de  lears  coutumes,  dans  les  diverges 
occasions  que  j'avais  eues  de  les  voir. 

Avec  cette  triste  ressource,  j'en  avais  une  autre 
du  c6te  des  Anglais,  qui  ont,  comme  nous,  des  eta- 
blissements  dans  cette  partie  du  nouveau  monde. 
Mais  j'etais  effraye  de  l'eloignement :  nous  avions 
a  traverser,  jusqu'a  leurs  colonies,  de  steriles  cam- 
pagnes  de  plusieurs  journees  de  longueur,  et  quel- 
ques montagnes  si  hautes  et  si  escarpees,  que  le 
chemin  en  paraissait  difficile  aux  hommes  les  plus 
grossiers  et  les  plus  vigoureux.  Je  me  fiattaisnean- 
moins  que  nous  pourrions  tirer  parti  de  ces  deux 
ressources  :  des  sauvages  pour  aider  a  nous  con- 
duire,  et  des  Anglais  pour  nous  recevoir  dans  leurs 
habitations. 

Nous  marchames  aussi  longtemps  que  le  courage 
de  Manon  put  ia  soutenir,  c'est-a-dire  environ  deux 
lieacs;  car  cette  amante  incomparable  refusa  con - 

10 


29ft  MANON    LESCAUT. 

stamment  de  s'arreter  plus  tot.  Accablee  enfin  da 
lassitude,  elle  meconfessa  qu'il  lui  ^tait  impossible 
d'avancer  davantage.  II  etait  deja  nuit;  nous  nous 
assimes  au  milieu  d'une  vaste  plaine,  sans  avoir 
pu  trouver  un  arbre  pour  nous  mettre  a  couvert. 
Son  premier  soin  fut  de  changer  le  linge  de  ma 
blessure,  qu'elle  avail  pansee  elle-meme  avant 
notre  depart.  Je  m'opposai  en  vain  a  ses  volontSs; 
j'aurais  acheve  de  l'accabler  mortellement,  si  je  lui 
eusse  refuse"  la  satisfaction  de  me  croire  a  mon  aise 
et  sans  danger  avant  que  de  penser  a  sa  propre  con- 
servation. Je  me  soumis  durant  quelques  moments 
a  ses  desirs ,  je  recus  ses  soins  en  silence  et  avec 
honte. 

Mais  lorsqu'elle  eut  satisfait  sa  tendresse,  avec 
quelle  ardeur  lamiennene  reprit- elle  pas  son  tour  I 
Je  me  depouillai  de  tous  mes  habits,  pour  lui  faire 
trouver  la  terre  moins  dure  en  les  etendant  sous 
elle.  Je  la  fis  consentir  malgre  elle  a  me  voir 
employer  k  son  usage  tout  ce  que  je  pus  imaginer 
de  moins  incommode.  J'echauffai  ses  mains  par 
mes  baisers  ardents  et  par  la  chaleur  de  mes  sou- 
pirs.  Je  passai  la  nuit  entiere  a  veiller  pres  d'elle  el 


SBCONDE    PAIlTIli.  294 

a  prier  le  ciel  de  lui  accorder  un  sommeil  doux  et 
paisibie.  0  Dieu!  que  roes  voeux  etaient  vifs  et 
sinceresl  et  par  quel  rigoureuxjugementaviez-vous 
resolu  de  ne  pas  les  exaucer! 

Pardonnez  si  j'acheve  en  peu  de  mots  un  recit  qui 
me  tue.  Je  vous  raconte  un  malheur  qui  n'eut 
jamais  d'exemple ;  toute  ma  vie  est  destinee  a  le 
pleurer.  Mais,  quoique  je  le  porte  sans  cesse  dans 
ma  memoire,  mon  arae  semble  reculer  d'horreur 
chaque  fois  que  j'entreprends  de  1'exprimer. 

Nous  avions  passe  tranquillement  une  partie  de 
la  nuit.  Je  croyais  ma  chere  maitresse  endormie, 
et  je  n'osais  pousser  le  moindre  souffle,  dans  la 
craintede  troubler  son  sommeil.  Je  m'apereus,  des 
le  point  du  jour,  en  touchant  ses  mains,  qu'elle  les 
avait  froides  et  tremblantes;  je  les  approchai  de 
mon  seinpour  les  echauffer.  Elle  sentit  ce  mouve- 
ment,  et,  faisant  un  effort  pour  saisir  les  miennes, 
elle  me  dit  d'une  voix  faible  qu'elle  se  croyait  a  sa 
derniere  heure. 

Je  ne  pris  d'abord  ce  discours  que  po\  T  un  lan- 
gage  ordinaire  dans  l'infortune,  et  je  n'y  repondis 
que  par  les  teadres  consolations  de  I'araour.  Mais 


292  MANON   LESCAOT. 

ses  soupirs  frequents,  son  silence  a  mes  interroga- 
tions, le  serrement  de  ses  mains,  dans  lesquelles 
elle  continuait  de  tenir  les  miennes,  me  firent  con- 
naitre  que  la  fin  de  ses  malheurs  approchait 

N'exigez  {".oint  de  moi  que  je  vous  decrive  mes 
sentiments,  ni  que  je  vous  rapporte  &es  dernieres 
expressions.  Je  la  perdis ;  je  re§us  d'elle  des  mar- 
ques d'amour  au  moment  meme  qu'elle  expirait : 
c'esttout  ce  que  j'ai  la  force  de  vous  apprendre  de 
c,e  fatal  et  deplorable  evenement. 

Mon  ame  ne  suivit  pas  la  sienne.  Le  ciel  ne  me 
trouva  sans  doute  point  assez  rigoureusement  puni; 
il  a  voulu  que  j'aie  trains  depuis  une  vie  languis- 
sante  et  miserable.  Je  renonce  volontairement  a  la 
mener  jamais  plus  heureuse. 

Je  demeurai  plus  de  vingt-quatre  heures  la  bou- 
che  attachee  sur  le  visage  et  sur  les  mains  de  ma 
chere  Manon.  Mon  dessein  etait  d'y  mourir;  mais 
je  fis  reflexion,  au  commencement  du  second  jour, 
que  son  corps  serait  expose,  apres  mon  trepas,  a 
devenir  la  pature  des  betes  sauvages.  Je  formai  la 
resolution  de  1'enterrer,  et  d'attendre  la  mort  sur  sa 
fosse.  J'etais  deja  si  proche  de  ma  fin,  par  Taffai- 


SECONDS    PARTI  E.  S93 

blissement  que  ie  jeune  et  la  douleor  ra'avaient 
caus£,  que  j'eus  besoin  de  quantite  d'efforts  pour 
me  tenir  debout.  Je  fus  oblige  de  recourir  aux 
liqueurs  fortes  que  j'avais  apport^es ;  elles  me  ren- 
dirent  autant  de  force  qu'il  en  failait  pour  le  triste 
office  que  j'allais  executer,  II  ne  m'etait  pas  difficile 
d'ouvrir  la  terre  dans  le  lieu  ou  je  me  trouvais; 
c'etait  une  campagne  couverte  de  sable.  Je  rompis 
mon  €pee  pour  m'en  servir  a  creuser,  mais  j'en  tirai 
moms  de  secours  que  de  roes  mains.  J'ouvris  une 
large  fosse;  j'y  placai  1'idole  de  mon  cceur,  apres 
avoir  pris  soin  de  1'envelopper  de  tous  mes  babits 
pour  empecher  le  sable  de  la  toucher.  Je  ne  la  mis 
dans  cet  etat  qu'apres  l'avolr  embrassee  mille  fois 
avee  toute  1'ardeur  du  plus  parfait  amour.  Je  m'as- 
sis  encore  pres  d'elle;  je  la  considerai  longtemps; 
je  ne  pouvais  me  resoudre  a  ferraer  sa  fosse.  Enfin, 
mes  forces  recommencant  a  s'affaiblir,  et  craignant 
d'en  manquer  tout  a  fait  avant  la  fin  de  mon  entre- 
prise,  j'ensevelis  pour  toujours  dans  le  sein  de  la 
terre  ce  qu'elle  avait  porte  de  plus  parfait  et  de  plus 
aimable.  Je  me  coucbai  ensuite  sur  la  fosse,  Ie 
visage  tourne'  vers  le  sable ;  et,  fermant  les  yeux 


MANON    LESCAUT. 

avec  le  dessein  de  ne  les  ouvrir  jamais,  j'invoquai 
le  secours  du  del,  et  j'altendis  la  mort  avec  im- 
patience. 

Ce  qui  vous  paraitra  difficile  a  croire,  c'est  que 
pendant  tout  le  temps  de  ce  lugubre  ministere,  il 
ne  sortit  point  une  larme  de  mes  yeux  ni  un  soupir 
de  ma  bouche.  La  consternation  profondeouj'etais, 
et  le  dessein  determine  de  mourir,  avaient  coupe" 
le  cours  a  toutes  les  expressions  du  desespoir  et 
de  la  douleur.  Ausst  ne  demeurai-je  pas  longtemps 
dans  la  posture  ou  j'etais  sur  la  fosse  sans  perdre 
le  peu  de  connaissance  et  de  sentiment  qui  me 
restaient. 

Apres  ce  que  vous  venez  d'entendre,  la  conclu- 
sion de  mon  histoire  est  de  si  peu  d'importance, 
qu'elle  ne  me>ite  pas  la  peine  qne  vous  voulez  bien 
prendre  a  l'ecouter.  Le  corps  de  Synnelet  ayant  ete" 
rapporte"  a  la  ville,  et  ses  plaies  visiters  avec  soin, 
il  se  trouva  non-seulement  qu'il  n'etait  pas  mort, 
mais  qu'il  n'avait  pas  meme  recu  de  blessure  dan- 
gereuse.  f  1  apprit  a  son  oncle  de  quelle  maniere  les 
choses  s'Staient  passees  entre  nous,  et  sa  genero- 
site  le  porta  sur-le-champ  a  publier  les  effets  de 


SEC0NDE    PARTIE.  295 

la  mienne.  On  me  fit  chercher,  et  mon  absence  avec 
Manon  me  fit  soupgonner  d'avoir  pris  le  parti  de  la 
fuite.  II  etait  trop  tard  pour  eavoyer  sur  mes  traces; 
mais  le  lendemain  et  le  jour  suivant  furent  em- 
ployes a  me  poursuivre. 

On  me  trouva,  sans  apparence  de  vie,  sur  la  fosse 
de  Manon ;  et  ceux  qui  me  decouvrirent  en  cet  etat, 
me  voyant  presque  nu  et  sanglant  de  ma  blessure, 
ne  douterent  point  que  je  n'eusse  ete  vole  et  assas- 
sine' :  ils  me  porterent  a  la  vilie.  Le  mouvement  du 
transport  reveilla  mes  sens;  les  soupirs  que  je 
poussai  en  ouvrant  les  yeux  et  en  gemissant  de  me 
retrouver  parmi  les  vivants  firent  connaitre  que 
j'etais  encore  en  etat  de  recevoir  du  secours  :  on 
m'en  donna  de  trop  heureux. 

Je  ne  laissai  pas  d'etre  renferme  dans  une  etroite 
prison.  Mon  proces  fut  instruit ;  et  comme  Manon 
ne  paraissait  point,  on  m'accusa  de  m'6tre  defait 
d'elle  par  un  mouvement  de  rage  et  de  jalousie.  Je 
racontai  naturellement  ma  pitoyable  aventure. 
Synnelet,  malgre  les  transports  de  douleur  ou  ce 
re"cit  le  jeta,  eut  la  generosity  de  solliciter  ma 
grace.  II  l'obtint. 


296  MANON    LESCAUT. 

J'etais  si  faible,  qu'on  fut  oblige  de  me  transpor- 
ter de  la  prison  dans  mon  lit,  ou  je  fus  retenu  pen- 
dant trois  mois  par  une  violente  maladie.  Ma  haine 
pour  la  vie  ne  diminuait  point;  j'invoquais  co'iti- 
nuellement  la  mort,  et  je  m'obs'dnai  longtemps  a 
rejeter  tous  les  remedes.  Mais  ieciel,  apres  m'avoir 
puni  avec  tant  de  rigueur,  avait  dessein  de  me 
rendre  utiles  mes  malheurs  et  ses  chatiments  :  il 
m'eclaira  de  ses  lumieres,  qui  me  firent  rappeler 
des  idees  dignes  de  ma  naissance  et  demon  edu- 
cation. 

La  tranquillite  ayant  commence  a  renaitre  un  peu 
dans  mon  ame,  ce  changement  fut  suivi  de  pres  de 
ma  guerison.  Je  me  livrai  entierement  aux  inspira- 
tions de  1'honneur,  et  "e  continual  de  remplir  mon 
petit  emploi,  en  attendant  les  vaisseaux  de  France, 
qui  vont  une  fois  chaque  annee  dans  cette  partie  de 
l'Amerique.  J'etais  resolu  de  retourner  dans  ma 
patrie  pour  y  reparer,  par  une  vie  sage  et  reglee,  le 
scandale  de  ma  conduite.  Synnelet  avait  pris  som 
de  faire  transporter  ie  corps  de  ma  chere  maitresse 
dans  un  lieu  honorable. 

Ce  fut  environ  six  semaines  apres  mon  retablisse- 


SECONBE   PA.HTJE.  SOT 

ment  que,  me  promenant  seul  un  jour  sur  le  rivage, 
jp  vis  arriver  un  vaisseau  que  des  affaires  de  com- 
merce amenaient  a  la  Nouvelle-Qrteans.  J'etais 
attentif  au  debarquement  de  1'equipage.  Je  fus 
frappe*  d'une  surprise  extreme  en  reconnaissant 
Tiberge  parmi  ceux  qui  s'avan§aient  vers  Ja  ville. 
Ce  fldele  ami  me  remit  de  loin,  malgre  les  change- 
ments  que  la  tristesse  avail  faits  sur  mon  visage. 
II  m'apprit  que  l'unique  motif  de  son  voyage  avait 
ete  le  desir  de  me  voir  et  de  m'engager  a  retourner 
en  France;  qu'ayant  reeu  la  lettre  que  je  lui  avais 
ecrite  du  Havre, il  s'y  etait  rendu  en  persoane  pour 
me  porter  les  secours  que  je  lui  demandais ;  qu'il 
avait  ressenti  la  plus  vive  douleur  en  apprenant  mon 
depart,  et  qu'il  serait  parti  sur-le-champ  pour  me 
suivre,  s'il  eut  trouve"  un  vaisseau  prSt  a  faire  voile ; 
qu'il  en  avait  cherche*  pendant  plusieurs  mois  dans 
divers  ports,  et  qu'en  ayant  entk  rencontre  un  a 
Saint-Malo,  qui  levait  1'ancre  pour  la  Martinique,  il 
s'y  etait  embarquS,  dans  l'esperance  de  se  procurer 
de  la  un  passage  facile  a  la  Nouvelie-Orieans;  que 
le  vaisseau  malouin  ayant  ete  pris  en  chemin  par 
des  corsaires  espagnols,  et  conduit  dans  une  de 


298  MANON    LESCAUT. 

leurs  iles,  il  s'etait  echappe  par  adresse;  et  qu  apr&a 
diverges  courses,  il  avait  trouve  l'occasion  du  petit 
Mtimeat  qui  venait  d'arriver  pour  se  rendre  neu- 
reusement  pres  de  moi. 

Je  ne  pouvais  marquer  trap  de  reconnaissance 
pour  un  ami  si  genereux  et  si  constant.  Je  Ie  condui- 
sis  chez  moi ;  je  le  rendis  le  maitre  de  tout  ce  que 
je  possedais.  Je  lui  appris  tout  ce  qui  m'&ait  arrive 
depuis  mon  depart  de  France ;  et,  pour  lui  causer 
une  joie  a  laquelle  il  ne  s'attendait  pas,  je  lui 
declarai  que  les  semences  de  vertu  qu'i!  avait jetees 
autrefois  dans  mon  coeur  commencaient  a  produire 
des  fruits  dont  h  allait  elre  satisfait.  II  me  protesta 
qu'une  si  douce  assurance  le  d&Iommageait  de 
toutes  les  fatigues  de  son  voyage. 

Nous  avons  passe"  deux  mois  ensemble  a  la  Nou- 
velle-Orleans  pour  attendre  l'arriv6e  des  vaisseanx 
de  France:  et  nous  etant  enfin  mis  en  mer,  nous 
primes  terre,  il  y  a  quinze  jours,  au  Havre-de- 
Graee.  J'ficrivis  a  ma  famille  en  arrivant.  J'ai 
appris,  par  la  reponse  de  mon  frere  aine,  la  triste 
aouvelle  de  la  mort  de  mon  pere,  a  laquelle  je 

tremble,  avee  trop  de  raison,  que  mes  egarements 


SECONDE   PARTIE.  293 

a'aient  eontribue.  Le  vent  etant  favorable  pour 
Calais,  je  me  suis  embarque  aussitdt,  dans  le  des- 
sein  do  me  rendre,  a  quelques  lieues  de  cette  ville, 
chez  un  gentilhomme  de  mes  parents,  oil  mon  frere 
m'6crii  qu'il  doit  attendre  mon  arrived. 


689-03.  -  uoulommiets.  Imp.  P«l  BRODARD.  -  7-03. 


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1  FRANC  LE  VOLUME.  —  1  FH.  25  PAR  LA  POSTE 


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Vesies  completes 1 

OUC  D'AUMALE,  de  I'Acad.  fr. 

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LES  ZO»AVES  ET    LES  CHASSEURS   A 

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PHILARETE  CHASLES 

LE  JEUNE  MEDECIN '.  • 1 

LE  MEDECIN  DES  PAUVRES 1 

LE  VIEUX  MEDECIN 1 

MAXIME  DU  CAMP 

L'HOMME  AU  BRACELET  D'OR 1 

LE  SALON  DE  1857. .'■ 1 

LES  SIX  AVENTURES  .  i , 1 

ARSENE  HOUSSAYE 

I'AMOUR  COMME  IL  EST. . . . . i 

LES  AMOURS  DE  CE  TEMPS-LA 1 

AVENTURES  GALANTES  DE  MARGOT  . .  1 

LA  BELLE  RAFAELLA  ." ." 1 

BIANCA. . , 1 

BLANCHE  ET  MARGUERITE 1, 

LES  CHARMERESSES 1 

LES  DIANES  ET  LES  VENUS. 1 

LES  FEMMES  COMME  ELLES  SONT 1 

LES  FEMMES  DU  DIABLE ...  1 

MADEMOISELLE  CLEOPATRE 1 

MADEMOISELLE  MARIANI.  .....  ... 1 

MADEMOISELLE  PHRYNE  ......  ."V ...  1 

MADEMOISELLE  ROSA 1 

MAINS  PLEINES  DE  ROSES 1 

"LA  PECHERESSE  1 

LE  REPENTIR  DE  MARION. 1 

ROMAN  DE  LA  DUCHESSE 1 

LA  VERTU  DE  ROSINE 1 

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ijb  faust  anglais  (de  Marlowe) ...  1 

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JULES  JANIN 

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LES  DRAMES  DU  COEUR 1 

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HISTOIRES  ALLEMANDES  ET  SCANDIN.  1 

LES  SENTIERS  PERILLEUX 1 

UNE  GRANDE  DAME  RUSSE 1 

COIHTE  DE  MONTALIVET 

DIX-HUIT  ANNEES  DE  GOUV.  PARLEM.  1 

ED  GAP  POE,  Tr.  Ch.  Baudelaire 

AVENTURES  D' ARTHUR  GORDON  PYM.  1 

EUREKA 1 

HISTOIRES  EXTRAORDINAIRES  .......  1 

HISTOIRES  GROTESQUES  ET  SERIEUSES  1 

NOCVELLES  HISTOIRES  EXTRAORD. .  .  1 

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ETUDES  ANTIQUES 1 

REMUSATET  MONTALIVET 

casimir  PER.gR  et  la  polit.  conserv.  1 

DE  STENDHAL 

L'ABBESSE  DE  CASTRO  ..., 1 

DE  L'AMOUB. 1 

ARMANCE .\;i,...i,  1 

LA  CHARTREUSE  DE  PARME.  .  . i 

MEMOIRES  D'UN  TOURISTE 2 

PROMENADES  DANS  ROME 2 

LE  ROUGE  ET  LE  NOIR 2 

VIE  DE  NAPOLEON 1 

HI""  SURVILLE,  nee  de  Balzac 

BALZAC,  SA  VIE  ET  SES  CEUVRES 1 

LE  COMPAGNON  DU  FOYER 1 

LES  REVES  DE  MARIANNE 1 

ALFRED  DE  VIGNY 

CINQ-MARS , 2 

LAURETTE  OU  LE  CACHET  ROUGE. . .  1  1 

LA  VEILLEE  DE  'SINCENNES. 1 

VIE  ET  MORT  D'U  CAPITAINE  RENAUD.  1 


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qui  en  fera  la  demande  par  lettre  affranchie. 


PAH1S.  —  1»PRIMERIS  CHAIX.   —  -H 656  .6-03.   -    llMM  LWfllMB.